Amitiés confraternelles

13 février, 2008

Interne aux urgences.
Stage qui se passe très bien. Le stage est bon, l’ambiance est bonne, l’équipe para-médicale est bonne, les relations avec mes collègues et mes chefs sont bonnes.
Sauf avec une. De chef.

Pour des raisons qui m’échappent, elle me déteste.
C’est sans doute au moins en partie parce que, pour des raisons qui ne m’échappent pas du tout, je le lui rends bien.
Plein de gens l’aiment bien (elle est jeune, dynamique et enjouée) ; plein de gens m’aiment bien (je suis super) ; des gens qui l’aiment bien m’aiment bien ; mais c’est comme ça, entre nous deux, ça ne passe pas. Et forcément, plus elle ne m’aime pas, plus je ne l’aime pas, et plus elle ne m’aime pas, et…

En fin d’après-midi, je reçois un patient. La cinquantaine. A fini par se laisser traîner par sa femme aux urgences, après de nombreux refus, après de nombreuses disputes.
Il est alcoolique.
Il se tenait bien jusqu’à peu. Il avait un travail, il ne buvait que le soir, chez lui, il avait une vie sociale, bref, il se tenait. Alcoolique mondain.

Depuis une bonne semaine, rien ne va plus. Comme ça, soudainement, après une bonne dizaine d’années de mondanités contrôlées. Il n’est pas allé au travail trois jours de suite, il commence dès la fin de la matinée, il a mis son fils en danger au moins une fois.
Sa femme, que je rencontre à part, m’émeut, et m’inquiète. C’est elle qui me raconte tout ça, la dégringolade en cours. Elle a essayé depuis longtemps de le faire consulter, sans succès. Elle s’inquiète pour lui, elle s’inquiète pour elle, elle s’inquiète pour son fils. Et visiblement, elle l’aime. Elle a tenu plein d’années, mais là, vraiment, il faut faire quelque chose.

Lui, quand je le vois vers 17h30, il est assez serein. Forcément, il est assez bourré. Très conscient, pas du tout somnolent, il répond à mes questions de façon cohérente. Mais son élocution est un poil hésitante, et il pouffe et il sourit un peu sans raison.
Il est gai, quoi.
Il m’avoue sa consommation de la journée, un peu en-deçà de ce qui aurait pu le mettre dans cet état ; petit mensonge.
Il est d’accord pour une prise en charge, il est d’accord pour rester à l’hôpital, il s’inquiète pour sa femme qui s’inquiète.

Mais non, on n’hospitalise pas des gens en urgence pour sevrage alcoolique. Jamais.
Parce que quand ils sont bourrés, le psy refuse de les voir, parce qu’ils ne sont pas « évaluables ».
Parce que si on lance les choses en urgence, c’est l’échec annoncé.
Parce que, si les gens ne sont pas capables de maintenir leur demande de sevrage une semaine durant, si il ne s’agit que d’une impulsivité, si ils ne sont pas capables de revenir plus tard à un rendez-vous qu’on leur aura fixé, on sait que c’est perdu d’avance, et que le sevrage sera un échec.

Mais moi, je m’inquiète aussi. Je prends la soudaineté de l’aggravation comme une sonnette d’alarme, même comme un possible équivalent suicidaire. Qu’est ce qui lui arrive, à ce type, pour que brusquement il ne maîtrise plus ? Qu’est ce qui l’a fait tomber de la corde déjà raide ?
Et c’est tellement difficile de refuser son aide dans ce genre de cas… Enfin, enfin !!! elle le traîne devant un médecin, et on doit lui dire « Ah non pardon madame, mais revenez dans deux semaines » ??

Bref. En dépit des habitudes, je demande un avis psychiatrique.
Parce que je pense qu’il mérite d’être hospitalisé. Parce qu’il est quand même assez cohérent pour être un peu évaluable. Parce que ce soir, sa femme est là, et qu’elle, elle est évaluable, et que demain elle ne sera plus là.

Ma chef (à qui, soit dit en passant, je n’avais pas demandé l’avis, puisque je gérais l’histoire avec un autre) se gausse. Ahahah, mais les psys voudront jamais le voir, il est bourré. On le garde jusque demain matin et on verra à ce moment là.
Je m’entête, j’explique, j’argumente.
Ecoute, il est pas SI bourré que ça. Et la situation m’inquiête. Et j’ai peur que cette nuit, quand il aura dégrisé, il veuille repartir, et qu’on ne puisse rien faire pour le retenir, et qu’on perde la chance qu’on a ce soir de lui venir en aide. (On peut retenir à l’hôpital contre son gré un gars bourré, pas un adulte en pleine possession de ses moyens). Et je t’assure, vraiment, bon, il est gai, quoi, mais ça va encore.
La discussion continue un certain temps, avec plus ou moins les mêmes arguments. Tu as tort, non je pense que j’ai raison, mais non tu as tort, non je veux l’avis psy, mais il est bourré, mais vraiment je t’assure pas tant que ça.

Je m’en vais là-dessus, laissant le dossier à mon autre chef.
Le lendemain matin, un message sur mon répondeur, à 23h30.

- Ton posé, chaleureux, souriant : Allo, Rrr, c’est Enjoua.
- J’entends son sourire monter jusqu’à ses oreilles. : Ecoute, c’était juuuuste pour te dire que tu as eu raison de te battre pour ton patient, M. Truc, …

Et là, au petit matin, mon idiote de tête me sermonne. Putain, je l’ai mal jugée, langue de pute que je suis. Elle t’appelle pour te dire que tu as eu raison ! C’est vraiment sympa, c’est vraiment bon joueur… Comme quoi, on peut se tromper sur les gens.

- Montée en puissance du plaisir : Il n’a QUE 4 virgule 7 grammes d’alcool dans le sang.
- Pouffage. Allez, je te souhaite une bonne soirée !!!
- Orgasme. Je l’entends clairement jouir au bout du téléphone.

…..

J’ai murmuré « Pétasse » dans le petit matin, mon téléphone à la main.
Putain, mais tu es MA CHEF quoi !
Si tu as raison et que j’ai tort, mais la belle affaire !! Tu es ma chef ! On n’est pas en compétition, tu es ma chef ! Tu n’as pas à te payer d’orgasme sur mes erreurs !!

Et puis EN PLUS, je n’ai pas fait d’erreur. Sous-estimer l’alcoolémie d’un alcoolique chronique, la belle affaire ! Je l’ai trouvé inquiétant, et oui, je me suis inquiétée pour lui, et ça n’avait rien à voir avec son putain de degré d’alcoolémie, que oui, j’ai mal évalué.
Mais qu’est ce qui a pu ne pas grandir dans ta tête à ce point pour que tu ressentes le besoin de m’appeler chez moi à 23h30 pour me dire que j’avais tort ????

Pour la fin de l’histoire, mon patient n’a pas été vu le soir-même par le psy qui l’a effectivement estimé non-évaluable.
Il a été vu le matin suivant.
Il a été hospitalisé.

Enjoua, je t’emmerde.

11 Réponses à “Amitiés confraternelles”

  1. Thomas Dit:

    Je crois que malheureusement on a tous eu une Enjoua ou un Enjoua-boy dans un service.

    Un petit problème de jalousie ou de sensation de danger pour son statut, plus ou moins conscient peut-être…

  2. dJe781 Dit:

    Pour avoir des amis qui prétendent que je suis un poil borné, pour avoir un poil conscience du fait que c’est assez vrai, et pour avoir vécu quelques expériences similaires à la tienne (celle de la personne qu’on peut pas blairer parce qu’elle ne peut pas nous blairer, pas celle de l’ivrogne légèrement plus ivrogne que prévu), je pense pouvoir affirmer du haut de ma légitimité toute parachutée que ça ne prendra fin que le jour où :
    - tu prendras conscience que tu n’es pas si différente d’elle
    - elle prendra conscience qu’elle n’est pas si différente de toi
    - un acte de gentillesse gratuite vous rapprochera

    Tout ça en même temps. Autant dire que ça peut en prendre.

    Ce qui est amusant dans ce type de rapport, c’est qu’on est terriblement convaincu d’être quelqu’un d’ouvert, avec qui on peut discuter posément, avec qui on NE PEUT PAS se prendre la tête pour « rien ». Et puis un jour, on finit par définitivement se convaincre d’avoir aussi ses têtes.
    On prend une petite bosse après avoir perdu cette demie-certitude d’être teeeelllllement parfait(e), mais c’est pas bien méchant ;)

  3. Rrr Dit:

    Ah non mais j’ai pas dit que j’étais toute blanche et elle toute noire, hein…
    D’ailleurs je l’ai dit : elle était appréciée, j’étais appréciée, mais nous deux, pour des raisons obscures, ça ne passait pas.
    D’ailleurs, c’est rigolo, figure toi qu’elle avait dit un jour, en parlant de moi : « C’est pas que je la déteste, c’est qu’on se ressemble trop ».

    Bon, mais quand même, le coup du coup de fil, faut être un poil barrée, quand même, hein…

  4. Rrr Dit:

    Thomas : c’est très vrai. Mais ça fait quand même vachement du bien de balancer ;)

  5. disch Dit:

    Salut,

    Juste un petit mot pour te dire que j’aime beaucoup ton blog, çà me rappelle plein de souvenirs.

    j’aurais des remarques à faire sur tous les articles ou presque,donc je me contente d’être content de te lire… Pour l’instant ^^.

    En revanche, c’est fou ce besoin de parler de son travail à tout le monde… Balint, tu connais ?

  6. Xe"lymphe Dit:

    Comme partout et dans toute relation, parfois ca passe et parfois non, parfois c’est justifier et d’autre fois juste viscéral ou physique, un truc qui passe pas et on sait pas pourquoi …

    Je en pense pas aprés qu’il y est d’erreur…
    Et alors si le type été soul… Ca empeche pas l’inquiétude de sa femme, la souffrance qu’il a, le danger qu’il peut y avoir …
    J’ai toujours trouvé ca absurde certaines methode, ok on fait pas un sevrage aux urgences et tout, mais bon… On peut pas non plus le laisser filer pour qu’il revienne dans un pire état… Et puis meme s’il a désouler le lendemain la femme a le droit de signer une HDT au pire…

  7. San Dit:

    Je ne penserai jamais que l’empathie soit une erreur…peut être que cette Enjoua n’en connaît pas même la signification…

    Je trouve ta conscience professionnelle admirable et l’écriture de ton récit extraordinaire…

    San

  8. Jepasse Dit:

    Le problème des jeunes, des jolies et des couettes est de susciter la jalousie… bien malgré soi.La difficulté pour les gens naturellement bons est d’arriver à déceler le caractère sournois des frustrés.
    Commentaire tardif mais universel ;)

  9. melimelo Dit:

    bonjour jaddo,

    peut-etre qu’on ne se serait pas aimé non plus en vrai parceque ‘qu’est-ce qu’on se ressemble!
    plus je te lis plus je me rend compte que j’aurais pu ecrire ce blog.( et oui moi aussi j’ai joué à WOW, mais la ressemblance de s’arrête pas là)
    du coup je ne le ferai pas, ça ferais legerement copiwrigt;
    pour en revenir au coeur du sujet: quel médecin n’a pas un jour demander un examen ,une hospitalisation, un avis sur un petit quelque chose qui le chiffonne. juste l’intuition,la petite voie dans ta tête qui te dit je sais pas pourquoi mais celui là je le sens pas.
    ce sentiment désagréable qui t’envahi parceque tu sais que tu vas devoir justifier médicalement ta demande et que tu n’as pas d’argument scientifique, objectif….. bref cela se resume à « soyez sympa faite le, même si je sais pas vous dire pourquoi »
    alors soit tu tombe sur un confrère sympa qui connait cette petite intuition qui va bien et qui t’emmerde pas pour le prendre en charge.
    soit tu tombe sur le bourrin cartesien qui voudra pas dévié d’un iota de son shema bien pensant et alors là ben t’as plus qu’à aller te faire voir chez les grecs avec tes intuitions .
    moi ce que j’en dis: quand tu le sens pas! vas y fonce !et tant pis pour la reputation,
    melimelo

  10. Hisoka33 Dit:

    Je suis pas vraiment d’accord avec Thomas.
    J’ai connu une situation semblable, sans rapport hiérarchique. Je l’aimais pas, il m’aimait pas. Quand il parlait je voyais littéralement plein de conneries sortir de sa bouche. J’aurais pu les dessiner, tellement je les voyais bien. Et quand je parlais, il intervenait juste après en faisant mine de pas me répondre, mais en disant un truc de sorte que j’ai l’impression que ce que je venais juste de dire était une pure connerie.
    Ou alors j’étais juste parano.

    Et puis un jour, j’ai eu une discussion avec une fille. Qui m’aimait bien, qui l’aimait bien. Et on a parlé de lui.
    Elle : « Mais pourquoi vous vous aimez pas tous les deux.
    Moi : …
    Moi : …
    Moi : … J’en sais rien du tout. Juste j’l'aime pas. Je sais qu’il est pas con, il m’a jamais rien fait, j’ai aucun problème avec lui. Mais j’l'aime pas. Pourquoi ?
    Elle : Bah on en parlait l’autre jour, et c’est marrant il m’a dit pareil. Que t’avais l’air de pas être méchant, juste qu’il pouvait pas te blairer mais qu’il savait pas trop pourquoi.

    Entendre ça m’a fait quelque part réfléchir. Ce type, tout en ayant une vision assez neutre de sa personne, si j’avais pu lui mettre la pire honte de sa vie, je pense que je l’aurais fait.
    Je pense qu’il aurait fait pareil.

    J’me suis mis une baffe. J’me suis dit : ce type a le même sentiment que toi, il a une opinion de toi qui est semblable à celle que t’as de lui. Ce type, c’est l’univers qui te l’envoie pour qu’à chaque connerie que tu fais ou risque de faire, tu saches qu’il est en embuscade pour t’en mettre plein la gueule.

    Ce type, c’est une puissance supérieure, c’est un signe, ou c’est juste ton bon pote le hasard. Il est là pour mettre une grande baffe à ton ego, il est là pour te rappeler que t’es pas meilleur qu’un autre, mais que par contre, essayer de l’être, ça, tu peux. Juste, saches que tu l’es pas.

    Encore maintenant ça m’est utile. Finalement j’ai bien aimé cette relation. Elle m’a appris beaucoup. Je crois.

  11. verel Dit:

    Bonjour
    j’ai découvert votre blog cette semaine, et j’ai déjà presque tout lu. Je trouve que c’est une pure merveille : continuez!

    Sinon, j’ai envie de réagir à l’histoire que vous racontez ici, avec un peu de psychologie à deux balles (je m’y connais, je suis ingénieur : c’est dire!)

    L’impression que je retire est que vous étiez en plein dans ce que René Girard appelle la rivalité mimétique, qu’il trouve d’autant plus forte quand elle concerne des jumeaux (son exemple classique, c’est Romulus et Rémus)

    Chacun a besoin d’être reconnu comme singulier, et là, vous et votre chef vous retrouvez très semblables, avec le même besoin naturel de se retrouver reconnue et appréciée dans votre environnement, ici l’ensemble des membres du service d’urgence

    Pour elle, l’erreur qu’elle juge que vous avez commise est une occasion inespérée de montrer enfin que vous n’êtes pas comme elle, et que malgré les qualités professionnelles probablement évidentes qui épatent vos collègues, vous avez commis une grosse erreur qu’elle n’aurait pas faite

    Je pense qu’il n’y aurait pu y avoir une sortie positive que par la différenciation entre vous deux, ou plus exactement la reconnaissance par toutes les deux que les autres ne vous considéraient pas comme identiques mais chacune d’entre vous comme singulières

    Bonne continuation à vous, et encore merci pour ce blog

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