M. Farid

23 janvier, 2009

J’ai rencontré M. Farid en cours de routes (Oui, en cours de routes. De la sienne, et de la mienne. Ca fait deux routes), alors que je commençais un remplacement.

Un petit homme, très mince, très doux. Discret. Poli à l’extrême.
Du genre à vous donner du « docteur » à la fin de chaque phrase.
Toujours d’accord, jamais fâché.
« Oui docteur »
Il souriait beaucoup. Doucement, aussi.
Pas en sourires d’explosion de joie, pas en sourires de « Ahah, qu’est ce que je me marre ». En sourires de politesse.
Il venait toujours le samedi matin, quand il y a le plus de monde.
Et il disait toujours « Bon week-end » en partant, en souriant.

J’ai beaucoup de tendresse, et surtout beaucoup de reconnaissance, pour les gens qui me disent « Bon week-end », ou « Bon courage ».
Les gens, qui, en partant des urgences, alors qu’ils viennent de se cogner huit heures d’attente, dont six dans une salle bruyante, alors qu’ils sont mal, alors qu’on les a brusqués, sont capables de sortir d’eux-mêmes, de prendre conscience de l’autre, et de penser à lui en tant que personne. Et de lui souhaiter bon courage pour la fin de sa garde.
Ça me touche à chaque fois.

La première fois que j’ai vu M Farid, il venait pour trois fois rien.
Il m’a dit quelque chose comme « Je viens pour mon renouvellement de traitement », ou « Je viens pour faire signer un papier ».
Avec une espèce d’humilité dans tout.
Il disait « Je viens pour  un papier » avec humilité, puis il s’asseyait avec humilité.
Ça n’a pas de sens, de dire « Il s’asseyait avec humilité », mais c’était comme ça.

Et puis l’accueillant banalement, pleine de sourire, un peu pressée, genre bon, ok, un renouvellement de traitement, roulez jeunesse, j’ai ouvert son dossier.
Pas humble du tout, son dossier.
Un cancer des poumons énorme, tonitruant, c’est-moi-que-vlà-tout-le-monde-dehors.
Si je ne l’avais pas lu dans son dossier, je n’en aurais rien su.
Il ne m’aurait rien dit.

Je l’ai revu, peut-être, quatre ou cinq fois jusqu’à samedi dernier.
Toujours pour autre chose que pour son cancer, dont il ne parlait jamais.
Je posais quelques questions, comment s’est passé la dernière chimio, et c’est quand la prochaine, et comment ça se passe à l’hôpital.
Il répondait brièvement.
Comme si son cancer n’existait pas, ou ne valait pas la peine qu’on parle de lui.
Il ne se plaignait de rien. Jamais.
Ou alors tout doucement, comme on dit « Comme un lundi ».
Il n’avait plus beaucoup d’appétit, il avait un peu maigri, comme un lundi.
Il perdait de plus en plus sa voix, à cause de l’envahissement de la tumeur qui venait jusqu’en bas du cou comprimer quelques nerfs, et ça lui donnait une voix toute douce qui lui allait parfaitement.
Mais il n’avait pas mal.
J’ai demandé, à chaque fois, avec un peu plus d’insistance que pour un autre patient, mais non, non, ça allait, il n’avait pas mal.
Et on repassait au papier ou au traitement du jour.
Son cancer, je l’ai à peine effleuré. Ce n’était pas le sujet. Jamais.

La fois d’avant samedi dernier, ça allait un peu mieux. Il avait repris un peu de poids, il avait meilleur appétit, et le moral, ça allait, ça allait, merci docteur.
Et comme à chaque fois, je l’ai laissé partir sur son « Bon week-end » avec une sourde impression d’inachevé.

Samedi dernier, pour la première fois, il est venu avec son épouse.
Je ne savais même pas qu’il y avait une Mme Farid.
Du même modèle que lui. Une fois et demi sa taille et probablement quatre fois son poids, mais elle s’asseyait avec la même humilité. Toute en sourire elle aussi, et toute lisse.

Pour la première fois, il venait pour quelque chose.
Pour un symptôme. Autre chose qu’un papier de sécu ou qu’un renouvellement.
Il avait re-perdu l’appétit, il toussait de plus en plus, et il avait une gêne derrière le sternum qui l’empêchait d’avaler. Toujours pas de douleur,  c’est juste que ça coinçait.
Avec un cancer haut placé comme le sien, ce n’était pas bien étonnant qu’il commence à avoir du mal à avaler.
Je n’ai trouvé aucun signe d’urgence. Aucun signe alarmant, pas d’indices vers une mauvaise tolérance de sa dernière chimio, pas de fièvre, rien.
« Juste » le poids qui fléchissait à nouveau, l’aggravation des anciens symptômes, l’apparition de quelques nouveaux attendus : probablement le début de la longue pente à venir.
J’ai prescrit du Renutryl, du Solupred et du Scopoderm.

Pendant qu’il se rhabillait, dans la salle d’à côté, j’ai pu prendre quelques minutes en tête à tête avec Madame.
Et vous, comment ça va ? Et le moral ?
Ca va, ça va docteur. Inch’ allah.
Sourire.

Il s’est excusé de ne pas avoir sa carte vitale, j’ai dit que ce n’était pas grave, et qu’on verrait ça la prochaine fois.
Et comme tous les samedis, il est parti en souriant et en me disant bon week-end. Bien droit sur ses jambes. Doucement, mais avec aplomb.

Et puis mardi dernier, dans la liste bien ordonnée des messages laissés par le secrétariat, il y avait un message de sa fille.

Madame Farid
Vous informe que son père est décédé ce samedi à 15h et qu’elle ne retrouve pas sa carte vitale pour vous régler car samedi il n’a pas réglé. Souhaite savoir ce qu’elle doit faire.

Quatre heures après avoir quitté mon cabinet.
Quatre heures après avoir quitté mon cabinet, bordel de merde.
Et moi qui avais écrit « Ca ne va pas fort » dans son dossier.

J’ai retourné ça dans tous les sens.
D’abord, j’ai commencé par vérifier le nom, le numéro de téléphone. Une autre Mme Farid, peut-être ?
Et puis j’ai repensé à ce qu’il avait dit, à ce que j’avais vu, à ce que j’avais fait, à ce que j’avais demandé, à ce que je pouvais avoir oublié de demander. J’ai cherché ce que j’avais manqué, où j’avais foiré.

J’ai mis un peu de temps à m’apaiser.
Je pense que je n’ai rien foiré.
Je pense que cet homme devait mourir debout. Depuis le début.
J’ai pris la fin de la pente pour le début de la pente parce que c’est ce qu’il m’a donné à voir, et parce qu’il l’a vécu comme ça.
Et puis, quoi ? Si je l’avais vu, le signe d’alerte, le quelque chose, et si j’avais décidé idiotement de le faire hospitaliser, quoi ?
Il serait mort tout pareil à l’hôpital, dans pas-son-fauteuil, dans pas-son-décor et pas de sa-façon.
C’est peut-être pour me rassurer, mais je pense que c’est bien comme ça.

Psychamnésie

17 janvier, 2009

Je suis toute jeune interne, dans mon tout pourri stage de rhumato.

Je vais voir une patiente qui vient d’arriver pour faire la première évaluation, la première observation du dossier.
Avec ce que j’ai en moi de passion pour les interrogatoires bien menés, avec ce que j’ai en moi de psycho-rigidité de fourmi autiste qui ne vit que pour les petites cases aux coins carrés, luisants et strictement superposables, avec ce que j’ai en moi de fierté  et de soif que le monde entier soit  irrévocablement au courant de ma perfection, et avec ce que j’ai en moi de haine contre ceux qui daignent atterrir parfois dans le monde des communs pour poser dans un coin du dossier leurs hiéroglyphes grandioses et parfaitement illisibles, donc inutilisables, donc potentiellement dangereux (x___8/i- @ /_  ___°//° –> Od£   signifiant  « Allergie à la pénicilline –> Oedème de Quincke », par exemple), avec ce que j’ai en moi de tout ça, disais-je donc avec ce que j’ai en moi de tendresse amusée pour les phrases trop longues, je rédige l’observation parfaite.

Les différents paragraphes et sous-paragraphes sont clairement visibles (les titres des paragraphes sont écrits en majuscules et encadrés, les titres des sous-paragraphes sont en retrait et soulignés), les antécédents sont parfaitement renseignés, l’historique des différents traitements, des différents intervenants, l’histoire de la maladie, les signes négatifs, tout y est.
Dans l’ordre.
Avec les informations pertinentes mises en valeur et un résumé encadré à la fin pour ceux qui n’auraient pas le courage de tout lire.
(Et des fois, j’avoue, quand je me suis trompée (par exemple quand j’ai encadré un sous-titre au lieu de le souligner), je fais comme avec mes cahiers à l’école : je recopie tout plutôt que de m’autoriser une rature.)
(Je déconnais à moitié quand je parlais de psycho-rigidité… J »ai dû sérieusement travailler là-dessus…)

Parce que forcément, les gens trouvaient mes observ trop longues.
Personnellement, je reste convaincue que ce n’était pas du temps perdu, mais du temps investi. On lit l’essentiel si on veut l’essentiel, mais le jour où on cherche une info un peu accessoire qui est devenue importante, bam ! Elle est dans mon observ.
Mes co-internes en gériatrie me bénissaient quand je leur envoyais une patiente des urgences. Mode de vie, coordonnées du médecin traitant et des enfants, rien ne manquait. Je leur économisais une demi-matinée à chercher comment renvoyer la dame chez elle.
Mes co-internes me bénissaient quand ils me succédaient à une garde et qu’ils reprenaient mes dossiers. Non, le patient n’a PAS eu de rectorragies, non, il n’a PAS pris d’AINS, non, ce n’est pas la peine d’aller lui re-demander, je l’ai écrit.  Je n’ai pas eu l’occasion souvent de bosser avec des plus-petits-que-moi, je n’ai presque jamais eu d’externes, mais quand j’en ai eus, je les bassinais avec l’importance des signes négatifs.
Les médecins que je remplace, qui, sans doute, me maudissent de temps à autres devant mes pavés, me béniront s’ils ont un jour un procès, quand on trouvera dans le dossier la liste méticuleuse des signes que j’ai cherché sans les trouver, et les raisons pour lesquelles je n’ai pas programmé d’examens complémentaires.

Une belle observ, un bel interrogatoire, parfois, c’est comme une belle démonstration de mathématiques.
Sachant que x, y, z, sachant que NON-p, NON-q, NON-r, la probabilité est forte pour que le diagnostic soit D.
Connaissant la VPP et la VPN de tel ou tel examen complémentaire, la probabilité pour que le diagnostic D soit retenu au sortir de l’examen E rend non pertinent la réalisation de l’examen P…
Bref, ça peut être beau.

Et c’est avec une fierté que je crois toute légitime que je vais ranger l’observ de Mme M. dans son ancien dossier.
Dossier pas si ancien que ça, en fait.
Elle a été hospitalisée chez nous il y a un petit mois, en fait.
Et dans le dossier, il y a une observ.
Avec des cadres, des majuscules et des titres soulignés.
Et oui, bien sûr, strictement les mêmes mots, dans strictement le même ordre.
Photocopie.
Au jeu des sept erreurs, vous n’en auriez trouvé que quatre ou cinq.

Ma psychorigidité a dû oublier de s’appliquer à ma case « mémoire ».
La dame a dû me prendre pour une folle.

Little pssss

17 janvier, 2009

Mon catalgogue* s’enrichissant chaque semaine, je crois que je suis désormais en mesure de l’annoncer : j’ai découvert un nouvel ethno-bobo.

Les jeunes hommes du pakistan et du bangladesh ont leur chauderie hémicorporelle gauche bien à eux.
Ils ont des problèmes de zizi. Tous.
Tous tous tous.
Ou alors, c’est possible, seulement ceux qui ne parlent aucun mot de français, et qui sont à peine meilleurs que moi en anglais. J’affinerai mes résultats et je vous tiendrai au courant.

Ils ont « une boule dedans qui fait mal », ils ont mal en faisant pipi, ils ont du chaud qui fait pchhh le long du scrotum, ils font pipi trop doucement ou trop fort.
C’est la pénisalgie de l’indien de 30 à 50 ans.
Et moi, j’en ai un peu ma claque de faire face tous les samedis matins à des pénis indiens incompréhensibles et parfaits.
Oui, parce que les pénisalgiques indiens ne consultent que le samedi matin.
Ca fait partie du syndrome.

Et moi, ce matin, avec en histoire de la maladie un intermittent mais persistant   »Pain ! Pain ! Little psssss, very very little pssssss« ,  un pénis toujours parfait en clinique et une absence de prostatite et de chlamydiae en paraclinique, j’ai craqué.
Ma lettre pour l’urologue (pardon, Urologue, pardon) commence par « Cher confrère, c’est un peu en désespoir de cause que je vous adresse… »

* : mes lapsus ne cessent de m’émerveiller. Je décide de laisser celui-là aussi.
** : cet article est sponsorisé par Google. On se retrouve le mois prochain pour une nouvelle fabuleuse sélection de mots-clés. Je mise tout sur « claque pénis indien ».

De la case au cas.

3 janvier, 2009

A la fac, on avait des cases.

De jolies cases toutes faites, qu’on apprenait par coeur avec application et la langue qui dépasse. Genre : 
- biantibiothérapie (1 point, oublié : zéro au dossier) probabiliste (1/2 point) bactéricide (1/2 point) par voie veineuse (1/2 point), à débuter après les prélèvements (1/2 point) et à adapter secondairement à l’antibiogramme (1/2 point)
Ca voulait dire « on y met des antibios », mais ça en jetait, et ça rapportait quand même trois points et demi sur le dossier, même si, comme moi, on n’avait absolument aucune idée des antibiotiques en question.
A la limite, connaître le nom de l’antibiotique rapportait deux points de plus, mais bon, trois points et demi pour dire « On y met des antibios-je-sais-pas-lesquels-mais-des-qui-ont-une-chance-de-marcher », c’était bon à prendre.

Y avait des tas de cases, comme ça.
Des tiroirs qu’on sortait avec discipline, qui étaient attendus quasiment à chaque dossier, qui rapportaient leurs modestes petits points et dont l’oubli pouvait être sévèrement sanctionné.
Un patient diabétique ? –> Hop hop, « Education du patient », « Régime alimentaire et règles hygiénodiététiques », « Prise en charge à 100% »
Un adolescent diabétique qui rechigne à prendre son traitement ? –> Hop hop hop, « Education du patient +++ » (Notez le « +++ » qui change tout), « Régime alimentaire et règles hygiénodiététiques », « Prise en charge à 100% », « Psychothérapie de soutien ».
Une dépressive ? –> « Antidépresseurs » et « Psychothérapie de soutien ».

C’était magique.
« Education du patient ».

Et puis, après, dans la vraie vie, on rencontre un gars du hameau. En premier réflexe, on sort notre tiroir, dans notre tête : Education du patient ++++ !!! Ahah ! Je gère !
Et puis, après, heu, bin on improvise.

Je me suis rendu compte progressivement que la formation qu’on m’avait donnée autour de la case « Psychothérapie de soutien » était nulle.
Pas « nulle » dans le sens « pourrie à chier ».
« Nulle » dans le sens « inexistante ».

Un patient va mal ? Fais en sorte qu’il aille mieux !
Mmm merci.
On m’a appris à chercher des signes de dépression, à poser des diagnostics médicaux, à débuter un traitement, à surveiller son efficacité et sa tolérance. (« Surveillance de la tolérance et de l’efficacité du traitement« , c’était une case, aussi.)

Et, quand j’ai en face de moi une mère qui s’inquiète parce que son fils de 17 ans se couche à 2h du mat pour jouer à Wow, ou une femme en pleurs que son mari vient d’abandonner sans crier gare, ou une dépressive, et qu’elles me demandent des conseils, à moi, je me demande parfois ce que je fiche là.
D’ailleurs, pourquoi elles m’écouteraient ?
Elles le voient pas, que je suis pleine de couettes ?
Qu’est ce que j’ai à dire, moi, sur l’éducation des enfants, ou sur les chagrins d’amour, qui vaille davantage que ce que pourrait en dire le boucher ou la coiffeuse ?

J’ai fait la partie du boulot qu’on m’a apprise. J’ai posé un diagnostic (ou parfois, une absence de diagnostic), j’ai décidé de donner ou pas des médicaments, et il me reste 18 min de consultation de « psychothérapie de soutien ».

Alors, je fais avec ce que j’ai.
Ce que j’ai en moi, ce que j’ai de moi, ce que j’ai de ce que ma mère m’avait dit, à moi, quand j’ai eu des chagrins d’amour.
Et qui n’a rien à voir avec ce qu’on m’a appris de la médecine à la fac.
Je joue les funambules, au hasard, dans le noir.
Je teste, je tente, j’improvise.

Je me dis que bon, comme je suis plutôt bienveillante, et plutôt sincèrement intéressée par la vie de mes patients, et plutôt fille d’une mère-sage-qui-m’a-imprégnée-de-tas-de-trucs, je ne suis sans doute pas complètement nocive. Que si au moins, je ne fais rien de bien pour eux, je ne leur fais pas trop de mal.

Mais quand même, j’ai l’impression d’improviser à chaque fois, plantée sur ma corde raide.
Et je me dis qu’il doit y avoir des médecins bienveillants qui pensent que dire à un dépressif   »Faut pas vous laisser aller ! Vous avez tout pour être heureux, quand même ! Pensez qu’il y a des gens qui meurent de faim ! » est de bon ton.
Et je me dis que si ça se trouve, je dis pire, je dis des choses qui feraient hurler les gens qui s’y connaissent en « Psychothérapie de soutien » sans m’en rendre compte.
Et je me demande ce qui pourrait me permettre de savoir.

Alors, après ces consultations, j’appelle Man-man.