Et avec ça, vous me mettrez deux kilos de tomates.
14 février, 2010
Elle est infirmière, et elle est enceinte. Deux bonnes raisons pour qu’elle me soit sympathique.
Elle ne me l’est pas.
Du genre à vouloir une fibroscopie parce que « ça fait drôle » quand elle boit trop froid, 2 semaines d’arrêt de travail parce qu’elle est constipée et deux rendez-vous sur un seul créneau.
Elle vient, cette fois, pour son suivi de grossesse. Et puis parce qu’elle a peur d’avoir une bronchite.
Elle me tend son bilan du 5ème mois. Un bilan de 5 mois, pour elle comme une grosse majorité de femmes, c’est protéinurie, sérologie de la toxoplasmose et c’est tout.
- Qui vous a prescrit ça ?
- Bin c’est mon bilan de 5 mois. (elle ose !)
- Ah bah non, c’est pas un bilan de 5 mois ça. Et puis je ne vous demande pas ce que c’est, je vous demande qui vous l’a prescrit.
- Bin le Dr Carotte, affirme-t-elle sans se dégonfler.
- Le Dr Carotte ne vous a pas prescrit ça. (moi aussi je sais affirmer, tu vois…)
Sur les 7 pages que j’ai sous les yeux s’alignent sagement, tenez-vous bien (surtout toi gentil médecin conseil, si tu nous lis) :
* NFS-plaquettes
* VS-CRP
* glycémie à jeûn
* ionogramme complet y compris trou anionique (je me permets un lol)
* urée, créat, CEC
* acide urique (je me permets un olol)
* calcium, phosphore
* magnésium plasmatique (je me re-permets un ololol, tellement les bras m’en tombent. Il est fluoté en jaune, d’ailleurs, le magnéisum plasmatique, rapport qu’il est en dessous des valeurs normales indiquées juste à côté. Que quelqu’un me dise dans quelles circonstances il a déjà eu le moindre intérêt à prescrire un magnésium plasmatique que je me couche moins bête ce soir, s’il vous plaît)
* attention ça devient magique : CPK, LDH, troponine (olololololol ??)
*ASAT ALAT PAL gGT amylase lipase
* TP TCA
* TSH T3 T4
* protéinurie et ECBU
* vit D (les touches « o » et « l » de mon clavier viennent de décéder)
* sérgie txpamse
Le courage me manque pour expliquer aux non-médecins la connerie abyssale de la chose que j’ai sous les yeux. Pour que vous vous rendiez un peu compte, disons que c’est d’une inutilité qui rejoint presque celle de l’apport de Michel Leeb au patrimoine de l’humour français. Sans compter que non content d’être à-la-con, ce genre de bilan est dangereux, pour des raisons que je n’ai plus le courage de vous expliquer ici après avoir fait longuement face au regard bovin de mon infirmière enceinte pendant que j’essayais laborieusement de lui faire rentrer dans le crâne (et pourtant, ce n’est visiblement pas l’espace qui manquait) que non, son « collègue à l’hôpital » qui a « tout coché pour qu’on soit tranquille » ne lui a pas rendu service. Ni à moi, ni à la sécu. Elle n’a quand même pas osé me demander une supplémentation en magnésium, elle a dû lire quelque chose dans mes yeux qui a libéré une poignée de neurotransmetteurs au milieu de sa paire de neurones.
On passe à sa bronchite fulminante aigüe, qui s’avère à la surprise générale être un bon gros rhume. Et encore, je dis ça pour lui faire plaisir. C’était un rhuminet.
Rhuminet qu’elle a traité elle-même pour que ça ne tombe pas sur les bronches (pitié, que quelqu’un m’achève), avec un sirop homéopathique comme ça c’est pas dangereux pour le bébé vu que c’est que de l’homéopathie, et dont elle termine sa 3ème bouteille parce que ça marche pas très bien alors elle en prend plus puisque c’est que de l’homéopathie et que ça peut pas faire de mal.
Voui. Juste, c’est ballot pour les 2% d’éthanol.
Moi j’dis, quitte à picoler, tu te serais fait un bon grog Hépar – Rhum – Citron – Sucre, bien chaud, que ça nous aurait épargné trois consultations.
Cart Vitale
17 janvier, 2010
J’aime bien la neige. Parce que c’est joli, et parce que les gens réfléchissent à deux fois avant de sortir de chez eux.
Parce qu’en arrivant le matin dans la cour du Dr Carotte, elle n’est pas déjà pleine à craquer de gens qui m’attendent dans le froid.
Une après-midi calme, donc.
Dans ma salle d’attente, un seul type. Qui ressemble à peu près à lui.
C’est rigolo tout ce qu’il y a dans le non-verbal. Comment on peut savoir qu’un type ne parle pas un mot de français avant même qu’il ouvre la bouche, juste à ses yeux et à son air, à sa façon de se lever quand on l’appelle dans la salle d’attente, à sa façon de serrer la main.
Il n’a donc pas encore ouvert la bouche que je me dis « Et merde, bordel, encore un pénisalgique »
Parce que la tendance s’est largement confirmée depuis. Je crois que comme je m’en veux un peu de les détester (je déteste tous mes patients qui ne parlent pas français, moi qui suis si mauvaise en anglais, si médiocre en examen clinique et pour qui la discussion est tellement importante), je redouble d’efforts pour compenser, et qu’en définitive, alors même que j’essaie désespérément de leur faire savoir que je suis mauvaise, que je ne sais pas faire de la bonne médecine si je ne peux pas parler, qu’il y a des endroits plus adaptés pour la médecine des migrants, avec des traducteurs et des gens qui s’y connaissent, en définitive disais-je donc, je leur accorde plus d’attention que ce à quoi ils sont habitués et on se refile mon adresse sous le manteau.
C’est flagrant. J’en vois un, je lui dis qu’il faut absolument qu’il vienne avec un traducteur la prochaine fois, et dans la demi-heure, j’en ai un autre dans la salle d’attente qui bosse au même restaurant que le premier et qui ne parle pas davantage français.
Va la voir ! qu’ils doivent se dire en pakistanais pour une raison qui m’échappe totalement.
Et c’est toujours la même chose. Enfin, j’ai un peu complété le tableau syndromique depuis : la pénisalgie n’est pas constante. Fréquente, mais pas inévitable. Deux autres grands motifs de consultation : la fatigue et la jambalgie. Ils ont mal au pénis ou à la jambe, ou les deux. Et ils sont fatigués fatigués. Tous. Tout le temps.
Je ne suis toujours pas sûre de ce qu’il y a derrière. Demande de recherche de MST ? De Viagra ? De check-up ?
En tout cas ça fini à peu près toujours de la même façon : vaccinations, « check-up » et paracetamol.
Celui-là parlait aussi mal anglais que tous les précédents (c’est peut-être ça qui leur plait chez moi, réflexion faite : je parle anglais encore plus mal), il était fatigué et il avait mal à la jambe.
En tout début de consultation, j’ai eu un espoir : il m’a tendu une radio de poumons et un bilan biologique qui avaient été prescrits par le Dr Carotte. Qui n’avait pas ouvert de dossier, bien sûr, ça fait un an que je lui crie dessus pour qu’il le fasse. J’ai déduit que le monsieur devait tousser, et, la radio et le bilan étant normaux, j’ai cru dans un moment de grande naïveté que j’allais pouvoir m’en sortir à bon compte, d’autant qu’il ne toussait plus depuis les antibiotiques. J’ai cru pouvoir dire « Tout va bien, c’est bien, les examens sont normaux, allez, bisous ».
Et puis non, bien sûr.
« Et puis je suis fatigué-fatigué… », il a dit. Et puis il a dit qu’il avait mal à la jambe. J’ai demandé qui était son médecin, qui il avait vu en France depuis son arrivée il y a 8 mois, il a dit qu’il n’avait vu personne et que c’était moi son médecin.
Ma salle d’attente était vide, le bougre était sympathique, et voilà, c’était moi, son médecin.
J’ai ouvert le logiciel à la page « créer un dossier » en ravalant un soupir.
Je lui ai demandé ses papiers d’assurance maladie, j’ai copié son nom, j’ai vérifié que l’AME était toujours valable : jusqu’en Mai 2010.
Soit, allons-y.
Interrogatoire laborieux, examen clinique laborieux. On a bien passé 5 minutes pour que je puisse tester le releveur du pied, et j’ai échappé de justesse à un ou deux coups de pied dans le menton. « Push ! Push ! No ! Not this way ! »
Examen normal, jambe normale, à la surprise générale.
Et puis, à la toute toute fin, quand j’ai voulu finir de remplir le dossier, j’ai dû taper la date de naissance. 23/11/1978.
Pour un type qui ressemblait à lui, je le rappelle.
- Vous êtes né en 78 ? j’ai dit.
- Oui oui, il a dit.
- Vous avez 31 ans ?
- Oui oui.
- Vous, vous avez 2 ans de plus que moi ?
Je ne sais pas bien ce qui m’a pris, moi qui me refuse toujours à répondre à la question trop fréquente des patients sur mon âge. (« Vous avez l’air très très jeune pour être médecin ! » qu’ils s’ébaubissent… « Ta gueule », que je réponds, en me jurant de me raser les couettes)
Oui oui oui qu’il me dit. Et puis il ajoute qu’il a une disease qui lui fait des cheveux gris.
Au bout de deux fois la disease qui blanchit les cheveux, j’ai dit : « Bon. »
Et puis, dans mon anglais terrible, j’ai commencé une longue tirade. J’ai essayé de dire qu’on ne pouvait pas travailler comme ça. Que s’il voulait que je sois son médecin, je voulais bien, mais que ça ne pouvait pas fonctionner de cette façon là. Qu’il fallait que je connaisse son âge, qu’il fallait qu’il ait deux fois le même nom pour que je puisse retrouver son dossier et savoir ce qu’on avait déjà dit et fait. Que le bilan n’était pas urgent, et qu’il pouvait revenir me voir une fois qu’il aurait ses papiers, qu’il pouvait demander l’AME pour lui, et que quand il reviendrait, il faudrait qu’il me donne son vrai nom, qu’il faudrait qu’il me redonne le faux nom auquel on avait ouvert le dossier, et qu’on remettrait tout ça à plat.
Et pendant ce temps-là, pendant que je lui expliquais pourquoi je n’allais rien lui prescrire, qu’il n’aurait pas d’examens ni de médicaments tant qu’il n’aurait pas ses papiers, pendant, qu’en somme, j’étais en train de le mettre à la porte, pour la première fois depuis le début de la consultation j’ai senti qu’il devenait vraiment mon patient et que je devenais vraiment son médecin.
Merci merci merci, il a dit. Plein de fois.
Bien sûr, il n’avait pas de quoi payer la consultation, en dehors de son faux-papier.
Et puis une fois qu’il a été parti, je me suis retrouvée devant la copie de son AME et ma feuille de soins.
J’ai passé 30 minutes avec lui, j’ai fait mon taf, j’ai fait une vraie putain de consultation. Davantage, peut-être.
Je méritais mes putains de 22 euros, et je pouvais me les faire payer en disant à la sécu que j’avais fait, ce jour-là, une consultation pour un pakistanais né le 23 novembre 1978.
Qu’auriez-vous fait ?
Nougat et tartinettes
13 octobre, 2009
Âmes aguerries et vomisseurs de bons sentiments s’abstenir, je vais faire un post à l’eau de rose et l’assumer.
Ca va dégouliner de guimauve et de barbes à papa. A ceux qui supporteraient mal les barbes à papa à lire, j’ai d’autres suggestions d’utilisation moins romantiques mais passablement rigolotes pour donner le change.
Mais j’en ai un peu marre de vous raconter mes foirades et mes échecs.
Bien sûr, c’est plus facile de parler de mes doutes. C’est plus culotté, c’est plus blockbuster, c’est plus sensationnaliste.
Alors que mes fiertés, mes petits bonbons glanés à droite à gauche, c’est moins spectaculaire. Parce que c’est plus démago, déjà, et parce que c’est plus discret. Je ne contiens pas des hémorragies en clampant des aortes à mains nues avec les dents, alors ça en jette moins qu’un bon gros aveu de mauvaiseté.
Mais quand même, ça compte.
Avant-hier, j’ai reçu Emma, 18 mois, toutes ses dents et surtout tous ses pieds, qu’elle me balançait gaiement à la figure dès que j’étais dans le périmètre le permettant. La mère s’excusait : « C’est tout le temps comme ça, depuis sa bronchiolite, même le Docteur Cerise n’arrive plus à l’approcher ».
Une furie. Je ne suis pas mauvaise pour amadouer les gamins, mais celle-là était enragée que Chucky à côté c’était Princesse Sarah.
Il était 15 heures et j’avais une seule personne dans ma salle d’attente. J’ai remonté mes manches et j’y suis allée.
A 15h40, elle penchait la tête vers la gauche pour me laisser voir son tympan droit dans un calme Baudelairien.
A 15h42, elle mettait elle-même le baton dans la bouche la plus grande ouverte du monde.
Il y a deux semaines, j’ai revu ma mauvaise patiente de 19 heures.
Parce que la fois dernière, quand même, à la fin de ma consultation j’avais eu le temps de me dire dans ma tête tout ce que vous ai dit dans mon post plus tard. Je lui avais dit que j’étais désolée, mais qu’elle méritait que je prenne plus de temps avec elle parce que son cas était compliqué, et qu’il fallait qu’elle prenne rendez-vous, et qu’elle ne pouvait pas débarquer comme ça à 19h si on voulait faire du bon travail. Elle m’avait fixé de ses yeux hagards et elle avait bavouillé un vague mot.
Et contre toute attente, elle a pris rendez-vous le vendredi suivant.
Contre toute attente encore, elle est arrivée presque à l’heure. Sept minutes de retard, mais comme j’avais bloqué 2 rendez-vous pour avoir le temps, ça n’a pas été trop pénalisant.
Je lui ai dit « Merci d’avoir pris rendez-vous ».
Elle a dit « C’est moi qui vous remercie ».
Et on a fait du bon travail.
Je pense qu’elle a un cancer et que son fils lui cogne toujours dessus, mais cette fois on a avancé.
Avant-hier, j’ai reçu la mère de M. Paty, que je n’avais plus revu depuis plusieurs mois.
M. Paty était venu dans le cabinet du Docteur Cerise parce qu’il n’en pouvait plus d’avoir mal au ventre depuis des années. Il m’avait raconté son désespoir grandissant devant les examens toujours normaux, les médecins de plus en plus indifférents et sa révolte contre tous ceux qui lui répétaient qu’il n’avait rien et tous les médicaments qui ne marchaient pas. Le dernier médecin, aux urgences, lui avait collé du Xanax qu’il n’arrivait plus à arrêter.
J’avais décidé que lui, ce serait mon premier colopathe à moi. Ca s’y prêtait pour la première fois de mes remplacements : un nouveau patient, une première prise de contact. Pas un à-moitié déjà suivi par un autre qui me voyait parce que cette fois il n’avait pas pu faire autrement que venir un vendredi. Un vrai patient à moi que je pouvais m’approprier et avec qui je pouvais commencer un partenariat.
Je l’avais revu souvent au début, parce que je le faisais revenir. Une ou deux fois par mois. On a causé. On a causé plein. Au troisième rendez-vous, il avait accepté l’idée qu’on ne ferait pas plus d’examens complémentaires. Au quatrième, il avait un peu moins mal au ventre et il avait réussi à diminuer le Xanax. Au cinquième, il avait encore un peu moins mal au ventre, mais le Xanax ne diminuait plus. Au sixième, statu quo.
Et puis il n’était plus venu.
Je m’étais dit ce que je me suis souvent dit : « Tu es trop enthousiaste, tu t’impliques trop. Alors quand ça commence à foirer, les gens ne viennent plus parce qu’ils ne veulent pas te décevoir. Ils ont échoué à guérir et ils ne veulent pas t’imposer ça. A trop en faire tu as perdu le lien. »
Je m’étais dit qu’il avait rechuté et qu’il était parti tenter sa chance ailleurs, avec un médecin moins culpabilisant de bonne volonté.
Et avant-hier, donc, j’ai vu la mère de M. Paty, qui m’amenait sa fille. A M. Paty. La petite-fille de la mère, donc. Bref.
Je n’ai pas fait le lien, et j’ai fait la consultation de la gamine.
Sur le pas de la porte, en me serrant la main, Mme Paty a marqué un arrêt.
« Vous avez fait beaucoup de bien à mon fils », elle a dit.
Elle a dit : « Il attendait ça depuis longtemps. »
En fait, M. Paty ne venait plus parce qu’il est guéri. Il a arrêté le Xanax, et quand il a mal au ventre, il se concentre pour que ça passe et ça passe. Des fois, il prend quand même un Carbosymag, mais pas souvent.
Et putain, j’ai fait ça avec ma bouche et les mots qui en sont sortis. Sans médicaments, sans examens, sans spécialiste. Ma bouche et mes oreilles.
Ca ne m’était pas venu à l’esprit que peut-être il ne venait plus parce que tout allait bien.
Régis et l’infanrix
9 octobre, 2009
Courrier des lecteurs.
Cher Régis,
Tu as été bien étourdi. Même si tu as eu 23 patients sur l’après-midi, même si tu étais fatigué d’écrire « C’est pas la grippe » sur un bon tiers des dossiers que tu as ouverts ce jour-là, ce n’est pas une excuse : il FAUT mélanger la poudre avec l’eau dans la piqûre avant d’injecter un Infanrix Quinta.
Je te félicite néanmoins d’avoir su résister à la première tentation qui t’es venue devant le petit flacon encore rempli de poudre de le mettre rapidement à la poubelle en sifflotant Le pont de la rivère Kwai. Tu t’es jeté à l’eau, tu as dit à la mère : « Il y a un problème » et tu as bien fait.
Bien sûr, c’est embêtant que tu n’aies su répondre à aucune de ses questions après, et je comprends que tu te sois senti bien abandonné du Dieu Google en ne trouvant aucune réponse pertinente aux recherches « Infanrix non reconstitué » et « Erreur injection Infanrix » que tu as fébrilement pianoté sur ton ordinateur en essayant de faire semblant de garder une conversation normale sur un ton professionnel.
Mais tu as bien fait de te tourner vers moi et je vais aujourd’hui m’efforcer de répondre à tes questions.
- Non, tu n’as pas injecté au petit un soluté mortel en l’absence de reconstitution, et non, sa cuisse ne va pas se transformer en amas de chair gangrénée et putréfiée sous 48h. Je sais bien que c’est ce que tu as lu dans le regard de la mère, mais ça ne va pas arriver.
- En fait, mon petit Régis, tu as ré-inventé l’Infanrix tétra. Figure-toi que dans la poudre, il n’y a que l’Haemophilus, alors que dans l’eau de la piqûre, il y a tout le reste. C’est comme si tu avais injecté un diphtérie-tétanos-coqueluche-polio, donc. Tu vois, 4 vaccins réussis sur 5, ce n’est pas si mal !
- A ce stade de cette instructive lecture, tu dois te demander comment rattraper les choses. Et bien j’ai une bonne nouvelle : le vaccin monovalent pour l’Haemophilus existe ! Je sais, c’est une surprise, tu n’as bien sûr jamais eu l’occasion de le croiser et tu te demandes pourquoi diable il existe alors que le vaccin monovalent pour la coqueluche toujours pas. Mais la vie est ainsi faite, et recèle parfois d’heureuses coïncidences.
Il s’appelle Act-Hib et tu vas pouvoir le faire au petit d’ici 2 ou 3 jours.
- Oui, Régis, tu peux le faire sur le même site d’injection que le reste du vaccin, ce n’est pas un problème, la dame de la pharmacovigilance de Glaxo est formelle. Elle m’a d’ailleurs gentiment demandé de te dire que tu n’étais pas le premier à qui cette mésaventure arrivait. Qui sait même si ce n’est pas pour les petits distraits comme toi que l’Act-Hib a été spécialement prévu.
- Un conseil d’amie : si par miracle la dame n’a pas déjà changé de médecin traitant, n’oublie pas de faire l’injection de rattrapage en Acte Gratuit. Le petit va quand même se cogner 3 piqûres douloureuses au lieu de 2 et se mettre à pleurer dès qu’il franchira le seuil de ta salle d’attente pour les années à venir, tu leur dois bien ça.
- Non, Régis, le vidal n’ayant pas encore de rubrique phonétique, je ne sais pas si tu dois demander au pharmacien de commander du Act-hache-hi-bé ou du Actib. Tu n’as qu’à lui faxer l’ordonnance en sifflotant Le pont de la rivière Kwai.
J’espère que cette réponse t’a aidé, sois plus vigilant les prochaines fois !
La semaine prochaine, nous aiderons Régis à ne pas demander à ses patients qui préparent un voyage à Cuba dans quel pays c’est déjà.
Beyrouth.
26 septembre, 2009
En fait, j’aime pas les malades.
J’aime bien les gens en bonne santé. J’aime bien les jeunes de 32 ans avec leurs biceps et leurs sourires et leurs certificats de Taekwondo. J’aime bien les femmes enceintes qui viennent parce qu’elles sortent de leur tête à tête avec leurs deux lignes roses dans la salle de bains, et qui m’écoutent à peine, parce qu’elles sont pleines d’images d’avenir. J’aime bien les certificats de bonne santé, j’aime bien les jeunes, j’aime bien les vaccins.
J’aime bien donner des conseils pour moucher le petit et passer vingt minutes à expliquer qu’il faut s’essuyer d’avant en arrière pour éviter les cystites.
Les malades sont nuls. Ils puent la souffrance et la peur, ils me vident de mon énergie, ils m’aspirent, ils m’effraient.
Ils sont un trou noir. Comme d’effroyables petits Shadoks : ils pompent, ils pompent, ils pompent, alors que j’ai si peu d’énergie à moi.
Ils ont mal et je ne suis pas une fée, ils veulent vivre alors qu’ils vont mourir, ils veulent comprendre et ils ne comprennent rien, ils ont peur et j’ai peur avec eux, ils ont mal et j’ai mal avec eux. Je n’ai pas tant d’énergie à donner, je n’ai pas assez de force vitale pour tous, et j’en crève.
Sauf les bons malades, que je peux supporter.
Le bon malade est poli. Il arrive à l’heure à son rendez-vous, il me dit bonjour Docteur avec un D majuscule. Il a mal avec le sourire, il affronte sa maladie le dos droit. Il m’écoute avec des grandes oreilles, il hoche la tête et il me fait des compliments sur ma façon d’expliquer les choses. Il pose des questions auxquelles je sais répondre, et il comprend les réponses. Il sait bien que je ne suis pas une fée, il me donne du Docteur à chaque coin de phrase et il m’écoute en silence. Il ne se plaint pas. Il est reconnaissant du peu que je fais pour lui, il accepte les examens, il accepte les incertitudes. Quand je lui propose un traitement, ça marche bien. Il n’a pas d’effets secondaires et le traitement fonctionne. Ou, si ça ne fonctionne pas, il me le cache parce qu’il sait qu’il me doit bien ça.
Le bon malade guérit. Il a une maladie bien propre, bien carrée, que je comprends et que je connais, et pour laquelle j’ai des médicaments qui marchent dans mes tiroirs à médicaments.
La mauvaise malade débarque à 19h sans rendez-vous, avec ses yeux de cocker battu et sa souffrance qui empeste ma salle d’attente. Elle a huit maladies graves en même temps qui se battent pour savoir qui aura raison de ce corps chétif, elle est idiote, elle me fixe de ses yeux hagards et elle se fait frapper par son fils. Elle n’a pas pris les médicaments parce qu’elle n’avait pas de sous, elle n’a pas le compte-rendu de l’hôpital de sa dernière hospitalisation, elle ne comprend rien et elle a mal partout. Elle ne pose pas de questions parce qu’elle est trop bête pour en poser, elle ne sait pas répondre aux miennes, elle est sale et elle a les dents grises, elle boite sans que je sache pourquoi, avec sa béquille qu’aucun des antécédents notés dans les jolies cases de son dossier ne justifie.
Et alors que je suis capable de passer 35 minutes avec une jeune fille belle et enceinte, je raccourcis tout ce que je peux la consultation avec elle. Je botte en touche, j’envoie au diabéto, j’envoie au cardio, j’envoie au centre anti-douleur. Je lui parle mal, je l’engueule parce qu’elle devrait bien savoir que le vendredi c’est sur rendez-vous, je secoue la tête en soupirant quand elle ne sait plus quel médicament on lui a donné à l’hôpital, je rédige la lettre pour le diabéto en quatre longues minutes de silence. Je ne souris pas, jamais. Je ne demande pas si son fils a arrêté de la cogner parce que j’ai trop peur de la réponse.
Je suis médecin depuis deux jours et demi, j’ai vingt-huit ans, et je ne supporte déjà plus les gens malades.
Faut pas croire ce que disent les journaux, part 1
25 septembre, 2009
Quand j’étais petite, je voulais être dresseuse d’ours.
Pas « fée ».
Qu’on ne se méprenne pas, je n’ai rien contre les fées. C’est une catégorie socio-professionnelle comme une autre, et il n’y a pas de sot métier. Même si, pour les connaisseurs, il y a des métiers avec un seau.
Et pourtant, parfois, les gens me prennent pour une fée.
Quand ils ne peuvent VRAIMENT pas se permettre d’être malades.
Mais aussi parfois sans raison valable évidente.
L’autre jour, une patiente, la soixantaine, qui ne pouvait pas venir la veille voir le docteur Carotte parce qu’il n’y avait personne pour garder Bichon, m’explique les affres de son panaris. Une gangrène gazeuse, à l’entendre.
Elle me raconte les cris d’horreur du médecin qui l’a vue en vacances, le traitement « de cheval » qu’il a jugé indispensable de mettre en route immédiatement et l’évolution des choses depuis.
Bonne, l’évolution, visiblement, si j’en crois l’index qu’elle me brandit sous le nez. C’est encore vaguement rose foncé sur le côté, là où une écharde grosse comme une poutre et acérée comme une dague a bondi pour s’y planter violemment il y a trois semaines, et c’est encore un peu sensible quand elle appuie. Pour ce que j’en dis, l’a qu’à pas appuyer.
Bref, elle m’annonce solennellement : « Tout ce que je demande, Docteur, c’est qu’il n’y ait plus rien dans deux semaines. »
Je me gratte le menton. Je décide de ne pas lui mentir : « Si vous voulez être absolument certaine qu’il n’y ait plus rien DU TOUT dans deux semaines, il faut couper ».
Comme je le pensais, le second degré de Madame est resté à la maison avec Bichon. Ses traits se durcissent, et elle me précise : « C’est que je dois partir en vacances en Corse. Et vous connaissez l’état du service de soin en Corse, je suppose ? Il est hors de question que j’y parte dans cet état-là, il faudrait que j’annule mon voyage. »
Elle part pas au Congo avec une cholecystite, hein, elle part en Corse avec une fin de panaris.
Je lui ai dit de poursuivre les soins locaux. Une semaine plus tard, le secrétariat laissait au Dr Carotte le message suivant :
Mme X. A rappelé. Souhaite un rdv ce 18/08. A annulé son voyage. Précise que son doigt est très enflé et douloureux. Précise que le traitement n’a fait aucun effet. Nous l’avons informée que vous ne rajoutez plus de rdv ce jour, 18/08. Ne souhaite pas prendre de rdv avec Dr Rrr. Par ailleurs demande que vous lui établissiez une ordonnance pour faire une radiographie.
Dans les épisodes suivants, si vous êtes sages, je vous raconterai les fois où je me sens coupable de ne pas être une fée.
A la demande générale…
8 septembre, 2009
Je suis la remplaçante.
J’attends dans mon bureau, devant mon emploi du temps vide.
Hier, c’était le Docteur Carotte, et c’était plein.
Demain, ce sera le Docteur Carotte, et c’est déjà plein.
Moi, j’ai mes 6 pauvres créneaux de rendez-vous sur le matinée, 6 parce que j’ai une matinée de deux heures, et que là où le Docteur Carotte prend 4 rendez-vous à l’heure, on m’en a prévu 3.
On a bien fait, cela dit, parce que à bientôt un an de remplacement, je culmine à 20 min la consultation. Qu’il vente qu’il pleuge ou qu’il neige, veaux vaches cochons, à la fin de ma journée, je divise le temps de travail par le nombre de patients et j’arrive à 20 minutes. Dix-huit dans mes meilleurs (ou plus mauvais) jours. Y compris les « Je n’en ai pas pour longtemps, c’est juste pour un certificat » et les « Oh moi ça va aller vite, c’est juste pour un renouvellement ».
Bref, je suis dans mon bureau vide, derrière mon pc qui malheureusement ne fait pas tourner Wow mais qui me permet au moins de passer le temps sur wowhead et sur mon forum de guilde.
J’ai un autre rendez-vous dans quarante minutes, le deuxième de la matinée, j’ai le temps d’aller bosser la strat de Yogg.
Et puis, on tape à la fenêtre.
A la fenêtre, alors que j’ai un interphone qui fonctionne et que, ici, je ne confonds pas avec la sonnerie du téléphone.
Et, bêtement, je vais ouvrir.
Scène improbable de dialogue entre moi et mon futur-patient, lui dans la rue et moi dans mon bureau, les deux mains sur les fenêtres que je viens d’ouvrir, les bras écartés, avec ce demi-mur idiot qui séparent nos jambes.
Il me dit qu’il veut une consultation, je lui dis que Heuu, il doit faire le tour de la rue et venir sonner à la porte.
Et en ouvrant les fenêtres, en découvrant mon patient de la rue, il y a déjà seize bonnes secondes de ça, quelque chose a dit dans mon crâne : « Oh toi mon coco, tu veux du Subutex ».
Je ne sais pas encore pourquoi, mais ça a sonné tout de suite du côté de mon alame intérieure.
Le côté incongru de notre première rencontre a sans doute joué, mais, en ouvrant la fenêtre et en découvrant mon patient, je me suis dit que je n’avais pas envie de cette consultation.
Il a fait le tour, il a sonné gentiment à l’interphone, et je n’ai pas pu faire autrement que de lui ouvrir.
Une fois assis en face de moi, quand nos jambes ont retrouvé leurs positions légitimes, il m’explique qu’il vient de déménager, et qu’il veut changer de médecin, et que justement il avait un problème en cours avec son dernier médecin d’il y a à peine quatre jours.
« Subutex, subutex, subutex » ânnone mon cerveau pétrifié.
Mais pas de Subutex.
Il avait un truc, des symptômes bizarres, il allait faire pipi souvent la nuit, et son médecin lui a fait un test d’urines, dont il n’a pas les résultats sur lui mais qui était normal, paraît-il, et il avait une sorte de poids dans le bas-ventre, et son médecin a fait faire l’analyse d’urines qu’il n’a pas mais qui était normale et lui a dit qu’il fallait en faire plus.
Mmmm, dis-je.
Je dis souvent Mmmm quand je me sens dépassée. Ca fait gagner du temps.
Mmmm, dis-je, donc.
Son médecin lui a donné un traitement dont il a oublié le nom, malgré les analyses normales, il a dit qu’il fallait attendre un peu, mais le traitement ne marche pas et ça ne passe pas et il a déménagé et le voilà chez-moi. Sans ses analyses, sans l’ordonnance du traitement-qui-ne-marche-pas, mais avec ses drôles des symptômes qui durent.
Il n’a pas de fièvre, il n’a pas d’écoulements, il n’a pas d’autres symptômes que ce poids dans le bas-ventre et ces analyses normales, et il attend de moi que je résolve son problème.
Mmmm, dis-je, encore un peu embrumée par mon cerveau qui crie « Subutex ! Subutex ! »
Mon patient, gentil qu’il est, essaie de m’aiguiller un peu, devant mes « Mmmmm » peu décisifs.
- « Il a dit que c’était peut-être une mmmmm, heuuu, « prostatite » ??? »
« Mmmm« , dis-je encore, fidèle à moi-même, « Oui, ça fait partie des choses à éliminer, passons à côté, je vais jeter un oeil sur votre ventre. »
Sur le chemin qui sépare mon bureau-bureau de la salle d’examen, pendant que déjà, une certitude se grave en moi (Je m’en fous, je ne lui ferai pas de TR), il ajoute : « Mais en fait je dois vous dire, je n’ai pas ma carte vitale et je n’ai pas de quoi payer, j’ai laissé mon chéquier à la maison ».
L’occasion est là, et je bondis.
- Ecoutez, que je lui dis, trop contente d’avoir un prétexte pour écouter mon alarme qui hurle sans que je sache pourquoi, ça devient un peu compliqué. Vous n’avez pas les analyses, vous n’avez pas le nom du médicament qu’on vous a donné, vous n’avez pas votre carte vitale, vous n’avez pas de quoi payer… C’est un peu compliqué pour moi d’arriver au milieu d’une histoire que je ne connais pas, je vous propose de revenir demain avec tout ce qu’il faut, et nous verrons comment nous pouvons avancer.
Et je vois le patient prendre le contrôle de la consultation, à peu près comme à chaque fois que mon alarme sonne. Maintenant, je sais bien que cette alarme qui beugle, c’est le signe que je suis manipulée et que je perds le contrôle des choses, mais à l’époque, je n’entendais que « Subutex ! Subutex ! Ou alors, heuuu non, mais quoi ? Que se passe-t-il ? Je n’aime pas ce patient et je veux qu’il parte. »
- Mais, qu’il me dit, mon médecin m’avait parlé de prostatite ?
- Hmmm, hmmm, oui, c’est possible, dis-je, c’est justement pour ça qu’il faudrait que vous reveniez demain avec tous les éléments…
- Mais, dit-il, il ne faudrait pas refaire l’examen ?
- Si ! Si ! m’entends-je hurler, justement ! Je vais vous refaire-faire un examen d’urines, vous allez le faire, et vous reviendrez avec les résultats du premier examen, l’ordonnance du traitement qui n’a pas marché et les résultats du deuxième examen, et votre carte vitale, comme ça on pourra avancer.
C’est tout ce que je trouve à dire devant mon cerveau qui me hurle : « Ruuuun ! You fools » sans que je comprenne pourquoi.
- Mais, si le premier examen était normal, ajoute-t-il, le deuxième va peut-être l’être aussi ?
A ce stade de la non-consultation, j’essaie tout ce que je peux et je n’ai plus qu’un seul but : le mettre dehors, vite et bien, et le faire revenir sur les consultations du Dr Carotte.
- Oui, peut-être, nous ne pouvons pas savoir, il faut vérifier qu’il n’y a pas une infection, il faut refaire l’examen.
Je dis n’importe quoi. Je le sais. Mais j’ai cette alarme, qui est maintenant devenue « Pas Subutex ! Pas Subutex ! Je sais pas quoi mais Run you fools ! » qui m’empêche d’entendre quoi que ce soit d’autre, et je ne suis plus médecin.
Je suis une fille à couettes abasourdie par son alarme.
Le patient voit que je patauge, et, gentiment, me guide :
- Mais mon médecin, il a dit que comme les examens ils étaient normaux, il faudrait faire un autre examen plus poussé pour voir s’il y a une infection que le premier examen n’a pas vu ?
Là, en vrai, je ne vois pas de quoi il parle. Et je lui dis :
- Mmmmm, je ne vois pas ce que ça peut-être.
L’homme qui murmurait à l’oreille des consultations ne se laisse pas désarçonner. Il continue à m’aider :
- Il a dit qu’il fallait faire quelque chose pour l’examen puisse voir l’infection plus facilement ?
Je ne vois toujours pas. Je suis curieuse, je me sens soudain bête de ne pas savoir, je sens mes couettes prendre des proportions imprévues, avec l’engrai supplémentaire de la culpabilité imbécile de vouloir me débarrasser de ce patient sans savoir au juste pourquoi, mais vraiment, je ne vois pas.
- Ecoutez, je ne sais pas ce que votre médecin voulait faire comme examen, mais déjà, puisque moi je n’ai rien comme éléments pour me guider, on va refaire l’examen de base et vous reviendrez avec toutes les pièces du dossier, ok ?
Je sens des racines pousser entre ses fesses et le fauteuil.
Il n’est pas content du tour que prennent les choses, c’est palpable. Visiblement, je le pousse dans ses derniers retranchements.
- Mon médecin, il a dit que si le premier examen il était normal, il fallait, heuuuu, comment il a appelé ça, déjà, un massage prostatique ?
Et voilà. Et voilà, ton Subutex, fool toi-même, que je ne savais pas pointer.
Merci. Le voilà, ce truc qui pressait le doigt sur mon interrupteur à alarme.
Je sais pas ce que c’est, un massage prostatique, j’ai un bout de couette en moi qui suggère que peut-être je ne sais pas ce que c’est alors que je devrais savoir, peut-être que c’est moi qui suis nulle et qui ne connait pas le massage prostatique comme étape importante du diagnostic de prostatite, peut-être que ça existe vraiment, mais tant pis, je sais au moins, même si c’est de la faute de mon incompétence médicale, pourquoi ça carillonne comme ça depuis le début.
Je peux reprendre pied, et même si j’ai tort, même si le doute subsiste, même si peut-être tu n’es pas un gros pervers, même si peut-être le masage prostatique est une pratique répandue chez tous les urologues du coin, au moins, je sais ce qui m’arrive, et je peux te mettre à la porte gentiment.
Non, je ne pratique pas cet examen. Non, je ne sais pas ce que c’est, ni qui peut vous le faire, ni si des kiné le font. Non, ça ne fait pas partie des gestes que je fais quand je suspecte une prostatite, et peut-être vous devriez aller revoir ça avec votre médecin qui semble s’y connaître infiniment plus que moi en geste de sensibilisation à l’ECBU.
Une fois que je l’aie mis dehors, au bout de 35 minutes non rémunérées à part cet infini sentiment de soulagement, je suis allée taper sur Google « Massage prostatique ».
Comme il m’a fallu aller jusqu’à la page 6 pour trouver un semblant de lien médical qui ne parlait pas de point G masculin, de gods et d’orgasmes, je me suis dit que sans doute, mon alarme avait eu raison de mes couettes.
Dans mon carnet à spirales…
24 mai, 2009
> Préambule à Thomas : je décline toute accusation de plagiat. Jte signale que c’était mon titre avant le tien. Sauf que bon, ok, tu l’as publié avant. Moi je dis, il y a des hasards qui n’en sont probablement pas…
> Préambule aux lecteurs non-médecins : je sais, c’est bourré d’abrévations obscures. C’est le principe du carnet à spirales. J’essaie de vous aider dans le premier commentaire.
Vendredi après-midi
1) M. Macrin. Toujours aussi mal, toujours sous morphine ET antidépresseurs ET Lyrica ET Rivotril. Va falloir songer à baisser tout ça.
On réussit enfin à parler un peu plus de son moral et un peu moins de son dos.
Etait chef d’entreprise en Roumanie, est agent de sécurité en invalidité en France… « Ne sert à rien », « Le monde se porterait mieux s’il n’était plus là ». Joue au backgammon. Je le sens bien s’investir dans des associations caritatives, l’idée semble lui plaire. Majoration des ATD. Me remercie cent fois avant de partir. M’a amené un lapin en chocolat.
2) M. Dumbo. Rhinite allergique. Xyzall Opticron Nasacort.
3) M. Poissard. A encore eu « une crise de goutte » poignet G + cheville Dte. Ca fait beaucoup d’articulations pour une seule goutte. Ne supporte plus la Colchicine (et tant mieux du coup) ; Zyloric baissé (insuffisance rénale et de toute façon indication à revoir). Grosse flemme de dépatouiller ça moi-même, CS rhumato.
Veut partir « en maison de repos aux sables d’olonnes comme la fois dernière ça lui avait fait tellement de bien ». Je botte en touche, se renseigner pour la prochaine fois.
Toujours déprimé, toujours CS sevrage benzo à prévoir.
A recroisé un amour de jeunesse, 85 ans aujourd’hui, ont essayé de faire l’amour sans succès, veut que j’arrange ça. Contre-indication formelle Viagra (78 ans, angor). Je botte en touche, prévoir baguette magique pour prochaine CS.
4) Mme Aubade. Vient en CS avec sa fille qui a oublié de faire son certif de reprise (acte gratuit).
Cervicalgies. 84 ans, rayonnante, très active, seul ttt = Esidrex qu’elle a arrêté de prendre car elle « n’est pas trop médicaments ».
Ttt antalgique a minima, je ne suis pas chaude pour lui coller des anti-inflammatoires, trop en forme pour risquer de tout gâcher. Revoir si persistance.
TA 190/110 contrôlée aux deux bras, reprendre Esidrex. Balance bénéfice risque détaillée avec la patiente, je pense l’avoir convaincue.
5) M. Farid. GEA probable mais douleurs assez localisées FID quand même. Ttt sympto et surveillance de près.
6-7) M. et Mme Brun, 72 et 68 ans.
Lui : pneumopathie meumeu, vu par pneumo en urg ce matin, mis sous Augmentin. Dyspnée ++ à la parole, crépitants sibilants bilat ++, EG égal à lui même : claironne et sourit, fait des blagues. PO 140 cm, 115 kg. TA 150/90. RO et critères de surveillance expliqués. Veut partir en Bretagne pour anniv de mariage en juin : ok j’espère. Ancien danseur passionné (rock et tango).
Elle : RO. Inquiète pour son mari. Insomnies (mais il ronfle beaucoup malgré l’appareillage) TA limite. Bio à prévoir la prochaine fois. 1m55 53 kg.
8-9) Enfants de la Roche, 6 et 8 ans.
Lui : Laryngite. Celestène.
Elle : Pollakiurie et brûlures mictionnelles récidivantes, toujours sans fièvre, avec toujours BU et ECBU neg. Disparition des spo en vacances, la mère avance d’elle même un contexte de stress. Echo de principe avant CS pédopsy au CMPP (je ne me sens pas de gérer seule). Avec une mère pareille je la comprends.
10) Mme Lachaise. Gros rhube. Veut s’y prendre tôt avant que ça tombe sur les bronches. Rhinotrophyl Doliprane Couette DVD.
11) Enfant Lepeigne.
Examen des 9 mois + toux fébrile depuis 24h, terrain atopique mais pas d’atcd perso d’asthme ou bronchiolite. EG pas si mal mais grognon et diminution de l’appétit (50% rations habituelles).
Crépitants base droite. Pas de signes de gravité ni de détresse respi, mère cortiquée.
Augmentin, bio et radio en urgence. Consignes surveillance.
12) M. Mehoul. 34 ans, 2ème consultation au cab, 1ère avec moi, fille de 9 ans présente. Diabète ++ a priori, méprisé depuis des années, arrêt de tout traitement, notion de cholestérol. Histoire difficile à reconstituer, il faut à la fois être légère et aller vite (résistance importante et risque d’être contre-productive…) et ne pas passer sur la gravité potentielle de la situation. Refuse en bloc toute exploration, a déjà arrêté alcool et cannabis (1 bouteille whisky – 20 joints/j), et « c’est Dieu qui décidera quand il doit mourir de toute façon ».
J’essaie d’ouvrir une porte doucement mais fermement. Difficulté supplémentaire du fait de la présence de la fille. Je gère mal, trop brutale ++ pour elle.
A moitié dans la provoc (rien à foutre, tout ça il en veut pas, dieu etc) et à moitié dans la séduction (mais pour moi il reviendra, j’ai tellement bien soigné sa fille la fois dernière, pas comme ces cons à l’hôpital, je suis un tellement bon médecin…) Ca s’annonce dur.
Motif de CS = abcès inguinal pas encore prêt pour incision, soins locaux et surveillance.
Interlude 12-13) Coup de fil de l’hémato de Mme Fernandez. Nouvelle transfusion aujourd’hui comme prévu, mais altération de l’état général importante, échappement thérapeutique, hyperleucocytose majeure. Retour à domicile selon souhait de la famille et de la patiente, aggravation rapide à prévoir. Pas douloureuse au sortir de l’hospitalisation (à 16h) mais voudrait que je passe à domicile ce soir pour mettre en place une PCA morphine si besoin (!).
Je ne me vois pas du tout débarquer chez eux à 21h (charge anxieuse, bonjour :)) pour réévaluer une douleur inexistante 5h avant et mettre en place quelque chose qui serait de toute façon impossible à mettre en place un vendredi soir.
Je propose de passer demain, au calme, et de me mettre en contact avec l’HAD et le réseau de soins palliatifs pour gérer au mieux le week-end.
Mme Fernandez est un amour de patiente, je ne veux pas qu’elle meure.
13) Mlle Phillipe. J+5 d’une extraction de verrues plantaires sous AG, boiterie importante, veut une prolongation AT. Plaie profonde et suintante ++ 3×1x0,5cm, je comprends qu’elle boite.
Betadine tulle et prolongation AT 2 semaines (restauration)
14) Enfant Baloumba. 2ème Engerix. Bonnes courbes, tonique et super souriante comme d’hab et comme sa mère. Exam neuro normal, Exam ORL normal, Exam abdo normal. Conseils alimentation. Verif vaccinations sur carnet du grand frère.
15) M. Bavoir. GEA. Tiorfan Vogalène Spasfon, AT 48h.
16) M. Rachis (oui, le même) Toujours en demande d’examen ++. Rachialgies persistantes, hémicorporelles irradiation crâne. Veut nouveau bilan radio, dernier <4mois normal, non. Kiné. Demande de ttt ++, veut un médicament pour la fatigue et pour l’appétit et pour le dos. Je cède sur Voltarène emulgel et bio. (dernière bio > 5 ans)
Refuse toujours de payer, n’a jamais payé et y a droit.
Interlude 16-17) Fax du labo.
> Enfant Lepeigne = 22 000 blancs, CRP en cours.
> M. Durieu = à nouveau en hyperkaliémie malgré switch Tareg > Esidrex. Appel pour demander qu’il passe demain, prévoir consult HTA et écho des artères rénales.
17) Mlle Chrétien. Consulte pour malaises bizarres avec « pression dans la nuque et circulation coupée et jambes en coton ».
Vue la semaine dernière pour asthénie, essai bb depuis 3 ans, proposition de Rdv Gynéco avait été dure à entendre ++
Bio normale, pas d’anémie, rdv gynéco semaine prochaine. Je ré-oriente sur pb d’infertilité. Très bonne acceptation de la possibilité que les « malaises nucaux » soient en rapport avec souffrance psy. Proposition de se revoir rapidement, rapidement acceptée. Demande si j’ai un cabinet à moi dans le coin.
Interlude 17>18>19>20>21. Tiens, M. Boutargue est dans la salle d’attente, et tiens, il parle toujours aussi fort.
18) Mme Legoût. Rhino. Doliprane, citron chaud, couette et DVD.
19) Mlle Bango. 1ère CS, travaille à côté et MT trop loin.
Veut « juste » renouvellement Médiator prescrit par nutritionniste. 26 ans, surpoids esthétique uniquement, pas de diabète. Désolée, mais vraiment non. Je montre site de Prescrire et propose qu’elle s’informe sur internet.
Certif sport (gym et natation)
Rhinite allergique.
CMU non à jour.
20) Mme Narta. L’indienne qui m’avait épuisée l’autre jour. Parle de mieux en mieux français, CS un peu plus facile.
Pertes jaunes et prurit vaginal depuis accident de préservatif. Examen : je ne vois rien car s’est bourrée de Dexeryl, en tout cas pas de douleur à la mobilisation utérine. Dépistage MST et ttt d’épreuve mycose.
Asthénie depuis retour Pakistan, sensation de fièvre non objectivée, ras à l’examen, frottis goutte épaisse.
Toujours demande de médicaments ++ (gaviscon dexeryl locoid antadys…), je ne cède pas. Essayer de la revoir au calme sans ses enfants.
21) M. Leibniz. GEA. Tiorfan Vogalène Spasfon AT 48h.
21-22) M et Mme Boutargue.
Elle : asthénie et sdo des jambes sans repos. En fait épuisée par son mari. Bio et je propose CS moral en tête à tête la prochaine fois. Pas de ttt.
Lui : me déborde complètement une fois de plus, je perds pied. Hurle, agressif, ne me laisse finir aucune phrase, en colère contre les médecins de la terre entière, exige les médicaments qu’il veut sur l’ordonnance qu’il veut rédigé comme il veut, me demande mon avis sur son insulinothérapie mais de toute façon doit prendre un 2ème avis endoc dans 7 jours et n’écoute pas ma réponse. Je perds complètement la consultation, je me perds, je tape du poing sur la table, je jure comme un charretier. Je réponds à ses caprices par des caprices, professionnalisme zéro.
Dit que « ça se passe mieux avec le Dr Carotte », j’en profite pour proposer qu’effectivement on ne se voit plus. Je n’y arrive pas, je n’y arrive pas.
Attention à rester neutre pour la prochaine CS avec sa femme. Ne pas dire « Barrez-vous, je ne sais pas comment vous le supportez et je ne suis pas surprise que vous soyez déprimée, il m’a déprimée en 20 minutes. »
23) Mme Ferrer. Asthénie, douleur intercostale typique et troubles du sommeil.
Belle-soeur décédée K ovaire fulgurant. Examen clinique minutieux à l’extrême pour rassurer.
Tranquital, discussion ++, je pense efficace. Sort souriante.
24) Dr Jaddo. Asthénie intense transitoire. Pas de tristesse de l’humeur, pas de signes dépressifs. Ne souhaite surtout pas d’AT, passionnée par ce qu’elle fait. Couette(s) et DVD.
Bonozio
6 mai, 2009
Consultations libres chez le Dr Cerise.
Le Dr Cerise exerce dans un coin beaucoup plus huppé que le Dr Carotte.
J’y vois des tas de petits couples avec leurs petits bébés proprets, on m’y paye en chèques, et à la fin de la journée, on m’a réglé toutes les consultations.
Les gens y sont blancs, je n’y vois pas de pénisalgiques, pas de chomeurs, pas de CMU.
Sauf, rarement, des gens « du voyage ». (On dit « gens du voyage » en langue de bois, je ne sais pas comment on dit en langue normale.)
Il y a un camp pas très loin, la rumeur a vite circulé qu’on les recevait plutôt avec plus d’égards que d’habitude, et de temps en temps, quand ça va vraiment pas bien, ils viennent.
Hier, j’ai vu une dame. Elle m’attendait avec sa canne, ses huits couches de vêtements et ses dents en or dans la salle d’attente.
J’ai dû lui mimer de venir pour qu’elle me suive dans la salle de consultation.
A peine assise, elle a soulevé les 5 premières couches, écarté la 6ème sur la gauche et baissé les deux dernières pour faire émerger du tout un sein gauche qu’elle a soulevé, pour me montrer l’objet de sa visite. Une banale mycose de plis, ce qui m’a un peu soulagée. Dans une consultation difficile, un motif de consultation facile, c’est toujours bon à prendre.
J’ai réussi à lui faire dire qu’elle était roumaine, mais l’interrogatoire n’a pas pu aller beaucoup plus loin. « Rangez votre sein, Madame, faut déjà que je vous fasse un dossier », même pas je sais le dire en anglais.
Comme j’avais du temps, comme j’avais envie de plutôt bien faire, j’ai sauté sur l’occasion pour faire un vrai premier test du site dont je vous ai déjà parlé, Traducmed.
Jusqu’ici, ça s’y été toujours peu prêté. L’ordinateur n’avait pas de son, le type avait emmené un pseudo-traducteur qui parlait un pseudo-anglais, la langue n’existait pas ou je n’avais pas été foutue de la déterminer. (Mmmm, oui, Bangladesh, ok. On cause quoi, au Bangladesh ??)
Bref, toute contente, je fais « attendez attendez » avec les mains, je dégaine mon browser, je débranche le casque, je coupe Wow (histoire que ça fasse pas tadaaaaadaaaaaaaam par au-dessus), et je me lance.
- Bonjour ! Je vais utiliser l’ordinateur pour traduire des phrases qui ont été enregistrées à l’avance.
Et c’est parti : Bonozio, zo utilizé zo calplato….
Son oeil s’éclaire, son visage s’anime, elle se jette à moitié à plat ventre sur mon bureau, saisit mon PC à deux mains, le tourne vers elle, et colle sa bouche à deux centimètres de l’écran.
BONOZIO ! BONOZIO ! qu’elle se met à hurler à mon browser…
Bon. J’ai cherché quelque part la phrase « Il n’y a personne dans l’ordinateur, c’est juste un ordinateur, arrêtez de cracher dessus et rasseyez-vous s’il vous plaît », y avait pas.
Mais après, ça a roulé. Une vraie aide pour la consultation.
Chacun cherche…
1 mai, 2009
« Un peu désespérant. A une bonne tension… »
C’est ce que j’ai écrit dans son dossier la première fois que je l’ai rencontré.
Il avait la soixantaine, et tout ce qu’on peut imaginer comme facteurs de risques cardio-vasculaires. Il en a même probablement inventé certains qu’on ne connait pas encore.
Les bilans biologiques qu’il me ramenait dataient de quatre semaines, et auraient été parfaits si on avait pris la peine de redistribuer les chiffres comme il faut.
11,8, ça aurait été pas si mal pour une hémoglobine tout court, sauf que c’était son hémoglobine glyquée.
6,1 ça aurait été parfait pour une hémoglobine glyquée, sauf que c’était sa kaliémie.
4,1, ça me serait allé pour une kaliémie, mais c’était sa glycémie à jeun.
Mastermind biologique.
Même la clinique s’y mettait : 133, ça aurait été fabuleux comme clairance, sauf que c’était son tour de taille. Et son poids au passage.
« Un peu désespérant. A une bonne tension…
Hb Gly 11,8% Gly 4,1
Refuse majoration de ttt, a peur des hypo
RO pour 2 mois. Ne veut rien entendre à rien. Je suis très claire (voire brutale) sur les risques »
Parce qu’il ne voulait rien entendre à rien.
Je le soupçonnais d’y mettre un peu de mauvaise volonté.
« Votre kaliémie est trop haute, 6,1 c’est trop élevée M. Hamdaoui, il va falloir refaire une prise de sang pour contrôler, aujourd’hui. »
« Mais non, c’est pas grave si c’est trop haut je me lève la nuit et je mange du sucre et ça va ! »
Ah ? Ok, alors.
Les risques, il ne les entendait pas. Le cardiologue, il l’avait pas vu, les examens, il les avaient pas faits et de toute façon il avait déjà tout eu.
Vous allez avoir une crise cardiaque ! Boah, c’est déjà fait.
Tout glissait sur lui. Il était absent de la consultation, impossible à accrocher, impossible à pénétrer.
Comme s’il venait chercher la liste des commissions de sa voisine de pallier chez l’épicier.
Je me suis entendu dire des vérités crues, brutales, pour la première fois. Presque des menaces.
Je crois que j’essayais d’ébranler l’inébranlable.
M. Hamdaoui est difficile à décrire.
C’était le mélange improbable d’un Gros dégueulasse de Reiser et d’un enfant de cinq ans.
Je ne sais pas, essayez de vous figurer un Jaques Villeret moustachu, couperosique et marocain.
Au début, je pensais qu’il ne parlait pas très bien français, mais je crois en fait qu’il ne parlait pas très bien tout court.
Il s’exprimait beaucoup par gestes, beaucoup par grognements, beaucoup par onomatopées.
« Mais non, c’est pas grave si c’est trop haut je me lève la nuit et je mange du sucre et ça va ! » est de loin la phrase la plus longue que j’aie entendu sortir de sa bouche. En dehors de ça, il fixait ses pieds, il haussait les sourcils, il haussait les épaules, il grommelait.
Quand je l’ai laissé partir, la première fois, j’étais fâchée contre lui.
Il a revu quelques fois les autres médecins du cabinet entre temps, mais moi, je ne l’ai revu que quatre mois plus tard.
Fait nouveau, il sentait le pastis. Pas à plein nez, certes, mais pour 17h37, quand même beaucoup.
- Comment vous sentez-vous, M. Hamdaoui ? Quelles nouvelles de vous ?
Grommelements.
En faisant un détour adroit par la consommation de tabac, plus politiquement correcte que sa consoeur « OH+++« , j’ai posé la question de l’alcool. Comme il faisait encore semblant de grommeler en agitant la main, j’ai posé la question plus précise de Là, là, aujourd’hui par exemple, maintenant, vous avez bu combien ?
Il a éclaté de rire, comme un gamin pris en faute, et son regard a laché un instant ses chaussures pour croiser fugacement le mien. Je l’ai vu rire pour la seule fois de nos quelques rencontres, et c’est comme ça seulement que j’ai remarqué qu’il lui manquait quasiment toutes les dents du haut.
J’ai passé moins de temps à parler de ses résultats biologiques, j’ai passé plus de temps à essayer de comprendre, à essayer de le trouver.
Que les deux du fond qui commencent à s’émouvoir de ma grande sensibilité se tempèrent tout de suite : c’était bassement et froidement calculé, pour attaquer le bonhomme sous un autre angle, pour trouver la faille où poser le levier sur lequel j’avais déjà en tête de faire glisser gentiment majoration de traitement, consultation chez le cardio et sevrage tabagique.
Rira bien qui rira le dernier.
Il était arrivé en france il y a une trentaine d’année.
Des parents enterrés au maroc, des frères là-bas mais à qui il ne parlait plus, quelques cousins mais qui ne parlaient plus qu’à ses frères.
Pas de femmes, pas d’enfants.
Une compagne ? j’ai demandé…
Il a dit « Boarf, vous savez… », en faisant ouhlala de la main, vers le haut vers le bas, vers le haut vers le bas.
Ah, oui, forcément. Effectivement, il n’y avait pas de raisons que les artères de son pénis fonctionnent mieux que les autres…
Il avait tenu un restaurant, pendant un moment, un truc pizza-kebab à toute heure, il l’avait acheté, géré, et puis ça s’était cassé la gueule, et il avait fermé.
Il n’avait pas de projets. Personne en France, personne au Maroc, pas d’attaches, sauf ses copains de ricard.
Je ne l’ai pas laché. J’ai posé des questions, posé des questions, posé des questions. Je ne sais pas quelle bataille j’étais partie livrer.
Il a répondu d’abord par ses grognements habituels, puis par des syllabes, puis par des mots, puis par des bouts de phrases.
Ses bouts de phrases ont été : « Je n’ai rien fait de ma vie quand j’aurais pu, alors maintenant… » »Retourner au Maroc ? Pour quoi faire ? Je n’ai rien. » et »Mais non, arrêtez, ma vie elle est finie. »
Une fois, aussi, il a dit « Vous êtes gentille, pourquoi vous me posez toutes ces questions ? »
A la fin, assis en face de moi, il a dit : « Bon, allez… », en faisant ouhlala de la main vers mon ordonnancier.
J’ai dit d’accord, j’ai fait le renouvellement, on s’est souri, il est parti.
Voilà.
Il m’a fallu tout ça pour comprendre à quel point il les avait parfaitement compris, les risques.
Mais quand même, malgré tout, je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’il était toujours venu chercher ses médicaments avant la fin de ses stocks, et que ce jour là, c’est lui qui avait demandé à se peser à la fin de l’examen.
Un mois et demi plus tard, j’ai trouvé un mot du Dr Carotte sur le bureau, le matin de ma consultation.
M. Hamdaoui est mort comme il a vécu… Seul.
La police m’a appelé pour le constat de décès ce matin.
Dur…