A la fin de l’envoi…

30 décembre, 2011

Je suis troublée.

Dans la vie, je n’ai jamais été une grande toucheuse.
Parce que dans la vie, on le sait bien, y a grossièrement les toucheurs et les non-toucheurs. On a tous un copain comme ça (ou alors on est ce copain comme ça) qui ne peut pas s’empêcher de vous toucher, toutes les trente secondes. Il fait une blague, bam, il vous colle une tape sur l’épaule. Il commence une phrase par « Tu sais », paf, il colle sa main sur la vôtre. On a tous une grand-tante qui nous caresse les cheveux d’un air distrait en nous parlant. On connait tous quelqu’un qui ne peut pas s’empêcher de se mettre à 30 cm de vous pour vous causer. Envahissement d’espace vital, c’est juste insupportable.
Je ne suis pas de ceux-là. Sors de là, t’es dans mon cercle.

Et je me suis rendu compte que dans mon métier, j’étais une sacrée toucheuse. J’arrête pas. Je tripote mes patients à longueur de temps.
Genre je laisse une main sur leur épaule pendant que j’ausculte le dos.
Souvent, je m’assieds à côté des gens, pour l’auscultation pulmonaire. Ils sont assis sur la table en face de moi, et c’est quand même plus pratique. Alors je m’assieds à côté, à gauche, je pose ma main gauche sur l’épaule gauche, je me penche un peu et j’ausculte le dos de la main droite. Des fois, nos cuisses se touchent, du coup.
Quand ils sont couchés, je me penche. Parce que je sais pas. Déjà, si faut voir un truc, j’ai besoin d’avoir mes yeux à 5cm. Je suis myope comme une taupe, certes, mais à 30 cm avec mes lentilles, je vois quand même clair. Or, j’ai pas besoin de voir clair, j’ai besoin de voir GROS. Mes internes me reprenaient sans arrêt sur mes sutures, parce qu’au bout de 4 points je finissais systématiquement le nez collé sur la plaie.
Je regarde entre des orteils, je me penche. Nez sur le pied. Et je me dis que si j’étais patiente, j’aimerais peut-être moyen ça.
Et c’est la même chose si je regarde un pénis.
Quand ils sont couchés et que j’ausculte le cœur, je me penche aussi. Je suis mieux concentrée comme ça, allez comprendre. Si je passe sur le poumon gauche, celui le plus éloigné de moi, je me penche encore. Je suis quasiment collée au patient. « Respirez fort », je dis. Gentiment, les gens tournent la tête, parce que là, en respirant fort, ils me respirent direct sur le visage. Si j’étais patiente, je ferais pareil.

Quand ils se couchent, souvent, on dirait qu’ils s’imaginent que je vais leur sauter sur le bras pour prendre la tension. J’ai encore rien fait, j’ai rien dans les mains, je comptais pas commencer par ça, mais ils se couchent et ils me tendent leur bras raide à 45° au dessus du lit. Sauf que la tension, je la prends au repos, avec le bras le long du corps, détendu. La tension c’est fiable si les gens sont décontractés ; pas au garde à vous, raides comme la justice, avec le bras tendus et le poing serré, et la frousse d’être chez le médecin. Du coup j’attrape le bras et je le repose sur le lit, doucement, et souvent je le caresse un peu dans la foulée.
Dans ma tête à moi, dans mes gestes, c’est une façon d’exprimer « Là, là, pose, détends, relâche, tout va bien. » Mais bordel, je me rends compte que je caresse le bras. De haut en bas, du plat de la main, sans aucune raison médicale valable.

Je peux pas commencer une consultation sans serrer une main. Même des touts-petits. C’est autre chose aussi, en plus ; c’est une façon de poser le contact, c’est une façon d’ouvrir la consultation, c’est un moment de sas entre la salle d’attente et la consultation qui commence. (Et puis les petits adorent ça, qu’on leur serre la main. Je m’agenouille, je me mets à leur hauteur et je serre la main. A deux ans, ouais. Ils adorent ça. Je pense que ça participe en bonne partie à tous les « Ohlala dis donc, vous êtes douée, hein, il est jamais sage comme ça d’habitude » que je récolte à la fin de mes consultations pédiatriques, mais c’est un autre sujet.)
Bref, tout ça pour dire que même nourrisson, même avant l’âge du serrage de main, j’ai besoin de toucher avant d’entamer ma consult. Un doigt sur l’épaule peut suffire.

Quand je vérifie des grains de beauté sur le dos, j’y vais au plat de la main. Genre comme si mes yeux suffisaient pas.
Pourtant dans la règle ABCDE, y a pas d’histoires de relief ou de texture, hein.

Quand j’examine un bébé, j’ai toujours une main qui traîne. J’écoute le cœur, j’ai une main sur la jambe. Je regarde les yeux, j’ai une main sur le ventre.
Dans ma tête à moi, dans mes mains, c’est « Là, là, tout va bien, moi-gentille. »

Je me suis rendue compte de ça effarée l’autre jour, parce que je pense que si j’étais patiente je le vivrais peut-être super mal.
J’ai réfléchi. Beaucoup. Pour savoir pourquoi je fais comme ça, pourquoi la non-toucheuse de la vie se transforme en toucheuse de la médecine.
Je n’ai pas de réponse. J’ai l’impression que j’ai besoin de ça pour mieux comprendre mon patient. Ça n’a pas beaucoup de sens, pourtant, je m’en rends bien compte.
J’ai besoin de le toucher, de le sentir, j’ai besoin de proximité, j’ai besoin de sentir sa peau sous ma peau.
Et la phrase « J’ai besoin de sentir sa peau sous ma peau », celle qui me vient spontanément des tripes quand j’essaie de comprendre,  à la relire, je vois bien que ça sonne érotico-je-sais-pas-quoi. Et dieu sait que ce n’est vraiment, vraiment pas la question. C’est strictement la même chose pour un homme, une vieille femme, un nourrisson.
Je ne sais pas, comme si le toucher me permettait de mieux m’approprier la personne, de mieux la deviner, de mieux rentrer en contact avec elle.
Ça m’effraie un peu, parce que je me dis que c’est peut-être très mal vécu en face.

Dans mes moments d’optimisme, je me dis que les gens doivent bien le sentir, que ça n’a rien de déplacé, que c’est bienveillant, que c’est une question de contact au delà du charnel. Que d’ailleurs, je n’ai jamais senti de malaise ou de frein, qu’on ne m’a jamais rien dit.
Dans mes moments de pessimisme, je me dis qu’on ne dit pas à son Docteur « Hey oh, hey, mon espace vital ! » . Qu’on rentre chez soi mal à l’aise et troublé en se posant des questions. Qu’il faut peut-être que je me force à me surveiller mieux.
Et puis, quand j’imagine me surveiller mieux, arrêter de toucher les gens, je n’arrive pas à m’imaginer faire du bon travail, j’ai l’impression que ça va me manquer, que ça ne sera « pas pareil » , qu’il me manquera quelque chose. Un sens, du sens.

Du coup je me tâte.
Mouahahah.

 

Ça pue la gitane sans filtre jusque dans le couloir.

Je suis fumeuse ; mon propre appart sent la clope froide en permanence, je suis un peu rodée. Mais là, même moi qui n’suis pas aussi chicandière, j’ai eu quelques secondes de suffocation en franchissant la porte.

C’est Madame qui m’ouvre. J’aperçois son sourire à travers le nuage de fumée, elle me tend une main décidée, elle m’invite à la suivre au salon qu’elle rejoint en boitillant d’un pas ferme. C’est le genre de femme à boiter d’un pas ferme.
Figé dans son fauteuil, Monsieur regarde par la fenêtre quand j’arrive. Il est en pyjama, il tient une canne dans la main. Je ne sais pas trop à quoi sert la canne, étant donné l’urinoir posé au sol et les débris alimentaires autour du fauteuil. Il est aussi sec qu’elle est ronde, blanc comme sa gitane qu’il finit par écraser dans le cendrier de la table basse. Il me serre la main en me jaugeant du regard. J’ai l’impression d’être un représentant qui vient lui vendre une encyclopédie dont il se cogne. Il marmonne une réponse à mon bonjour, puis tourne la tête à nouveau vers la fenêtre.
Madame s’assied à la table, joviale, face à son cendrier à elle.
La table ressemble aux tables des gens qui attendent la visite du médecin : des tas d’ordonnances empilées, un ou deux dossiers cartonnés, des enveloppes, un chéquier, deux cartes vitales, quelques boites de médicaments.

Il est difficile d’expliquer à quelle vitesse et sur quels indices on se fait une idée des choses et des situations.
Ça fait deux minutes que je suis là et j’ai déjà mon schéma en tête : lui, AOMI qui emmerde les médecins et que les médecins emmerdent, stade « du lit au fauteuil » , proche du stade « et puis du lit au lit », peut-être cancer.
Elle, au moins aussi malade que lui mais ne peut pas se permettre de boiter.
Tous les deux mal et peu suivis.

L’historique brouillonne que j’arrive à reconstituer avec Madame me confirme mes préjugés. Suivis par le Dr Carotte depuis très peu, puisqu’ils viennent d’arriver ici et qu’ils avaient un autre médecin là-bas.
Sur l’ordonnance de monsieur, du Symbicort qu’il ne prend pas, du Doliprane qu’il ne prend pas parce que « Ça ou rien c’est deux fois rien » , du Renutryl qu’il prend quand Madame le force, « parce qu’en dehors de ça il mange rien Docteur. »
C’est une ordonnance bien courte au vu de la gueule de Monsieur.
Bien courte aussi au vu de la gueule de ses dernières analyses biologiques, avec notamment une Hb glyquée à deux chiffres.
« Ah oui, il a été diabétique un moment, me dit Madame, il prenait du Glucor mais là il en prend plus le médecin avait dit que c’était plus la peine. Moi je suis diabétique, mais lui il l’était plus normalement. C’est moi, le diabète. »

Monsieur se laisse examiner de mauvaise grâce et répond monosyllabiquement à une question sur deux, me permettant de confirmer au moins l’AOMI, la BPCO et le rythme très espacé des toilettes.
La tension est correcte, parce qu’il faut bien sauver quelque chose.
Quand je retourne m’asseoir à la place qui m’a été attribuée autour de la table, il se tourne à nouveau vers la fenêtre et rallume une gitane. Ok. Marchons sur des œufs.

Parce que j’ai besoin de plus de temps pour décider de ce que je vais essayer de faire de tout ça, je passe à Madame.
Les analyses de Madame sont du même acabit, avec un diabète super déséquilibré, un cholestérol indécent.
Une ordonnance plus traditionnelle néanmoins, avec un peu plus de lignes. Elle fait ses piqûres d’insuline toute seule, mais le Glucophage elle a arrêté parce que ça lui chamboulait tout là d’dans.
Je lui demande si elle m’a fait venir uniquement pour le renouvellement, si tout va bien par ailleurs, si elle ne se plaint de rien.
« Ah si jvoulais vous montrer quelque chose » , elle dit.
Elle m’entraîne dans la chambre, elle s’allonge, elle remonte sa robe, elle baisse sa couche. Elle m’explique au passage qu’elle a des fuites depuis un moment, alors elle a acheté des couches. Ça ne semble pas lui poser de gros problème. Elle a des fuites, elle mets des couches, histoire réglée.
« Ça fait un moment, j’ai comme un abcès à l’aine, j’avais déjà eu ça mais là ça revient pis jme suis dit que ça allait partir mais ça part pas » , dit-elle en soulevant les fesses et en tirant la couche à ses chevilles.
L’odeur de la gitane ne masque pas celle du pus et de la macération. Effectivement, oui, y a comme un abcès.
Ça ressemble à une maladie de Verneuil, tellement y a comme un abcès. (Note aux lecteurs non médecins qui s’apprêtent à taper « Maladie de Verneuil » dans Google Image : attention ces images peuvent choquer.) C’est fistulisé de partout, ça s’étend sur tout le pli inguinal, ça suinte, c’est gonflé, c’est rouge, ça sent terriblement mauvais.
« Alors j’ai mis du Dakin pour désinfecter mais j’ai pas l’impression que ça s’arrange beaucoup. »
Tu m’étonnes qu’elle boite.

La résistance de la machine humaine et la tolérance des gens face aux transformations de leurs corps ne laissent pas de m’impressionner.

Bon. Donc, c’est Beyrouth.
On pourrait les hospitaliser quatre fois chacun.
Il faudrait tout reprendre, lancer des tas de médicaments pour monsieur, faire des tonnes d’examens, ré-adapter tout le traitement de madame, probablement l’opérer.

Bin j’ai fait rien.
Quasi rien. Un peu bougé le traitement de Madame, lancé des antibios et des soins locaux, renouvelé le Renutryl de Monsieur, serré les mains et suis partie.

Parce que je me méfie du syndrome de Wonder Woman.
La jeune médecin qui débarque, tourbillonne dans une jolie tornade, sort son lasso doré pour taper sur les doigts de Monsieur parce qu’il faut absolument arrêter de fumer parce que c’est pas possible et que ça lui pourrit les artères, et qu’il faut prendre des médicaments pour le diabète, et qu’il faut prendre son Symbicort parce que c’est pas bien de pas le prendre et que d’ailleurs depuis combien de temps il a pas vu un pneumologue pour ses poumons et qu’il a pas fait un doppler.
Parce que je ne comprenais pas tout de la situation, qui existait bien avant que je ne vienne poser ma mini-jupe rouge sur cette chaise sale.
Parce que peut-être, par exemple, que Monsieur a aussi un cancer du poumon et que les précédents médecins ont jugé préférable de lui foutre la paix.
Parce qu’un type qui a fumé trois gitanes sous mon nez pendant les 50 minutes de ma présence chez lui n’a probablement pas attendu que je surgisse dans sa vie pour lui apprendre que  fumer c’est trop mal.
Parce que ce type là, il va sans doute falloir négocier en douceur le moindre médicament supplémentaire sur son ordonnance si on veut avoir une toute petite chance qu’il le prenne.
Parce qu’il y a forcément une raison à cette sous-médicalisation à outrance, qu’il va falloir la comprendre pour essayer de rouler avec.
Parce qu’on n’est pas à une semaine près, parce qu’on ne change pas les choses d’un coup de baguette magique aussi enthousiaste soit-il.
Parce que ces gens ne me demandaient rien et ne se plaignaient de rien.

J’ai fait mon Under Woman.
J’ai cru lire dans l’œil de Monsieur un poil d’intérêt et un poil de respect quand il a vu que je ne poussais pas des hauts cris et que je ne le sermonnais pas. J’ai eu l’impression de partir en ayant posé de bonnes bases pour pouvoir peut-être commencer à faire un peu de médecine à la visite suivante.

Et le bon équilibre, ce qu’il aurait fallu faire, jusqu’où il aurait fallu bousculer les choses, franchement, je ne sais pas.
Peut-être que j’ai pris cette décision aussi un peu parce qu’elle était plus facile et plus confortable pour moi.
Peut-être j’ai voulu faire ma frimeuse à la je-vais-vous-montrer-que-je-suis-pas-comme-les-autres-médecins-et-que-moi-je-vous-respecte-et-vous-allez-voir-un-peu-comme-je-suis-la-reine-de-l’établissement-du-lien-de-confiance.
Peut-être que je me suis trouvé de bonnes raisons de ne pas savoir quoi faire, que j’ai collé un alibi à mes couettes.
Peut-être que l’argument « Oui non mais je sais qu’il est mort Msieur l’Juge, mais vous comprenez j’ai pas voulu le bousculer avec sa gueule de non-compliant… » n’est pas super solide.

La semaine dernière, j’ai réussi à ajouter un antidiabétique, de l’aspirine et un antalgique sur l’ordonnance de monsieur, avec moultes précautions oratoires.
A un moment, quand j’expliquais ce que je proposais d’ajouter et pourquoi, il a brandi sa canne pour me menacer avec, mais son œil souriait. On verra bien comment ça va se passer.

Elle, son pli inguinal ne s’était pas franchement amélioré. Elle m’a appris entre deux phrases sur autre chose qu’on lui avait « enlevé un naevus à cet endroit là il y a quelques années ». Je n’aime pas bien ça.
A la prochaine étape, il va sans doute falloir quand même finir par hospitaliser Madame, et gérer la situation de Monsieur qui ne peut pas rester seul à la maison.
Ils m’ont demandé si ça pouvait attendre leur retour de vacances, ils partent dans le sud pour voir leurs enfants et leur nouveau petit-fils.
J’ai dit oui.
Je ne sais pas si j’ai bien fait et j’ai la frousse.

1) Je m’occupe de Coralie depuis le début de mon remplacement chez le Docteur Carotte. Quelques années, donc.
J’aime bien Coralie. Elle est souriante, agréable, courageuse.
Elle est en bonne santé. Elle a seulement un problème sur lequel on s’est penchées pendant plusieurs consultations : des règles hyper douloureuses. Ça dure une demie-journée, parfois une entière, toujours le 2ème jour des saignements. Elle a super mal, elle vomit, elle transpire. Et puis ça passe. Ce n’est pas non plus une partie de plaisir les autres jours, mais c’est assez supportable pour mener une vie normale et sortir du lit.
On n’a pas trouvé de maladie sous-jacente, pas de signes d’endométriose, rien. Du bon utérus de compet.
La pilule, pour une fois, n’a pas vraiment arrangé les choses. Les anti-douleurs la soulagent partiellement. Reste un jour par mois, pas tout le temps, tous les deux ou trois mois, où vraiment elle morfle. Elle fait avec.

Je l’ai trouvée dans ma salle d’attente un vendredi après-midi, avec la gueule de quelqu’un qui vient de passer 3 heures assise dans le bruit et dans les microbes en ayant super mal et envie de vomir et envie de s’allonger.
« C’est le deuxième jour de mes règles », elle a dit.
Je l’ai examinée, c’était comme les autres fois. Un ventre souple, de bonnes constantes, juste super mal.
Les médicaments, elle en avait encore et elle les avait pris comme il faut.
Mais elle n’avait pas pu aller au boulot, et il lui fallait un arrêt de travail. Juste pour aujourd’hui, elle savait que demain ça irait mieux.
Ça s’est passé comme ça 3 ou 4 fois dans l’année. On en profitait pour discuter un peu, pour compléter le dossier, pour prendre des nouvelles du bébé. Je ne crachais pas dessus ; c’était des consultations reposantes, qui me faisaient rattraper un peu de temps quand j’étais en retard, et ce n’était pas les 22 euros les plus durement gagnés de ma vie. Mais bon, au bout d’un moment, le dossier d’une femme de 32 ans en bonne santé, même avec les antécédents familiaux sur trois générations, ça se complète.
Depuis quelques mois, elle m’appelle. Je lui fait un arrêt de travail de 24h après l’avoir eue au téléphone. Elle passe le prendre le lendemain sur sa pause de midi au boulot.

2) Tout à l’heure, j’ai vu M. Diarrhée. M Diarrhée a vu le Docteur Cerise en début de semaine pour son fils qui va dans une crèche où les trois-quart des gamins ont eu des diarrhées et qui, surprise, a eu des diarrhées aussi. Et M Diarrhée a eu des diarrhées à son tour.
Je l’examine, il va bien. Un ventre souple, de bonnes constantes, juste des diarrhées.
Je lui demande s’il a pris des médicaments.
Oui, il a pris des anti-diarrhées, vu que le Docteur Cerise avait senti le coup venir, et avait prescrit en début de semaine des anti-diarrhées-pour-adultes aux deux parents du bébé diarrhéique, au cas où.
Mais il a dû quitter le boulot à 11h ce matin, et il lui faut un arrêt de travail.

3) Hier, j’ai eu ma sœur au téléphone. Son fils avait une gastro, elle croyait qu’elle avait encore des médocs mais sa fille a tout bouffé lors de sa dernière gastro à elle. Son médecin était absent, les deux autres médecins du coin étaient complets, son gamin lui vomissait dessus avec toute la fougue d’un enfant de son âge, et la pharmacienne bien désolée ne pouvait pas lui filer son traitement habituel sans ordonnance.
« Je vais quand même pas l’emmener aux urgences pour une gastro ! », qu’elle a dit, ma sœur.
J’ai convenu que ce serait ballot. On a bricolé un truc à base d’Iphone, de scanner, de mail et d’imprimante.

4) Quand j’étais petite, à la maison, il y avait des règles que j’aimais bien.
Celle de la sonnette d’alarme, et d’autres qui mériteraient à mon avis un article à part entière même si c’est à la frontière de la médecine, tellement c’est de la santé publique.  Bref.

A partir de mes 12-13 ans, une règle s’est ajoutée à la liste : « Droit à un faux par an. »
Dans une vie où je n’avais jamais réussi à extorquer à ma mère le moindre mot-d’excuse-des-parents de complaisance, même si j’avais pas fait mes devoirs, même si je jouais hyper bien la fille qui a trop mal au ventre, même si on devait partir en vacances et qu’un jour de plus aurait arrangé tout le monde.
Une fois par an, pour un jour, le jour de mon choix, je pouvais demander un faux mot-d’excuse à ma mère. Je pouvais me planifier une journée DVD-bonbons, je pouvais la prévoir à l’avance ou à l’arrache, j’en faisais ce que je voulais. (Bon, ça comptait pas s’il y avait un examen ou un truc important, quand même.)
C’était ma journée, et c’était une fois par an. J’en étais responsable.
J’ai de très intenses souvenirs des soirées de jeux-de-rôle de la grande sœur, quand j’assistais émerveillée à la partie d’ AD&D, qu’il fallait aller se coucher tôt parce que demain y avait école, que là, non, là vraiment non j’avais trop envie de rester et que je finissais par lever le poing en criant : « Je prends ma journée !!! »
Et bin j’ai jamais séché les cours plus d’un jour par an, même grande, même au lycée. Quand l’envie me prenait, je savais que j’avais mon jour, j’y réfléchissais, et puis si ça valait pas le coup je reportais.
Redoutable d’efficacité.

Je rêve d’un monde où on prendrait les adultes pour des gens responsables, et où on ne les enverrait pas plusieurs heures dans une salle d’attente juste pour avoir le passe-droit du médecin.
Parce que le type qui vient me voir en disant « Depuis hier soir j’ai fait 40 passages aux toilettes, j’ai pas dormi de la nuit, je suis pas allé bosser » , figurez-vous que j’attends pas qu’il me vomisse dessus pour lui faire son arrêt de travail.
Au risque de décevoir, je n’ai ni détecteur de mensonges ni scanner au bout des doigts.
Mon arrêt de travail, c’est juste qu’au lieu de « Patron, j’ai une gastro, je peux pas venir bosser », je dis : « Cher Patron de M Diarrhée, M Diarrhée me dit qu’il a une gastro et qu’il a pas pu aller bosser. »

Pendant que je rêve de ce monde là, j’ai cru voir passer une loi parlant de suppression des allocs en cas d’absences scolaires non justifiées, mes patients se tordent dans la salle d’attente pour avoir mon sésame, et la sécu pleure des larmes de sang.

Alors oui, je sais, machin, abus, confiance, absentéisme tout ça.
Je ne sais pas, je n’ai pas de réponse facile, mais j’imagine…
J’imagine des « certificats d’aptitude parentale » qui permettraient de certifier que Mme Machin et ses neurones sont aptes à décider de se faire délivrer du Tiorfan et du Vogalène pour le petit, dans la limite de x boîtes par an.
Des certificats de « dysménorrhées chroniques », qui autoriseraient la patiente à poser d’elle-même un jour de congé, dans la limite de 1 jour par mois et de x jours par an.
Des certificats qui diraient « M. Machin est un grand garçon pas flemmard, travailleur, qui a le droit d’avoir une gastro deux fois dans l’année, bisous. »

(*Jeudi, une manif de fleurs.)**

Je continue ma croisade pro-pénis.
Après le salutaire message « Foutons la paix aux prépuces des petits garçons », je voudrais le dire : « Foutons la paix aux pénis des grands ».

Messieurs, révoltez-vous contre la gent féminine qui froisse le nez. Vous n’avez pas à vous laver les mains après avoir fait pipi.
Voilà. La peau de la verge, c’est pas plus dégueu que votre cuir chevelu. Sans doute moins dégueu, même.
En terme de microbes, j’entends, hein.
En terme de sensibilité, après, tout le monde fait avec la sienne.

Mais d’un point de vue purement médical :
- l’urine, c’est stérile. Sauf si vous avez une infection urinaire, mais passons. Et par ailleurs, si vous vous débrouillez correctement, vous n’êtes pas censés vous pisser sur les mains.
- la peau du pénis, c’est à peu près autant couvert de microbes que la peau tout court de n’importe où ailleurs.
- la peau du pénis, c’est beaucoup moins plein de microbes que l’anus ou le vagin qui sont de façon naturelle et non pathologique pleins de microbes qui vivent en harmonie en se roulant dans la rosée du matin sur fond de symphonie pastorale (sauf si vous avez une infection, encore une fois : ça devient tout de suite beaucoup moins harmonieux, mais passons.)
- la peau du pénis, c’est beaucoup moins plein de microbes que votre salive ou votre nez.

Donc :

- on se lave les mains avant de manger (pour pas bouffer les microbes qu’on a forcément paluchés à un moment ou l’autre)
- on se lave les mains après avoir fait caca, ou après avoir fait pipi si on est une femme (cause que c’est pas loin du vagin)(si y restait du papier toilette et qu’on s’est essuyé)
- on se lave les mains super souvent si on est malade (on se mouche, on tousse, on se gratte le nez : on se couvre les mains de microbes)
- on se lave les mains un coup de temps en temps en temps normal parce que la vie c’est les microbes et qu’y en a partout de toute façon.
- on se lave les mains dans les toilettes publiques, rapport que la poignée est pleine de femmes et de gens qui font caca.  (et après on sort des toilettes, donc on re-rentre pour se re-laver les mains, puis on ressort et on re-re-rentre, et à la fin on bouffe sa bavette-échalotes froide. Donc on commande un tartare, et on chope un ver solitaire. En fait y a pas d’issue, nous sommes cernés.)

Si Madame vous les brise, exigez d’elle qu’elle se lave les mains à chaque fois qu’elle se touche la joue, qu’elle se remaquille ou qu’elle s’entortille les cheveux autour des doigts.

C’était un message de santé publique. (mais y a un autre post un peu moins stérile (uhuhuh) qui devrait venir dans pas longtemps)

Et les liens des gens qui l’ont dit bien avant moi :
- sur Tatoufaux, la perle qui recense les idées reçues de tout poil.
- pour le décalottage : Winckler ici, et Naouri là.
- Le marron c’est la terre du chemin.

PS : oh, et tant que j’y suis : on se lave pas l’intérieur du vagin non plus. Sinon on fout le bordel dans la symphonie pastorale, on met le chaos dans le bel équilibre microbien et on se colle une infection qui serait jamais passée par là si on avait pas été autant flippée d’en avoir une.

** J’ai des références obscures si je veux.

Toinette et Argan

22 novembre, 2010

Je vous avais déjà parlé de la prise rituelle de la tension artérielle, ce truc inutile sept fois sur dix mais auquel il faut quand même faire semblant de s’intéresser, sinon le docteur « il m’a même pas pris la tension ».
Et bien sachez que son équivalent pédiatrique existe. Pardon si je fais un peu monomaniaque de la pédiatrie en ce moment, mais il fallait que j’en parle.

Chez les petits, on est dispensé de tension, soit, mais il faut s’occuper DES DENTS.
Semblerait que les Dents, c’est le truc qui réveille les parents la nuit. J’imagine que c’est la compet’ à la sortie de la crèche. « Moi il vient de faire sa quatrième. Et le vôtre ? »
Les Dents, c’est l’explication ultime de tout et n’importe quoi, et c’est l’obsession des mamans.
J’ai deux problèmes principaux avec les dents.

Le premier, c’est que ça passionne les parents, et que moi, ça m’intéresse à peu près comme un sketch d’Elie Kakou.
Que les choses soient claires et nettes dès le début : je ne sais pas prédire l’éclosion d’une Dent deux semaines et demi avant. Pire que ça : je n’ai pas envie d’apprendre. Je m’en cogne. On s’en cogne de savoir si votre petit a une, deux, quatre ou six Dents en préparation. Vous avez déjà vu un adulte chez qui les Dents n’ont jamais poussé ? Bin voilà, moi non plus. Elles vont pousser, ses Dents. Il va finir par en avoir un nombre honorable, comme tout un chacun.

Quand une mère me dit : « J’ai l’impression qu’il fait une Dent, au milieu en haut y a un petit point blanc, vous pourrez vérifier ? » ou « Il est grognon en ce moment, la nounou m’a dit qu’il devait faire une Dent, vous me direz ? », je me transforme illico en homme politique qui essaie de vous expliquer pourquoi vous croyez que vous payez deux fois plus d’impôts que l’année dernière mais qu’en fait non.
« Ouiiiiiiiiiiii, effectivemeeeeeeeent, il y a un petit quelque chose, mais bon on ne sait pas quand ça va sortir, hein, parfois c’est trompeur, ça peut être dans deux jours comme ça peut être dans deux semaines ou deux mois… Ça varie beaucoup d’un bébé à l’autre vous savez… »
J’ai rien senti, hein. Votre mioche, il a ouvert la bouche deux secondes trois quart, et j’étais occupée à chercher une fente palatine. Je ne saurais même pas à quel âge on est censé avoir sa première dent si ma sœur doublement mère ne m’avait pas rencardée. D’ailleurs, entre le moment où elle me l’a dit et le moment où j’écris ces mots, j’ai oublié.
J’ai bien l’impression que certains médecins savent, au demeurant. Quand je vois dans les carnets de santé « Deux dents », sérieux, je suis épatée. Je ne vois que trois hypothèses :
- soit le type a menti, comme moi, mais c’est quand même beaucoup plus gonflé de l’écrire noir sur blanc que d’embrouiller oralement les parents de circonlocutions hasardeuses et contradictoires,
- soit le type a répété ce qu’a dit la mère « Il a fait sa troisième Dent la semaine dernière ! » pour crâner devant les collègues qui liront le carnet de santé après lui,
- soit y en a vraiment qui savent compter les dents, et qui le font. Mon plus grand respect à eux.

Mon deuxième problème Dentaire, c’est les mythes et les légendes que des siècles d’incompétence relationnelle médicale ont fait fleurir autour des quenottes.
C’est trop compliqué probablement, de dire à des parents qu’on ne sait pas exactement pourquoi le petit a de la fièvre / de la diarrhée /le nez qui coule / les joues un peu rouges / les fesses un peu rouges / une tendance à être grognon depuis quelques jours. Qu’il y a des tas de virus qui donnent un peu de fièvre, que l’examen est rassurant, qu’on ne peut pas dire ce que c’est exactement mais qu’on sait tout ce que ce n’est pas, et que c’est souvent bien suffisant en médecine. Qu’il y a des tas de moments où le transit se dérègle un peu et que c’est la vie. Que l’érythème fessier du nourrisson, des fois ça vient, des fois ça part, que c’est comme ça, que ce n’est pas forcément expliqué ou causé par quelque chose.

C’est chiant, hein, de dire qu’on ne sait pas.
Alors on sait. C’est les dents.
Fastoche, implacable, rapide, efficace. Les parents vous gonflent avec une question un peu naïve au sujet d’un truc sans importance ? Y a du monde dans la salle d’attente ?
C’EST LES DENTS, vous dis-je !

Et puis moi je passe derrière, à essayer de dire aux gens que la fièvre, c’est très fréquent, que les dents, c’est à un moment ou l’autre inévitable, qu’inévitablement des phénomènes courants vont être amenés à survenir simultanément, et que la simultanéité et la causalité, c’est pas tout à fait la même chose, le tout en essayant de garder intactes l’image de – et la confiance accordée à – mon prédécesseur dentophile.

Alors oui, bien sûr, c’est pas un bien gros drame, de dire aux gens que c’est les dents. C’est un petit mensonge, c’est parfois pour la bonne cause, c’est parfois parce qu’on sait que les parents vont mieux comprendre cette explication et en être davantage rassurés qu’avec mes envolées lyriques de sauveuse du monde qui est meilleure que tout le monde sur la simultanéité et la causalité.
Moi aussi, j’ai mes petits mensonges (ne serait-ce que vingt lignes plus haut, quand je n’arrive pas à me résoudre à dire « Je sais pas compter les dents et jm’en fous »), j’ai mes petits raccourcis faciles, et je ne me permettrai pas de jeter la pierre.
Mais voilà, fallait que ça sorte, bordel : c’est pas les dents.

Le fax est cassé, bisous !

26 octobre, 2010

On lit des choses passablement déprimantes sur l’avenir de la médecine générale, ces temps-ci.
Que tout va foutre le camp ma bonne dame, que la sécu va péter, que les médecins partent à la pelle et ne seront pas remplacés, que le système de soins va s’écrouler.
Que ça va être le chaos, que ça va être la guerre, que les petits vieux mettront des coups de cannes aux petites vieilles pour leur voler la place chez le médecin, qu’il faut tout ré-inventer avant de nous retrouver assis sur un tas de cendres. Tout reconstruire. Rien que ça.
Moi qui ai la flemme d’aller acheter un canapé…

Ça m’emmerde passablement. J’ai eu mon lots d’emmerdements, j’ai eu mon lot de réformes à éponger (les « années test », c’était toujours pour ma gueule…), j’ai mangé mes 9 neuf ans d’étude, j’ai fait ma jolie course d’obstacle en bon petit poney appliqué. Si c’est pour passer enfin la ligne d’arrivée à l’aube d’Hiroshima, je dois avouer que sur sur une échelle de 1 à 10, ça ne me fait pas chier qu’à moitié.
Le truc, c’est qu’ j’ai pas d’idée M’sieurs Dames. Pire que ça, j’ai pas d’opinion. Les syndicats, les débats sur la sécu, sur les ministres, sur les finances, ça m’en cogne une sans bouger l’autre. J’ai pas appris à penser à si grande échelle. J’ai essayé d’apprendre à soigner les gens et à m’occuper de mes malades, et c’est déjà bien assez dur comme ça. Vous m’excuserez de ne regarder que mes pieds ; c’est que si je ne les regarde pas, je trébuche et jme casse la gueule.
Je sais bien que j’ai tort. Je sais bien. S’occuper de ses malades, c’est bien joli, encore faut-il vivre dans un système qui le permet, et encore faut-il se battre pour ça. Je sais.
J’aimerais être de celles qui vont au front, de ceux qui mènent la bataille ; je pense que je ne suis simplement pas taillée pour.

Alors à mon petit niveau, grimpée sur ma petite échelle, je vais faire comme d’habitude : je vais vous parler de mon petit nombril et vous raconter pourquoi moi, je ne m’installe pas encore.

1) Je ne m’installe pas parce que j’ai pas ma thèse, de une. Ce qui, vous me l’accorderez, est une raison à part entière. J’ai beau twitter régulièrement des offres alléchantes « Achète thèse de médecine générale, même médiocre. Bon prix. PS : je couche. » , j’ai beau attendre de voir si elle serait pas livrée en cadeau bonus avec les 10k points de hauts-faits sur Wow, j’ai beau attendre de voir si par hasard elle s’écrirait pas toute seule vu qu’elle me doit bien ça, cette salope, le constat reste le même : j’ai pas ma thèse. Hop.

2) Je ne m’installe pas parce que pour le moment, j’adore absolument ma façon d’exercer. Pour le moment, je fais des remplacements fixes : tels jours chez le Dr Carotte, tels jours chez le Dr Cerise. Et c’est assez simple : j’ai tous les avantages de l’installation et aucun de ses inconvénients.

- Je n’ai pas à courir à droite et à gauche, me réhabituer à chaque fois à une nouvelle façon de faire, à un nouveau logiciel, à de nouveaux patients, essuyer leurs regards déçus et surpris, recopier des ordonnances avec lesquelles je ne suis pas d’accord parce que ça ne sert à rien d’essayer de révolutionner une affaire qui se passe sans moi. Bref, je n’ai pas à prendre de train en marche.
- J’ai ma patientèle, à moi, de gens que je suis et que je revois régulièrement. Les gens qui veulent me voir, ils savent quels jours venir, et ils viennent ces jours là. Je les suis, sur la durée, en vrai. Je peux construire des choses avec eux, comme un vrai docteur qui a sa plaque dorée sur le pas de la porte.
- Je ne gère absolument rien. C’est d’un repos indécent. Le loyer, la femme de ménage, le secrétariat, les emmerdes avec la sécu : repos. Quand le fax est cassé, je prends un post-it, j’écris « Le fax est cassé, bisous ! » et je le colle sur le fax. Ou alors « Il n’y a plus de formulaires de demandes d’ALD, il faudrait en commander, bisous ! ». J’ai deux chèques par mois à encaisser, je n’ai pas besoin d’avoir un compte professionnel à la banque. Les impayés (les chèques sans provision, ou le bon quart des consults CMU que la sécu ne paiera jamais) c’est le médecin que je remplace qui me les paye de sa poche. (Ouais, je sais, c’est dégueulasse)
- Parce que les médecins que je remplace sont fabuleux, je ne suis jamais seule. Quand un dossier est difficile, je peux leur en parler. Je peux suivre leur travail, je peux voir ce qu’ils font, je peux continuer à apprendre en toute sécurité. Quand un patient me gonfle, je peux lui suggérer habilement de revenir plutôt les jours où je ne suis pas là. Quand une situation est merdique, je sais que j’aurai une autre paire d’yeux pour m’aider à la gérer.
- Je n’ai aucun engagement. Si après-demain, l’envie me prend d’aller remplacer 6 mois en Martinique pour plonger et me pogner la gueule au Ti Punch, je peux. Bon, ça n’arrivera pas parce que les médecins que je remplace sont fabuleux, et que je ne leur ferai pas ce coup-là, mais sur le principe, je peux. ((Corollaire : ils peuvent aussi me dire après-demain qu’ils n’ont plus besoin de moi et que je dois arrêter de les remplacer. Ils ne me feront pas ce coup-là parce que je suis fabuleuse, mais sur le principe, ils peuvent.))
- A l’heure où ma vie personnelle n’est pas encore construite, je ne m’enchaîne nulle part. Si mon amoureux de demain habite à Marseille, je peux aller poser ma plaque à Marseille.
- J’ai le confort monumental de bosser à mi-temps. Et encore, un petit mi-temps. Et ça, pour jouer à Wow écrire sa thèse, c’est quand même le luxe absolu. Pour aller à la banque / chez le coiffeur / à la poste aussi.
- Bosser à mi-temps, ce n’est pas confortable que pour aller à la poste. C’est aussi confortable pour prendre le temps de faire ses demande d’ALD au calme, rappeler les patients pour prendre de leurs nouvelles, organiser une hospitalisation, se renseigner sur le syndrome de Drogfur Marlingbourg qu’une patiente nous a sorti de derrière les fagots, se restaurer après une journée trop remplie et attaquer la suivante sereinement. Je suis hyper admirative des médecins qui bossent à temps plein et qui continuent à faire du bon boulot sans finir par avoir envie de prendre un patient pour taper sur l’autre.
- Oui, je gagne suffisamment ma vie. Certainement pas pour longtemps, certainement pas assez pour une vie de famille, mais pour ma vie d’étudiante attardée qui n’a guère d’autres dépenses que ses sorties, ses clopes et sa connexion internet, c’est tout à fait assez.

Alors, oui, si je m’installais, j’aurais la fierté d’avoir un joli ordonnancier à mon nom et une jolie plaque dorée dans la rue. Je les prendrais en photo et je les enverrais à Maman. Jusqu’ici, je m’en passe.
Alors oui, si je m’installais, je mettrais ce que je veux dans la salle d’attente, je m’organiserais comme je veux, j’aurais des gants à ma taille et de quoi faire des frottis. Mais encore une fois, il suffit de bien choisir les gens qu’on remplace pour que leur système colle à peu près au nôtre.
Alors oui, si je m’installais, je n’aurais plus à entendre « Ah… C’est pas le Docteur Carotte aujourd’hui… Bon… Bin comme je suis très malade, je vais venir quand même, hein… »

Que les choses soient claires : oui, à terme, je veux m’installer. Je veux tout ça. La plaque dorée, MES patients encore-plus-à-moi, mes règles, mon organisation. Et à terme, plus que des Mme Pouteau.
Mais j’ai le temps.
La vie m’a suffisamment gâtée jusqu’à présent, je sais qu’un jour elle m’amènera des choses qui me donneront envie de me poser, là et pas ailleurs, avec ces gens-là et pas d’autres.
Pour le moment, j’ouvre grand les yeux, j’apprends et j’attends.

Pauvres pécheurs

25 septembre, 2010

Allez, un post rapide, juste pour énerver ma sœur.

L’autre jour, je reçois une jeune patiente, 23 ou 25 ans peut-être, avec son tout nouveau bébé.
Une petite fille qu’elle m’amène à deux semaines de vie, et qui a patienté sagement 2 bonnes heures dans ma salle d’attente, sous le regard placide et dans les miasmes des huit patients d’avant qui devaient se dire par devers eux qu’elle avait qu’à faire la queue COMME TOUT LE MONDE et que eux-aussi ils en avaient marre d’attendre et que de toute façon donner des sous aux clochards si c’est pour qu’ils s’achètent à boire merci bien ma bonne dame mais trop bon trop con.

Bref.
Comme toujours, je commence par prendre des nouvelles de la maman : l’accouchement, le moral, la rencontre avec l’enfant, tout ça. Parce qu’en 2010, une jeune mère se doit d’être dégoulinante de joie et de bonheur sur fond de symphonie pastorale dans la rosée du matin, et elle doit trouver sa fille magnifique sinon c’est une mère indigne parce que l’instinct maternel c’est pas pour les cochons. A la rigueur, elle a parfois le droit d’être un peu fatiguée mais seulement avec décence.
Du coup, je prends toujours nouvelles. Au cas où.

Pour cette maman-là, ça ne s’est pas si bien passé. Malformation digestive découverte chez le bébé à l’écho du 3ème trimestre, hospitalisation pendant toute la fin de la grossesse pour d’autres raisons, début du travail un peu prématuré à 34 semaines, césarienne en urgence et départ immédiat de la petite pour le bloc opératoire où on a réparé la malformation digestive qui l’aurait empêchée de s’alimenter. Si je peux me permette un avis de non-maman, ça me paraît quand même un peu hard à avaler, surtout pour une si jeune femme et pour une première grossesse.
Malgré ça, les choses se passent bien. La mère réussit à tenir le coup, le père aussi, la rencontre avec leur fille se passe bien, et tout ce petit monde réussit même l’exploit d’un allaitement maternel exclusif (en dépit d’un personnel hospitalier qui penchait plutôt pour un allaitement au biberon histoire de pouvoir mesurer le nombre de décilitres ingurgités quotidiennement). Bref, tout roule.

Évidemment, un bébé un peu prématuré opéré à J1 d’une malformation digestive, vous vous doutez qu’on surveille le poids attentivement. A la PMI, en l’occurrence. Et là, comme je m’apprête à pourrir la PMI, je préviens histoire qu’on ne me tombe pas dessus : je n’ai rien contre les PMI. Les PMI sont gentilles, les PMI sont belles, les PMI sont mes amies. Des fois on y fait du bon boulot. Là, juste, non. Ça aurait pu être un médecin, ça aurait pu être un pédiatre, ça aurait pu être pas mal de monde vu le niveau général de la connaissance de l’allaitement maternel chez les soignants en France.

Bref, ma patiente se présente régulièrement à la PMI pour faire peser sa petite, avec son allaitement maternel qui se passe bien, ses seins qui vont bien et sa petite qui prend du poids très honnêtement, en tétant un peu comme elle veut quand elle veut, avec une maman qui donne un peu le sein comme elle veut quand elle veut, sans que personne ne souffre de pleurs, de douleurs ou de problèmes de sommeil ou de surmenage quelconques.
Mais, tenez-vous bien le scandale est à vos portes, la mère allaitait PLUS DE DIX MINUTES PAR SEIN !

Alors, ils lui ont fait comprendre, à la PMI… C’est mal de donner le sein plus de dix minutes de chaque côté, malheureuse ! Et qu’elle allait avoir des crevasses et que ses seins allaient finir par brûler dans les feux de l’enfer pour l’éternité et que ce serait bien fait pour eux. Et qu’il fallait laisser TOUJOURS au moins deux heures entre deux tétées. Parce que la gourmandise est un pêché aussi, on ne le dit pas assez, et que ça allait faire un enfant capricieux.
Bien embêtée, ma patiente, parce qu’en deux fois dix minutes, elle a pas l’impression de pouvoir donner tant que ça.
La fois d’après, la petite avait pris moins de poids. Ma patiente toute contrite a suggéré de compléter, peut-être, du coup, par des biberons ?
Mais oui ! qu’on lui a dit à la PMI… Puisque vos seins abrutis ne sont pas capables de nourrir correctement cette enfant dans les 7 x 2 x 10 minutes imparties, donnez-lui donc des compléments.
La petite, elle les a vomis tout ce qu’elle pouvait, vos compléments.
Et la fois d’après, du coup, elle en avait perdu, du poids.
Alors on me l’a envoyée se coltiner 2 heures dans ma salle d’attente.

Cette anecdote est d’une banalité déprimante. On part quand même d’une histoire qui va bien, où tout se passe bien, où tout se passe même mieux que ce qu’on aurait pu espérer dans nos rêves les plus fous, et parce que ça ne colle pas aux petites cases à la con dans lesquelles des petits cerveaux à la con ont voulu à toute force et à tout prix faire rentrer l’humanité entière, on ruine tout. On part d’un truc qui va bien, et on le fait tourner au désastre.  C’est juste atterrant.
Et c’est la même histoire toujours renouvelée, pour plein de choses. Pendant la grossesse, on se nourrira de capsules protéinées désinfectées pour éviter la salmonellose, puis on nourrira son enfant au sein 2x7x10 minutes, à cinq mois et 12 jours on commencera la diversification en donnant 13,8 grammes de haricots verts, on tirera sur les pénis pendant 37 secondes dans l’eau tiède tous les soirs pour les décalotter proprement et on ne prendra JAMAIS son enfant avec soi pour une nuit dans le lit parental parce que ça fabrique des délinquants.

Ca suffit. Merde. J’aime les cases, ok, mais pas à ce point.
Autorisons-nous une marge de bon sens autour des règles.
Il n’y a pas UNE façon de faire, il y en a autant qu’il y a de familles, qu’il y a d’histoires, qu’il y a de rencontres.
Collez-zy pas des frites et du coca mixés dans le biberons à 3 mois, c’est tout ce que je vous demande.
Écoutez-vous, faites vous confiance, écoutez VOS limites. Votre enfant ne sera pas capricieux parce que vous l’avez pris avec vous dans le lit un soir ou parce que vous ne l’avez pas « laissé pleurer » ou parce que vous lui donnez le sein quand il a faim. Si vous respectez vos limites à vous, si là, ce soir, non là vraiment j’en peux plus je suis trop fatiguée je me lève pas, ça se fera tout seul.
Un caprice, ce n’est pas aller au delà des cases décrétées par le Professeur MesCouilles, c’est aller au delà de vos limites. En vous faisant confiance les règles se placeront d’elles-mêmes, et ce seront de bonnes règles.
Et envoyez chier les médecins.

Ici Papa Tango Charly

21 mai, 2010

Il y quatre semaines, à 18h35, je reçois madame, monsieur, petite-fille et bébé.
Tout petit petit bébé, 15 jours à tout péter.

Madame vient du labo d’à côté. Elle me tend une feuille de résultats : « Ils m’ont dit de venir tout de suite. » J’imagine que c’est pour ça que j’ai toute la famille devant moi : sans doute qu’ils revenaient des courses, qu’ils sont gentiment allés chercher les résultats de madame et que les résultats clochaient. C’est sans doute pour ça aussi que je n’ai jamais vu  cette famille : le médecin traitant, c’est pas celui de juste à côté du labo, et le labo a dit « Tout de suite », donc ils sont venus juste à côté.
Coup d’œil rapide à la page pour avoir une idée de quelle cloche on parle : un bon petit syndrome inflammatoire, des blancs à 12 ou 13000, une CRP à 95. Ce qui veut dire, en gros et en résumé, qu’il y a probablement une infection qui traîne quelque part. Mais qui ne nous renseigne pas sur sa localisation.

- Bon, on va déjà vous ouvrir un dossier, dis-je.
Le dossier s’ouvre : madame est jeune, belle et en bonne santé, elle a accouché sans soucis particulier il y a 10 jours. Ok.
- Ok, reprenons votre histoire, alors. Racontez-moi qui vous a prescrit cette prise de sang et pourquoi.
Madame raconte.

Il y a 4 jours, elle s’est mise à avoir une douleur violente, d’un coup, là (elle me pointe du doigt le haut de son ventre, sous les côtes, à droite). La douleur ne la lâche pas, elle n’en peut plus, et elle finit par aller aux urgences gynéco, dans l’hôpital où elle a accouché. Le gynéco ne trouve rien de son côté à lui du ventre, il renvoie la dame aux urgences « normales », pour les adultes qui ne viennent pas d’accoucher.
- Ils m’ont fait une prise de sang, et une radio, et ils ont vu à la prise de sang qu’il y avait une infection, mais ils n’ont rien trouvé, alors ils m’ont donné une prise de sang pour refaire un contrôle dans quatre jours, en me disant de le montrer à mon médecin traitant.
- Mmm, ok. Vous avez un courrier ?
- Non.
- Vous avez une copie de la première prise de sang ?
- Non.
- Bon. Bon bon bon. Ils vous ont fait une analyse d’urines ?
- Oui, mais ils ont rien dit, heuuu je suppose que c’était normal ?
- Bon. Et la radio, c’était une radio de quoi ? Une radio des poumons ?
- Heuuuu, ils m’ont pas dit, je crois qu’ils ont visé par là (elle met une main en haut et une main en bas de son ventre), une radio du ventre peut-être ?
- Mmmm, non, une radio du ventre, ce serait vraiment crétin, enfin peut-être, des fois ils en font un peu dès qu’on a mal au ventre…
- Et puis après ils ont fait une écho, et heuuu, il a dit que c’était pas l’appendicite.

Ok.
Donc.
Donc donc donc, bordel de putain de sa mère d’hôpital de fils de chienne, il est 18h55 un vendredi soir, j’ai devant moi une dame charmante qui ne comprend pas très bien ce qui lui arrive, et qui a un syndrome infectieux dont on ne connait pas la cause. Comme c’est potentiellement embêtant, surtout chez une dame qui vient d’accoucher, ils lui ont dit de contrôler plus tard avec son médecin. Et le médecin, pour contrôler, il a rien.

Parce que 95 de CRP, si la dame avait 45 il y a quatre jours, c’est que c’est plutôt pire. Si elle avait 230, c’est que c’est plutôt mieux.
La dame voit bien que je commence à poser mes questions d’un ton de plus en plus agressif. J’essaie de lui expliquer : « Excusez-moi si je suis un peu brutale, hein, vous n’y êtes pour rien du tout, c’est contre mes collègues que je suis fâchée. »
Du coup, je recommence à zéro, en ré-interrogeant, le petit, la maman, la douleur, les signes associés. J’examine. Tout va bien côté poumons. Elle a clairement mal en haut à droite, elle grimace quand elle inspire très fort et que j’appuie. La vésicule ?
J’appelle l’hôpital. On me passe la ligne 2, la ligne 4, re la ligne 2, et la ligne 6.  J’ai encore 7 patients dans ma salle d’attente. « Aaaaah, me dit la dame de la ligne 6, mais je vais pas pouvoir vous renseigner, on a accès aux archives que jusqu’à 17h, il faut rappeler demain. »
Là, quand même, je m’énerve. Je m’énerve vraiment. Du genre « Passez moi votre supérieur, et collez vous vos archives au cul. »
Je finis par avoir un médecin au bout du fil, qui me lit le dossier : « Douleur en fosse iliaque droite (en bas à droite, donc, à l’autre bout de en haut à droite), blablabla, BU normale, blablabla, CRP 110, blabla, ASP normal, utérus-ovaire-appendice ok à l’échographie. »
Donc ils ont vraiment fait une radio du ventre, ces ânes bâtés (en y cherchant quoi, je vous le demande….), ils ont pas regardé la vésicule à l’écho, et le syndrome inflammatoire était à peu près pareil (95 ou 110, surtout dans deux labos différents, on peut considérer que c’est blanc bonnet).

Je peux vraiment pardonner l’écho qui ne regarde pas la vésicule.  Si la dame avait vraiment mal en bas à droite, ça peut se comprendre. Elle me dit qu’elle a jamais dit qu’elle avait mal en bas à droite, mais admettons, sur ce coup-là, je peux laisser le bénéfice du doute aux collègues. Je peux pardonner la radio du ventre, ce n’est jamais qu’une crétinerie de plus. Mais putain, qu’on ait donné à cette dame la consigne (logique et bien fondée) de contrôler tout ça avec son médecin traitant, sans prendre la peine des quatorze secondes supplémentaires pour appuyer sur « print » et lui remettre une copie de son dossier et de sa première prise de sang, ça, vraiment, ça me laisse sans voix.
Je pourris le type au téléphone.
« C’est pas moi qui l’ai vue, votre patiente, qu’est ce que vous voulez que j’y fasse ? »
« C’est pas ma patiente, de une. De deux, je veux bien que vous y fassiez de dire à vos internes de ne pas renvoyer les gens à leur médecin sans courrier »
« Ça, je suis bien d’accord avec vous », qu’il me dit.
Ça me fait une belle jambe.

Il y a deux semaines, je reçois une jeune fille.
Deux jours plus tôt, elle a fait un tonneau sur l’autoroute. La frousse de sa vie. Elle s’est retrouvée aux urgences, elle ne se souvient pas bien de ce qu’ils ont dit ou fait, toute sens dessus dessous qu’elle était.*
Elle revient me voir pour trois raisons : d’abord, elle s’est mise à avoir une douleur en haut à gauche du ventre, sous les côtes, qu’elle n’avait pas à ce moment-là et qu’elle n’avait pas signalée.
Ensuite parce qu’elle a toujours mal à la main, qu’elle dit en me tendant une pochette de radios.
Enfin, pour que je fasse l’arrêt de travail, parce qu’aux urgences, ils lui ont dit « Cinq jours d’arrêt de travail, mais ils ont pas fait les papiers. »

- Comment ça ils ont pas fait les papiers ? ose-je.
- Bin heu, si, ils m’ont fait un papier, mais c’était marqué « Cinq jours d’arrêt de travail sous réserve de revoir son médecin traitant. »
- Mais heu, il était comment le papier ? C’était un papier marron ? Vous l’avez amené ?
- Bin non, je l’ai oublié à la maison, je suis vraiment désolée, je suis bête, j’aurais dû le prendre. Mais heu, non, c’était un papier blanc, avec marqué ce que je vous ai dit. Moi je croyais que ça irait, mais c’est ma mère, elle m’a dit que c’était pas officiel, et elle m’a fait remarquer que c’était marqué « sous réserve d’une nouvelle consultation chez le médecin traitant », alors elle m’a dit qu’il fallait que je vienne vous voir.
- Mais moi je ne peux pas vous faire un arrêt qui commence il y a deux jours, je ne vous ai pas vue, moi, il y a deux jours ! C’est eux qui doivent vous faire l’arrêt à partir du moment où ils vont ont vue !
- Bin ils ont dit qu’ils avaient pas le droit ?
Bin voyons…

Je m’intéresse à la main. Le cinquième doigt est douloureux et un peu gonflé. Je ne vois rien sur les radios, mais bon, je suis pas bien brillante en radio et ça ne ressemble pas à ça.
- Ils ont dit qu’il y avait une fracture.
- Heuuu ah bon ? Et heuuu, ils vous ont pas mis une attelle, ou un plâtre, ou un truc ?
- Bin heu, non, mais je crois bien qu’ils ont dit que c’était cassé.

Je m’intéresse au ventre. Effectivement, c’est douloureux sur tout le côté gauche, surtout sous les côtes.
J’appelle. Ligne 2 ligne 4 ligne 6, je vous passe les détails.
On me dit qu’on me passe le médecin. Au bout d’encore quelques pérégrinations, ça décroche.
- Bonjour, Docteur Jaddo à l’appareil, dis-je.
- C’est lui-même.
- Heu, hein ?
- C’est moi, que voulez-vous ?
- Heuuu, non, MOI je suis le Docteur Jaddo, j’appelle pour avoir accès au dossier de ma patiente Mme Xxxx que vous avez vue lundi.
- Attendez, qui êtes-vous ?
- Bin, je suis le Docteur Jaddo.
- Aaaaaaaaaaah ! Moi je suis le Docteur Joddo, pardonnez-moi. Que voulez-vous ?
- Je voudrais savoir ce qui s’est passé lundi matin quand vous avez vu Mme Xxxx…
- Ohlala, lundi ? Mais je ne vais pas pouvoir accéder aux dossiers de lundi, moi. Qui êtes-vous pour elle ?
- JEUUUUH-SUUUUUIS-SOOOOON-MEEEEE-DEUUUU-CIIIIIN-TRAITANT ! Je voudrais savoir ce que vous avez fait lundi !
- Ah bah heuuu écoutez, heuuuu, Madame Xxxx ?
- Oui, Madame Xxxx. X, x, x, x.
- Mmm Xxxx. X, x, x, x ?
- Oui, X, x, x, x.
- Alors, X… x…. et x-x..?
- Oui, x-x…
- Alors, son prénom ?
- Marie.
- M…?
- M… A… R… I… E
- Oh, oui, bon, ça y est, alors c’est marqué : « Fracture du 5ème méta ».
- C’est tout ? Fracture du 5ème méta ? Mais, heuu, elle a rien comme contention, là…
- Ah ? On lui a pas fait une attelle ?
- Bin non, elle a rien, jvous dis.
- Mais on lui a pas fait une syndactylie ?
- Bin non.
- Bon, bin, heu, écoutez, moi je vois que ça sur mon dossier, hein, « fracture du 5ème méta ».
- Et elle a eu quoi d’autre comme examen ? Elle me dit qu’on lui a fait des prises de sang, vous avez les résultats ? Elle a eu une BU ?
- Bin je peux pas savoir, hein, j’ai accès qu’à l’examen clinique, moi, c’est marqué « Fracture du 5ème méta », je peux rien vous dire d’autre.
- Ok. Ok, ok, ok. Dites, vous ne trouvez pas qu’on devrait pouvoir avoir un tantinet plus de communication entre l’hôpital et la ville, non ?
- Ah ça, je suis bien d’accord avec vous.
Ça me fait une belle jambe.

J’ai renvoyé la première madame aux urgences, avec un courrier bien senti dont j’espère qu’il ne brouillera pas le Dr Cerise pour les siècles des siècles avec l’hôpital du coin.
J’ai envoyé la jeune fille passer une écho abdo, j’ai demandé au radiologue de re-jeter un coup d’œil aux radios de la main, je lui ai prescrit des antalgiques (puisqu’ ils ne l’avaient pas fait non plus), j’ai fait un arrêt de travail à partir du jour où je l’ai vue. J’ai coché « Prolongation » et j’ai écrit en toutes lettres que l’arrêt initial n’avait pas été remis à la demoiselle par les urgences.

En vrai, je SAIS que les urgences ne peuvent pas tout faire. Je sais bien que l’essentiel du boulot est de faire le tri entre les 98% d’urgences-non-urgentes et le reste, qu’on ne peut pas passer 2 heures auprès d’une fille qui a seulement eu la frousse de sa vie et une fracture du 5ème méta.
Mais s’il vous plaît, s’il vous plaît, chefs, internes, externes qui me lisez : ne laissez plus repartir vos patients sans avoir appuyé sur Print.
S’il vous plaît.
Si seulement ce post pouvait permettre à UN externe ou à UN interne d’appuyer une fois dans sa vie sur print, ce blog n’aura pas été en vain pour rien du tout**.
S’il vous plaît.

* Parce que oui, « sens dessus dessous » ça s’écrit « sens dessus dessous », figurez-vous. Ce qui a beaucoup moins de sens que l’orthographe que j’ai crue bonne jusqu’à mes 24 ans bien tassés : « Sans dessus dessous », qui serait vachement plus logique.
** Une référence en VF. J’espère que quelques amateurs apprécieront.

Elle est infirmière, et elle est enceinte. Deux bonnes raisons pour qu’elle me soit sympathique.
Elle ne me l’est pas.
Du genre à vouloir une fibroscopie parce que « ça fait drôle » quand elle boit trop froid, 2 semaines d’arrêt de travail parce qu’elle est constipée  et deux rendez-vous sur un seul créneau.

Elle vient, cette fois, pour son suivi de grossesse. Et puis parce qu’elle a peur d’avoir une bronchite.
Elle me tend son bilan du 5ème mois. Un bilan de 5 mois, pour elle comme une grosse majorité de femmes, c’est protéinurie, sérologie de la toxoplasmose  et c’est tout.
- Qui vous a prescrit ça ?
- Bin c’est mon bilan de 5 mois. (elle ose !)
- Ah bah non, c’est pas un bilan de 5 mois ça. Et puis je ne vous demande pas ce que c’est, je vous demande qui vous l’a prescrit.
- Bin le Dr Carotte, affirme-t-elle sans se dégonfler.
- Le Dr Carotte ne vous a pas prescrit ça. (moi aussi je sais affirmer, tu vois…)

Sur les 7 pages que j’ai sous les yeux s’alignent sagement, tenez-vous bien (surtout toi gentil médecin conseil, si tu nous lis) :
* NFS-plaquettes
* VS-CRP
* glycémie à jeûn
* ionogramme complet y compris trou anionique (je me permets un lol)
* urée, créat, CEC
* acide urique (je me permets un olol)
* calcium, phosphore
* magnésium plasmatique (je me re-permets un ololol, tellement les bras m’en tombent. Il est fluoté en jaune, d’ailleurs, le magnéisum plasmatique, rapport qu’il est en dessous des valeurs normales indiquées juste à côté. Que quelqu’un me dise dans quelles circonstances il a déjà eu le moindre intérêt à prescrire un magnésium plasmatique que je me couche moins bête ce soir, s’il vous plaît)
* attention ça devient magique : CPK, LDH, troponine (olololololol ??)
*ASAT ALAT PAL gGT amylase lipase
* TP TCA
* TSH T3 T4
* protéinurie et ECBU
* vit D (les touches « o » et « l » de mon clavier viennent de décéder)
* sérgie txpamse

Le courage me manque pour expliquer aux non-médecins la connerie abyssale de la chose que j’ai sous les yeux. Pour que vous vous rendiez un peu compte, disons que c’est d’une inutilité qui rejoint presque celle de l’apport de Michel Leeb au patrimoine de l’humour français. Sans compter que non content d’être à-la-con, ce genre de bilan est dangereux, pour des raisons que je n’ai plus le courage de vous expliquer ici après avoir fait longuement face au regard bovin de mon infirmière enceinte pendant que j’essayais laborieusement de lui faire rentrer dans le crâne (et pourtant, ce n’est visiblement pas l’espace qui manquait) que non, son « collègue à l’hôpital » qui a « tout coché pour qu’on soit tranquille » ne lui a pas rendu service. Ni à moi, ni à la sécu. Elle n’a quand même pas osé me demander une supplémentation en magnésium, elle a dû lire quelque chose dans mes yeux qui a libéré une poignée de neurotransmetteurs au milieu de sa paire de neurones.

On passe à sa bronchite fulminante aigüe, qui s’avère à la surprise générale être un bon gros rhume. Et encore, je dis ça pour lui faire plaisir. C’était un rhuminet.
Rhuminet qu’elle a traité elle-même pour que ça ne tombe pas sur les bronches (pitié, que quelqu’un m’achève), avec un sirop homéopathique comme ça c’est pas dangereux pour le bébé vu que c’est que de l’homéopathie, et dont elle termine sa 3ème bouteille parce que ça marche pas très bien alors elle en prend plus puisque c’est que de l’homéopathie et que ça peut pas faire de mal.
Voui. Juste, c’est ballot pour les 2% d’éthanol.

Moi j’dis, quitte à picoler, tu te serais fait un bon grog Hépar – Rhum – Citron – Sucre, bien chaud, que ça nous aurait épargné trois consultations.

Cart Vitale

17 janvier, 2010

J’aime bien la neige. Parce que c’est joli, et parce que les gens réfléchissent à deux fois avant de sortir de chez eux.
Parce qu’en arrivant le matin dans la cour du Dr Carotte, elle n’est pas déjà pleine à craquer de gens qui m’attendent dans le froid.

Une après-midi calme, donc.
Dans ma salle d’attente, un seul type. Qui ressemble à peu près à lui.
C’est rigolo tout ce qu’il y a dans le non-verbal. Comment on peut savoir qu’un type ne parle pas un mot de français avant même qu’il ouvre la bouche, juste à ses yeux et à son air, à sa façon de se lever quand on l’appelle dans la salle d’attente, à sa façon de serrer la main.
Il n’a donc pas encore ouvert la bouche que je me dis « Et merde, bordel, encore un pénisalgique »

Parce que la tendance s’est largement confirmée depuis. Je crois que comme je m’en veux un peu de les détester (je déteste tous mes patients qui ne parlent pas français, moi qui suis si mauvaise en anglais, si médiocre en examen clinique et pour qui la discussion est tellement importante), je redouble d’efforts pour compenser, et qu’en définitive, alors même que j’essaie désespérément de leur faire savoir que je suis mauvaise, que je ne sais pas faire de la bonne médecine si je ne peux pas parler, qu’il y a des endroits plus adaptés pour la médecine des migrants, avec des traducteurs et des gens qui s’y connaissent, en définitive disais-je donc, je leur accorde plus d’attention que ce à quoi ils sont habitués et on se refile mon adresse sous le manteau.
C’est flagrant. J’en vois un, je lui dis qu’il faut absolument qu’il vienne avec un traducteur la prochaine fois, et dans la demi-heure, j’en ai un autre dans la salle d’attente qui bosse au même restaurant que le premier et qui ne parle pas davantage français.
Va la voir ! qu’ils doivent se dire en pakistanais pour une raison qui m’échappe totalement.

Et c’est toujours la même chose. Enfin, j’ai un peu complété le tableau syndromique depuis : la pénisalgie n’est pas constante. Fréquente, mais pas inévitable. Deux autres grands motifs de consultation : la fatigue et la jambalgie. Ils ont mal au pénis ou à la jambe, ou les deux. Et ils sont fatigués fatigués. Tous. Tout le temps.
Je ne suis toujours pas sûre de ce qu’il y a derrière. Demande de recherche de MST ? De Viagra ? De check-up ?
En tout cas ça fini à peu près toujours de la même façon : vaccinations, « check-up » et paracetamol.

Celui-là parlait aussi mal anglais que tous les précédents (c’est peut-être ça qui leur plait chez moi, réflexion faite : je parle anglais encore plus mal), il était fatigué et il avait mal à la jambe.
En tout début de consultation, j’ai eu un espoir : il m’a tendu une radio de poumons et un bilan biologique qui avaient été prescrits par le Dr Carotte. Qui n’avait pas ouvert de dossier, bien sûr, ça fait un an que je lui crie dessus pour qu’il le fasse. J’ai déduit que le monsieur devait tousser, et, la radio et le bilan étant normaux, j’ai cru dans un moment de grande naïveté que j’allais pouvoir m’en sortir à bon compte, d’autant qu’il ne toussait plus depuis les antibiotiques. J’ai cru pouvoir dire « Tout va bien, c’est bien, les examens sont normaux, allez, bisous ».
Et puis non, bien sûr.
« Et puis je suis fatigué-fatigué… », il a dit. Et puis il a dit qu’il avait mal à la jambe. J’ai demandé qui était son médecin, qui il avait vu en France depuis son arrivée il y a 8 mois, il a dit qu’il n’avait vu personne et que c’était moi son médecin.
Ma salle d’attente était vide, le bougre était sympathique, et voilà, c’était moi, son médecin.
J’ai ouvert le logiciel à la page « créer un dossier » en ravalant un soupir.

Je lui ai demandé ses papiers d’assurance maladie, j’ai copié son nom, j’ai vérifié que l’AME était toujours valable : jusqu’en Mai 2010.
Soit, allons-y.

Interrogatoire laborieux, examen clinique laborieux. On a bien passé 5 minutes pour que je puisse tester le releveur du pied, et j’ai échappé de justesse à un ou deux coups de pied dans le menton. « Push ! Push ! No ! Not this way ! »
Examen normal, jambe normale, à la surprise générale.
Et puis, à la toute toute fin, quand j’ai voulu finir de remplir le dossier, j’ai dû taper la date de naissance. 23/11/1978.
Pour un type qui ressemblait à lui, je le rappelle.
- Vous êtes né en 78 ? j’ai dit.
- Oui oui, il a dit.
- Vous avez 31 ans ?
- Oui oui.
- Vous, vous avez 2 ans de plus que moi ?
Je ne sais pas bien ce qui m’a pris, moi qui me refuse toujours à répondre à la question trop fréquente des patients sur mon âge. (« Vous avez l’air très très jeune pour être médecin ! » qu’ils s’ébaubissent… « Ta gueule », que je réponds, en me jurant de me raser les couettes)

Oui oui oui qu’il me dit. Et puis il ajoute qu’il a une disease qui lui fait des cheveux gris.
Au bout de deux fois la disease qui blanchit les cheveux, j’ai dit : « Bon. »

Et puis, dans mon anglais terrible, j’ai commencé une longue tirade. J’ai essayé de dire qu’on ne pouvait pas travailler comme ça. Que s’il voulait que je sois son médecin, je voulais bien, mais que ça ne pouvait pas fonctionner de cette façon là. Qu’il fallait que je connaisse son âge, qu’il fallait qu’il ait deux fois le même nom pour que je puisse retrouver son dossier et savoir ce qu’on avait déjà dit et fait. Que le bilan n’était pas urgent, et qu’il pouvait revenir me voir une fois qu’il aurait ses papiers, qu’il pouvait demander l’AME pour lui, et que quand il reviendrait, il faudrait qu’il me donne son vrai nom, qu’il faudrait qu’il me redonne le faux nom auquel on avait ouvert le dossier, et qu’on remettrait tout ça à plat.
Et pendant ce temps-là, pendant que je lui expliquais pourquoi je n’allais rien lui prescrire, qu’il n’aurait pas d’examens ni de médicaments tant qu’il n’aurait pas ses papiers, pendant, qu’en somme, j’étais en train de le mettre à la porte, pour la première fois depuis le début de la consultation j’ai senti qu’il devenait vraiment mon patient et que je devenais vraiment son médecin.
Merci merci merci, il a dit. Plein de fois.

Bien sûr, il n’avait pas de quoi payer la consultation, en dehors de son faux-papier.
Et puis une fois qu’il a été parti, je me suis retrouvée devant la copie de son AME et ma feuille de soins.
J’ai passé 30 minutes avec lui, j’ai fait mon taf, j’ai fait une vraie putain de consultation. Davantage, peut-être.
Je méritais mes putains de 22 euros, et je pouvais me les faire payer en disant à la sécu que j’avais fait, ce jour-là, une consultation pour un pakistanais né le 23 novembre 1978.

Qu’auriez-vous fait ?