Petite lâcheté quotidienne.

10 septembre, 2007

Il est jeune, 60 ou 65 ans. Je ne sais plus au juste ce qui l’amène, un AVC, probablement, ou un cousin sympathique.
Sa chambre est en plein milieu du couloir, le « couloir porte », où on entasse les gens qui arrivent aux urgences trop mal en point pour repartir chez eux, pas assez mal en point pour être acceptés en réanimation, pas assez vendeurs pour être acceptés rapidement dans un service d’hospitalisation traditionnelle. On a de la place seulement pour 8 échoués, dans le couloir porte. Si on commence sa garde avec « le porte plein », on sait d’avance qu’on ne pourra rien faire de la petite dame de 80 ans qui va arriver à bout de souffle cette nuit, qu’elle va nous coûter 4 heures de coups de fils dans tous les hôpitaux de la région. On sait que ça part mal.

Bref il a échoué là, lui. Le veinard.
Il hurle, il s’agite, il frappe, il est attaché.
Il hurle. Il ne s’arrête jamais de hurler. J’ai un peu envie de hurler aussi.

Il hurle deux choses, deux choses seulement, toujours les mêmes, inlassable.

La première, c’est, en écho, la dernière phrase qu’il a entendue. Il part en crescendo, et de plus en plus aigu, en boucle.
« Il faut rester caaaaAAAAAAAAAAAALME ! IL FAUT RESTER CAAAAAAAAAAAALME !  »
Ou encore « Allongez-vooOOOOOOOUS ! ALLONGEEEEZ-VOOOOOUS ! »
On pourrait drôlement s’amuser, en fait, avec lui. Rentrer dans sa chambre, dire « Caca boudin » et guetter la tête des infirmières quand il se mettra à le hurler à son tour…

La deuxième, c’est sa seule phrase à lui. Je suppose qu’il la garde pour quand il a oublié ce qu’il était en train de hurler. Sa phrase à lui, c’est :
« La tête elle est viiiiiiiiiIIIIIIIIIIDE ! LA TÊTE ELLE EST VIIIIIIIIDE ! »
Son visage se déforme, il a les yeux beaucoup trop grand ouverts, beaucoup trop fixés sur moi.

C’est vrai. C’est vrai qu’elle est vide, ta tête. Ça fait quatre jours qu’elle est vide, alors qu’elle était parfaitement pleine avant qu’un petit bout de sang vienne se décider à boucher une artère de ton cerveau, pour voir si ce serait rigolo. Ta tête est vide et ça te terrorise.
Et ça me terrorise aussi.
Qu’est ce qui s’y passe, dans ta tête juste assez pleine pour savoir qu’elle est vide ?
Et surtout, surtout, qu’est ce que je peux te dire, moi ?

Je dois te tapoter la main en disant « Meuh non meuh non mon brave, elle est pas vide votre tête, allons allons, ahahah » ?
Je dois te dire « Chut, chut, ça va, tout va bien, calmez-vous ? »
Je dois te dire « Hé oui bonhomme, houlalala, sacré néant dans ta boîte crânienne, hein, c’est pas de bol…. »

Qu’est ce que je peux lui dire ?
Je ne peux pas le rassurer. La vérité, c’est que sa tête est vide, et que très probablement ça ne s’arrangera pas, et qu’il frappe et qu’il crache sur sa femme qui vient essayer de lui rendre visite tous les jours, et qui va finir par ne plus venir, ou une fois par semaine, le dimanche, parce qu’il faut bien être une bonne épouse.
La vérité c’est qu’on finira au mieux par lui trouver une place dans un long séjour quelconque, avec des infirmières qui soupireront en entrant dans sa chambre et qui iront voir le médecin pour demander si on ne peut pas quand même lui monter un peu son Haldol parce qu’il épuise toutes les équipes.

Qu’est ce que je peux lui dire ? J’ai pensé à lui parler longtemps, de n’importe quoi, n’importe quoi pour remplir un peu sa tête, comme on berce un nouveau-né. Lui parler de la pluie et du beau temps, lui dire que sa femme a téléphoné et qu’elle l’embrasse, que maintenant il est onze heures et demie et que le repas sera bientôt servi, mais que le menu est pas terrible aujourd’hui.
Ça paraît la seule chose à peu près envisageable, mais bêtement, je n’ai pas le temps. Pas le courage, non plus. Les urgences tournent, les gens arrivent, le bip bippe, et je ne peux pas passer 10 minutes à essayer de te raconter n’importe quoi, en sachant pertinemment que de toute façon, au mieux, j’arriverai, peut-être, peut-être, à t’apaiser pendant 4 secondes que tu auras oubliées tout de suite après.

Alors je fais comme tout le monde.
Au début, deux ou trois fois, j’essaie de rentrer dans ta chambre et je dis une phrase creuse et idiote pour te calmer ; de plus en plus courte, de plus en plus idiote, en me sentant vaguement ridicule d’essayer de changer la face du monde avec ma phrase à la con.
Après je ne rentre plus, je passe à côté de ta chambre en regardant fixement mes pieds, en prenant l’air pressé, genre « C’est pas tout ça mais j’ai des vies à sauver ».

Et quand l’infirmière me demande de te prescrire un Loxapac, parce que c’est plus possible et qu’on peut pas travailler dans des conditions pareilles, je signe, et j’ai hâte que ça marche.
J’aimerais savoir comment ne pas avoir honte de cette prescription que je fais pour moi, parce que pour toi je ne fais rien.

15 Réponses à “Petite lâcheté quotidienne.”

  1. Nausica Dit:

    Ça me rappelle la fois où j’ai atterri dans un couloir-porte de ce genre et qu’il y en a un qui a gueulé toute la nuit qu’il voulait voir un psy
    - mais oui mais oui on va vous amener voir un psy
    - Mais un bon, heiiiinn!!!!!
    Puis ça reprenait
    - Je veux voir un PSYYYYYY

  2. virtualthomas Dit:

    j’ai les boules.
    toutes ces histoires, je les ai vecus d’une facon ou une autre… elles sont parfaitement racontées, avec toute l’humanité que l’on essaye de mettre dans notre boulot, dans notre relation avec nos patients surtout. nous sommes perfectibles, et ces histoires nous enrichissent, année apres année, pour tenter de soigner, avec nos moyens, et nos faiblesses.
    felicitations

  3. Rrr Dit:

    - Virtualthomas : j’étais passée à côté de votre message. Je le découvre aujourd’hui. Merci. Vraiment merci.

    - Nausica : toi, je l’avais vu ton message. Et bêtement, je n’ai pas répondu. Je t’embrasse :) (faut qu’on mange ensemble un de ces quatre, ça fait trop longtemps…)

  4. yangounet Dit:

    bah je ne vois pas où est la lacheté
    il faut accepter que des fois , on peut rien faire d’utile pour les gens. On n’est pas des superhéros, et contrairement à ce qu’on a essayé de nous faire croire, sur les ‘fantastiques progrès de la médecine toussa toussa’, on ne sait pas grand chose du fonctionnement et des dysfonctionnements de l’être humain, surtout lorsque ça touche au cerveau et au psychisme. Et je ne parle même pas de la correction de ces dysfonctionnements. Le problème ici, c’est d’accepter nos propres limites.

  5. Irewiss Dit:

    Bonjour,

    Je suis venu ici suite à un petit coup de pub de Mr. Boulet.

    Je dois dire que j’ai pris une claque sur cet article. Je donnerai pas de points de comparaisons inutiles mais ça m’a tout spécialement touché. Et je pense que c’est simplement parce que c’est particulièrement bien écrit.

    Merci.

  6. Une passante sur lepoint de louer une chambre Dit:

    … mon Dieu…
    Et faire masser ce genre de patients ? Cela pourrait-il les tranquilliser un peu ? Heu, bien sûr, je pense à des personnes qui maitrisent le massage et qui auraient tout leur temps pour dispenser cet enveloppement.

  7. Rrr Dit:

    Bonjour une passante dont j’aime bien les pseudos.

    Ca me semblerait une belle idée, sur le principe. Des choses apaisantes, et qui recentrent la personne dans son corps, tout ça.
    Irréalisable en pratique, bien sûr…
    Qui, comment, avec quel argent, avec quel temps…

    On vit dans un monde où les personnes dépendantes à l’hôpital reçoivent leur petit déjeuner tout mixé dans le bol de café, la biscotte la confiture le beurre, et on touille, pour que ça aille plus vite…

  8. Gélule Dit:

    Je rebondis car ce type de prise en charge par massage et relaxation corporelle existait dans un service de gériatrie où j’ai été interne. C’était appelé « toucher relationnel », avec massage, pourquoi pas musique douce, le tout étant de proposer un soin de confort apaisant non médicamenteux et moins « médical » aux patients âgé, souvent avec altérations cognitives. C’était fait pas AS et IDE formées. Bon. Mais ce service c’était un endroit exemplaire à tous points de vue, et c’était un service d’hospit.
    Aux urgences, ça paraît effectivement irréalisable…

  9. Une passante repassant Dit:

    Merci Rrr (ou Jaddo si j’ai bien compris ?) :) Et merci de me remettre les pieds sur terre quant à l’univers hospitalier actuel (peu hospitalier ?) que j’ai l’heureuse santé de ne pas trop connaître (pour l’instant.)
    Merci Gélule de nous donner ce bon exemple où l’on a décidé d’investir aussi dans des choses simples et humaines pour rendre plus confortable l’existence de patients démunis. Et est-ce que ça marchait justement ?
    Parce que si jamais un de mes proches devait se retrouver dans cette situation, j’aimerais bien avoir l’idée de faire un peu ça… Et vice versa.

  10. Gélule Dit:

    @Une passante : oui ça marchait bien même. Les patients âgés déments (bon dans l’histoire de Jaddo c’est un AVC mais dans mon service de gériatrie c’était plutôt des démences) sont souvent bien réceptifs aux soins à médiation corporelle, et à ce qui passe par le toucher. Simplement leur tenir la main fait parfois des merveilles.

  11. Une passante reconnaissante Dit:

    Merci ! Et si vous êtes LA Gélule qui dessinez sur votre propre site : j’aime beaucoup vous suivre également.

  12. P. Dit:

    Ma mère (47 ans) est restée deux heures dans le « couloir-porte ». Faut croire que c’était une urgence pas urgente.
    Faut croire que j’étais une fille trop polie pour taper un scandale.
    Au final elle faisait une rupture d’anévrisme, est décédée un mois plus tard en réanimation, et je n’ai jamais pu lui dire au-revoir.

    Si j’avais su plus tôt que ce « couloir-porte » servait aux urgences considérées comme pas vraiment urgentes, je me serais peut être davantage manifestée.
    ça n’aurait probablement rien changé mais je n’aurais pas eu cette énorme boule à la gorge en lisant votre post.

  13. taline Dit:

    Une amie très chère et de longue date est hospitalisée dans un hôpital de banlieue proche de Paris. Un bon hôpital.
    Cependant, dans la chambre d’à côté, une voisine ne cesse de crier, avec une voix d’adolescente un peu troublante pour une dame d’un âge certain « venez à mon secours » « je n’ai rien fait de mal », « venez me libérer ». Cette personne est attachée sur son fauteuil. Je ne sais pas pourquoi mais il y a certainement une très bonne raison.
    Mais je sais pour passer des heures avec cette amie que c’est usant. C’est usant pour les malades âgés du très long couloir qui sont là en permanence. Une voisine me dit « je suis venue pour les jambes mais mon coeur flanche, je ne peux rien faire, je n’ai rien le droit de faire. Je suis impuissante et mon coeur ». Elle n’est pas en urgence porte, elle est dans sa chambre depuis plusieurs semaines. Et ses voisines aussi.

    Je suis allée lui parler affectueusement mais ce n’est pas du tout ce qu’elle voulait.

    Dans le monde du travail, une personne dans cette situation serait licenciée et ses collègues auraient le droit de demander une action. Là, on se bouche les oreilles et on prie.

    Merci beaucoup Jaddo pour tout ce que vous écrivez.

  14. Mig3712 Dit:

    Petite réflexion bourrine.
    Clairement, il y un gros manque de moyens. Même s’il y a surement des économies à faire dans les abus, les moyens de l’hôpital ce sont nos impôts. Qui veut qu’on augmente les impôts pour renforcer les moyens de l’hôpital ? Ce n’est surement pas à un médecin que revient la honte du manque de moyen mis à sa disposition, mais à tout le monde, à nous tous. La faute revient à l’égoïsme général.
    Fin de la petite réflexion bourrine.
    PS: Géniale l’écriture, admirable le courage de prendre le temps d’écrire

  15. Our daily cowardice | Just After Dwesseuse D'Ouws Dit:

    [...] Original post [...]

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