J’ai rencontré Mme Pouteau pendant un remplacement qui vient de se finir.

Un solide petit bout de femme, de 85 ans, avec ce qu’il est d’usage d’appeler « un caractère trempé ».
Pleine de médicaments pour le coeur, pleine de facteurs de risque pour un infarctus qui finira peut-être (sans doute ?) par arriver. C’est encore assez rare, ces femmes âgées qui ont le profil typique de « l’homme à risque cardio-vasculaire ».
On en a toute une fournée en préparation, mais aujourd’hui c’est toujours, encore, un profil plutôt masculin.
Elle s’est arrêtée de fumer sur le tard, mais elle s’est arrêtée. Et pour le moment, elle vit sa vie avec ses patchs de trinitrine et ses trois anti-hypertenseurs.

On s’est rencontrées, donc. Un peu de pleine face. Un peu, oserais-je le dire, comme un coup de foudre.
La première fois, elle m’a dit que je-ne-sais-plus quel médicament idiot lui donnait des effets secondaires pas possible, et qu’elle ne le prenait pas. Sur un ton presque de défi, genre « Et si vous n’êtes pas contente c’est la même chose ».
« Je suis bien d’accord avec vous », je lui ai dit.
Ca l’a surprise de ne pas se faire engueuler, je crois.
Mine de rien, elle s’est mise à venir les jours où je remplaçais.

Avec elle, tout était simple.
Elle me reposait. Je pouvais lui dire le fond de ma pensée, brute, sans l’enrober de politiquement correct, de diplomatie et de sucreries. Pas besoin de l’amadouer. On parle, je donne mon avis, elle donne le sien, j’explique les plus, les moins, et elle décide.
Et je suis souvent d’accord avec sa décision, mais il faut bien dire que c’est souvent la même que la mienne ; alors ça aide, forcément.

Je crois que je la reposais aussi.
Et, avec nos bagages différents, nos compétences différentes et nos vies différentes, on partageait la même vision des choses. Et du même coup, la même médecine.

Et du coup, la médecine était simple, et nous laissait un peu de temps pour le reste.
Nous avons eu beaucoup de sourires en coin, beaucoup de sous-entendus, beaucoup de clins d’oeil. Elle avait une malice et une pétillance increvables.

Une fois, elle m’a dit que, de temps à autre, elle se disait qu’un jour, peut-être, dans quelques années, elle refumerait.
Qu’à son âge, il fallait bien mourir de quelque chose, et qu’elle préférait que ce soit d’un infarctus propre et bien rangé plutôt que d’un cancer qui s’éternise.
Je crois que j’ai dit quelque chose comme « Ce ne serait pas très professionnel de ma part de vous dire que je suis d’accord, n’est-ce pas ? »
Elle a souri. Elle a dit : « Non, pas très. Ne le dites pas. »

Effectivement, ce n’était pas très professionnel. Que voulez-vous ? A elle, je ne pouvais pas dire autre chose. Et j’aurais dit n’importe quoi d’autre à n’importe qui d’autre.

L’autre jour, mon dernier après-midi dans ce cabinet, elle était dans la salle d’attente.
Elle ne savait pas que c’était mon dernier jour.
Je ne savais pas que ça faisait déjà un mois que je lui avais fait son ordonnance pour un mois.

Elle savait que je n’allais pas tarder à partir, néanmoins, et elle a glissé la question, sur le ton de la conversation : « Vous comptez ouvrir un cabinet dans le coin ? »
Hélas non, Mme Pouteau, mais vous me manquerez aussi. Que j’ai dit. Dans ma tête. Parce que des fois, je peux AUSSI être professionnelle, je vous signale.

Et puis, au moment de partir, elle a dit qu’elle revenait dans 10 jours pour son vaccin contre la grippe.
Je lui ai dit qu’elle verrait l’autre médecin, dans 10 jours, parce que c’était mon dernier jour aujourd’hui.

On s’est serré la main longuement, et en partant, elle m’a dit cette phrase fabuleuse :

« Bien sûr je ne peux pas vraiment, mais… J’aurais presque envie de dire qu’on s’est bien amusées toutes les deux ».

25 Réponses à “J’vous ai apporté des bonbons…”

  1. Virg' Dit:

    J’en suis toute émue de ton histoire… peut être (certainement) parce que j’ai eu moi aussi ma Mme Pouteau… En tout cas ce sont ces patients là qui me donnent l’envie de faire le grand saut « L’INSTALLATION »! Merci pour cette belle histoire, une fois de plus.

  2. LFC Dit:

    Magnifique histoire, comme tout les autres et le reste de ce journal.

  3. Anonyme Dit:

    Ton histoire tombe bien Rrr,
    hier, je suis allé faire mon bénévolat humanitaire à l’hôpital lors de ma vacation hebdomadaire ( je dis ça pour les libéraux purs et durs ! ); j’y torture des patients à l’occasion d’échographies de  »stress » ( c’est dire ! ); l’examen durant 20 à 30 mn , à 20 cm du patient , on finit par causer, forcémment; et donc, hier c’était un spécimen de monsieur Pouteau, 82 ans toniques , avec lourds antécédents cardio-diabéto-tensionnels, philosophe et bavard, retraité de région parisienne ayant gardé la gouaille du titi qu’il a dû être; avec Roro,  »mon » infirmier des explo cardio, il nous raconté une tranche de sa vie d’après-guerre quand , barman dans un bistrot tenu par des manouches, il y voyait souvent django Reihnard venir faire le boeuf en privé avec les frères Ferré; et aussi ses rencontres sur le trottoir avec Michelle Morgan qui habitait pas loin de chez lui et qu’il retrouvait comme portier au théâtre où il faisait des extra; il nous a raconté aussi – dans la foulée …- la mort de son fils à l’âge de 34 ans d’une  »saloperie de cancer  » comme il a dit…
    il a été contortionniste aussi, monsieur Pouteau, mais là avec Roro , on a eu du mal le croire a le voir maintenant.
    Après l’examen, je suis allé voir monsieur Pouteau, dans la salle d’attente pour lui dire que Bon, son coeur allait bien à monsieur Pouteau, en tout cas pas trop mal, ce qui a fait bien plaisir à madame Pouteau, qui allait pouvoir arrêter de se faire du mouron.
    Et puis au moment de partir, il m’a serré la main, comme pour toi sans doute Rrr, comme le font ces quelques patients qu’on a pas souvent, et il m’a dit trés simplement :  » je vous remercie de votre gentillesse  » oui c’est tout, juste ça  » je vous remercie de votre gentillesse  » , monsieur Pouteau 82 ans ancien contortionniste amoureux secret de Michelle Morgan et amateur de jazz manouche,
    et bien on commence mieux sa journée avec ça croyez- moi !

  4. cardiologue de bousse Dit:

    Bon tu m’avais reconnu bien sur !

  5. solène Dit:

    Une jolie histoire. Un peu triste sur la fin, mais une belle rencontre quand même!
    Je pense qu’elle ne vous oubliera pas docteur Jaddo!

  6. Isabelle Dit:

    Tu sais ce que je trouve formidable, sur ton blog : c’est que, non contente de très bien raconter de belles chroniques, tu as le pouvoir d’en attirer d’autres, sous d’autres plumes, et, souvent, les commentaires sont aussi agréables à lire (ah ! le vieux titi parisien et ses rencontres avec Django, cardiologue de brousse, ce jour-là, j’aurais bien aimé être votre assistante pour faire n’importe quoi dans la salle d’écho…)

  7. cardiologue de brousse Dit:

    hum ! hum ! restons professionnels chère isabelle !

  8. cardiologue de brousse Dit:

    Ps : envoies quand même une description succinte avec mensurations – on ne sait jamais -
    non ! je rigole …

  9. anita Dit:

    Comme d’habitude, un magnifique portrait à l’encre.
    Je suis tout à fait d’accord avec Madame Pouteau. A 80 ans je me mets à l’héro.

  10. Isabelle Dit:

    @cardiologue de brousse
    Vous risqueriez d’être déçu : même pas les yeux noirs ;-)

  11. Xsylvie Dit:

    On rentre, on sort, dans un espace convivial. lire Rrr, lire les commentaires … moments non stérils, ça rebondit, les échanges vont bon train, de tout, surtout de la qualité d’écriture, ici et là. Mais Rrr dépasse tout le monde, du plaisir ! à renouveler sans contre-indication, surdosage non nuisible, on se fout des ordonnances. Encore !!!

  12. eo Dit:

    ah ça… Je l’ai ressenti aussi avec « ma » mme pouteau, Mme Preneau, 84 ans.
    Cette relation qui dépasse l’âge, c’est merveilleux…
    Je n’ai pas pu lui dire que je partais, à mon grand regret.

  13. lio Dit:

    Je ne suis pas médecin mais j’ai un diplôme d’éduc spé. Cette histoire m’a fait penser à un jeune que j’ai rencontré dans un quartier au volant d’une voiture àl’arrêt. Le jeune à 16 ans, il me dit  » si je conduisais tu dirais quoi »
    Je lui ai répondu :  » Si tu me poses la question c’est que tu sais que tu n’as pas le droit donc qu’est ce que tu voudrais que je te dises. »

  14. Dominique Dupagne Dit:

    Bonjour Rrr

    Cette belle histoire, c’est le truc qui pousse à l’installation. C’est ce qui m’a fait préférer la ville à l’industrie pharmaceutique que j’avais envisagée un moment pendant mes remplacements.

    Et ce qui est beau, c’est que quand tu as ta propre clientèle, tu te mets à avoir plein de Pouteaux, et tu te fais progressivement une clientèle à ton image. Et tes Pouteaux à toi ne sont pas ceux de tes confrères.

    Et alors commence le grand plaisir de la complicité, d’une médecine humaine qui, certes, se fonde sur les données scientifiques, mais qui n’en est pas l’esclave et place l’Humain comme valeur prioritaire.

    Et quand tu recevras un courrier de la sécu pour te faire remarquer que Mme Pouteau n’a pas eu sa mammographie, tu riras au lieu de pleurer.

    Et si tu es dans une petite vielle ou un quartier populaire, tu auras des Pouteaux commerçants, qui t’accueilleront d’un « Bonjour Docteur » retentissant en te donnant les meilleurs morceaux, leurs meilleurs produits, car ils savent que tu leur a donné le meilleur de toi-même.

    Et quant tes couettes commenceront à se griser, tu seras habitée d’un sentiment nouveau. Tu liras l’angoisse dans les yeux de tes Pouteaux, qui sont devenues dépendantes de toi, qui ne peuvent plus rien faire pour leur santé sans te demander ton avis.
    J’espère alors qu’il y aura un autre jaddo, où tu pourrais lire de belles histoires comme celle-ci, et te dire : « C’est bon, la relève est là, la vie continue, je peux partir ».

  15. Tadou Dit:

    Merci

  16. docteursachs Dit:

    Hors sujet mais à noter tout de même.
    Dans la revue du praticien du 14.10 (je sais, je suis un peu à la bourre)
    « Jaddo distille depuis des mois des posts d’une qualité rare (…) Un vrai talent de conteuse… »
    Ouaouh quelle publicité, que dis-je, quel éloge!
    Ils ont juste oublié de parler des super pouvoirs cachés dans tes couettes.

    Je m’associe une fois de plus au flot grandissant de tes lecteurs qui apprécient la forme comme le fond de tes chroniques.
    Et ce sans jalousie, aucune, alors là, aucune!!

  17. brigitte Dit:

    votre histoire avec Mme Pouteau me donnerait presque envie d’aller voir le médecin en confiance …. mais jusqu’à ce jour, je n’ai confiance qu’en un seul être … mon chien ….
    Merci de vous mettre à la portée de vos patients, et surtout, surtout, ne changez pas !

  18. Quietlaugh Dit:

    Moi a vous lire je me dis que c’est parce qu’il y a des medecins comme vous qu’il y a des gens comme moi qui attendent regulierement 3h dans la salle d’attente pour voir ‘leur’ medecin et pas un autre qui est a l’heure…
    C’est surrement aussi pour ca que le concept de medecin traitant etait installe dans ma vie bien avant que cela soit, si ce n’est requis, du moins fortement encourage.

  19. Isabelle Dit:

    Je suis à peu près sure d’une chose : de même que Jaddo voit et verra des tas de patients avec lesquels elle ne ressent pas la même empathie (oui, je sais, « ta mère », mais j’ai pas trouvé mieux) elle n’est sûrement pas non plus le « Docteur Pouteau » de tous les patients.

    Comme le dit si bien Dominique, l’exercice libéral de la médecine a ceci de bien qu’il permet le choix à tous : au médecin de se construire petit à petit une clientèle qui lui ressemble, au patient d’essayer de trouver le généraliste avec lequel il pourra partager un peu de ce « supplément d’âme » non indispensable dans la relation thérapeutique, mais qui, comme le morceau de sucre, aide la médecine à couler…

  20. cardiologue de brousse Dit:

    bien sur que notre exercice s’inscrit dans le temps et que cela donne progressivement une dimension nouvelle à notre pratique, de vieillir ensemble petit à petit avec nos patients; et plus que d’empathie , qui est certes tout à fait nécessaire et utile, je parlerai pour ma part simplement  »d’humanité » et de respect; sans en attendre automatiquement de réciprocité ou de reconnaissance, car c’est en cela que nous devons nous construire : en praticien, en humaniste, mais aussi en connaisseur de la nature humaine,afin d’éviter les désillusions et les blessures narcissiques inutiles.Si l’on  »digère » tout ça, on se met à l’abri de l’effritement de notre motivation dans la pratique quotidienne et on garde intacte cette petite flamme qui nous anime un peu tous (); enfin c’est ce que je pense !

  21. Alex Dit:

    Je suis un profane (je ne fais ni partie du domaine médical, ni paramédical), tombé sur ce blog par hasard. Ca fait longtemps que je vous lis – la rédactrice, mais aussi ses commentateurs – et je ne peux que vous souhaiter une bonne continuation. Vous donnez à la médecine un visage humain et altruiste, qualités qui se font rares dans notre société consumériste et égoïste. Lire ces tranches de vie et de réflexions, c’est tout simplement agréable.

  22. Mistinguette Dit:

    Je n’aurais pas dit mieux qu’Alex.
    Merci.

  23. Emeraude Dit:

    Ce sont des moments comme ceux-là qui font que, comme l’a souligné Dominique plus haut, on rigole quand Mâme Sécu (qui n’a pas du tout le même profil que Mme Pouteau) nous envoie des courriers comminatoires, des tableaux de comparaison avec les collègues du département transformés en pourcentages, des formulaires à recopier (oui, j’ai bien écrit à recopier, je viens d’en faire une page à partir de l’original de son PES pour un patient qui a changé de CPAM)…
    Un seul regard de Mme Pouteau et Mâme Sécu est envoyée aux oubliettes.
    Heureusement sinon on n’aurait jamais le courage de s’installer…

  24. Marie Dit:

    génial, ce blog… superbement racontée, ces rencontres pleines d’humanité !

  25. Mag Dit:

    Merci Jaddo !
    Je vais m’installer dans 2 mois et ce genre de récit motive.
    Je n’ai pas trouvé de texte au sujet de « La Thèse de Docteur » (nécessaire pour devenir le médecin ultime de Mme Pouteau). Est-ce un sujet qui ne t’inspire pas ? Ou n’es-tu pas encore thésée?
    Bises,
    et du soleil du Sud en cette rentrée grippée ;)
    Mag

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