Pas de TPG dans mes souliers.

24 décembre, 2014

Comme on m’a beaucoup demandé sur Twitter « Mais pourquoi t’es contre le tiers-payant généralisé alors que c’est une mesure gentille et que t’es gentille ? » (en substance et en manichéisme) et que 140 caractères c’est finalement assez peu, je vais essayer de vous le faire en plus de caractères ici.
Et comme ça me saoulera d’avoir un billet politicofoutraque en première page (parce qu’on va pas spécialement se fendre la poire, je vous préviens), ça me motivera pour vous raconter rapidement une histoire de patient, avec un peu de chance.

Donc, je m’en vais vous donner mon point de vue à moi, qui n’est pas forcément celui des syndicats que je ne connais pas, ni « le point de vue des médecins généralistes ».
Si tant est qu’il soit besoin de le rappeler.

1/ Point 1 : je ne fais pas grève.
Principalement parce que je trouve que faire grève en plein pendant que les gens nous imaginent déjà faire du golf dans un chalet au ski, c’est vraiment donner des verges pour se faire battre. Et aussi et peut-être surtout parce que, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je suis pas engagée, comme fille. Je raconte des histoires et je vis ma petite vie de petit nombril, et je fais pas dans la politique ou dans le syndicalisme. À tort probablement, mais c’est comme ça. Je vous dis les faits, je ne les défends pas. Les autres points de la réforme que le tiers-payant généralisé, même pas je les connais. Et j’ai tendance à fermer ma gueule quand je sais que je n’en sais pas assez.
Bref, pas assez engagée pour faire grève, et surtout pas à des dates qui nous font passer pour des guignols. J’assume pas.

2/ Point 2 : je suis super contre le tiers payant généralisé.
Pour des tonnes de raisons. Pas idéologiquement. Sur le principe, au départ, j’étais plutôt pour, je me suis dit pourquoi pas.
Basiquement, je suis contre la guerre et le sida, je suis pour la paix dans le monde, les câlins et les pauvres qui peuvent se soigner comme les riches.
Je ne trouve pas que mes patients déjà en tiers-payant (AME, CMU, accidents de travail, ALD à qui je fais le tiers payant etc) soient plus irrespectueux ou plus consommateurs de soins que les autres. Je propose volontiers le tiers-payant sur la part sécu à mes patients qui galèrent (mais pas suffisamment pour avoir la CMU), et dans ce cas ils avancent 6€90 s’ils sont pas en ALD ou 0€ s’ils sont en ALD. On appelle ça le tiers-payant « social » et c’est déjà possible de le faire, même si encore mal vu, découragé et remboursé à contrecœur par certaines caisses de sécu.
Bref, au début je me suis dit que si ça pouvait permettre aux quelques uns** qui sont sur la frontière pas-de-CMU-mais-c’est-quand-même-difficile-d’avancer-les-sous de se soigner et de venir me voir sans être freinés par des considérations financières, tant mieux. Je suis pas loin du point de vue de Dr Milie ici (même si je fais beaucoup moins de tiers-payant qu’elle au quotidien).
Et puis j’aimais bien aussi l’idée que ça permettrait de lisser un peu tout le monde, et que sans doute les patients bénéficiant de la CMU seraient moins mal traités et moins stigmatisés qu’ils ne le sont actuellement.
En partant de mon « pourquoi pas », j’ai commencé à imaginer ce que ça serait, et c’est là que j’ai commencé à flipper à cause des marques blanches sous mon string et du reste de ma peau toute brûlée, couche après couche.

>> Point 2/A : ça va être un bordel infâme.

  • Point 2/Aa : ça va être un bordel infâme de commencer une consultation.
    Parce que pour s’assurer qu’on a une chance d’être payé à la fin, comme je m’imagine les choses (j’espère avoir tort, mais je vois pas comment), il va falloir, à chaque consultation :
    – qu’on vérifie si on est votre médecin traitant (ça a l’air facile, comme ça, à première vue. À première vue c’est facile aussi de demander à quelqu’un s’il a de la fièvre. En pratique il répond « Oui mais j’ai pas pris ma température » ou « Non j’ai pas de fièvre mais je suis fébrile » ou « Oui : j’ai eu mal à la tête » ou « Oui, j’avais le front le chaud » ou « Oui, 37,2″ ou « Oui, 37,2 mais pour moi c’est de la fièvre » ou « Oui j’en ai tous les jours depuis 6 ans » ou « Je sais pas » ou « Non enfin pas vraiment, seulement le soir ». Pour le médecin traitant c’est pareil. Les gens savent pas, ils pensent que c’est nous alors que non, ils pensent qu’ils en ont peut-être un mais ils savent plus qui c’est, ils assurent qu’ils sont suivis ici depuis toujours et que le Dr Carotte les suit depuis 20 ans alors que d’après le dossier on les a vus une fois en 2008, ils ont fait la déclaration mais ils savent pas s’ils l’ont envoyée, ou on les suit vraiment depuis 20 ans mais ils ont changé de médecin en douce sans oser nous le dire. Donc, va falloir vérifier d’une autre façon. En regardant sur le site de la sécu, par exemple, qui est en rade 2 jours sur 7 et dont les listes sont pas à jour 4 fois sur 10. Et même si on tombe sur un jour où ça marche et où la liste est à jour (allez, c’est Noël aujourd’hui), mine de rien c’est du TEMPS.
    – qu’on vérifie si vous avez une complémentaire santé et laquelle (je vous la refais pas en long, mais c’est la même chose, hein. Les gens savent pas.)
    – qu’on vérifie si les droits sont à jour sur votre carte vitale.
    Si vous avez pas de carte vitale (ce qui arrive SOUVENT), je sais pas comment vérifier que vos droits sont à jour et je ne pense pas que l’attestation papier suffise.
    Si vos droits sont pas à jour, si on est pas votre médecin traitant, si vous savez pas si vous avez une complémentaire, la consultation va commencer sur des discussions sur le paiement, sur ce qui restera à votre charge, sur pourquoi on est désolés mais va falloir payer.
    J’ai pas ENVIE de commencer mes consultations comme ça. J’ai envie de commencer mes consultations en prenant des nouvelles de la cheville, ou de la petite-fille, ou de la vie en général. J’ai pas envie de commencer par des problèmes de flicage administratif et de pognon.
    Et déjà que j’ai bien du mal à faire tenir les 2, 3, 4, 7 motifs de consultation en 20 minutes, j’ai pas le temps à consacrer à ça non plus.
    Ni l’envie, ni le temps.
  • Point 2/Ab : ça va être un bordel infâme de courir après les remboursements des parts complémentaires.
    Y a genre 400 complémentaires différentes. Déjà qu’en l’état actuel des choses, c’est un bon bordel de gérer les problèmes de remboursement avec la sécu, j’ose vraiment, vraiment, vraiment pas imaginer quand il faudra gérer les problèmes de remboursement avec 400 interlocuteurs.
    Grosso modo, actuellement, je sais pas comment font les autres cabinets, mais chez Carotte on s’assoit dessus. Il a environ un tiers d’impayés sur ses tiers payants, et il préfère les compter en perte sèche que se péter le cul à courir après.
    Là, je sais pas. J’imagine qu’il faudra qu’on ait une liste quelque part dans un tiroir des 400 complémentaires, avec l’adresse et les numéros de téléphone.
    Qu’il faudra vérifier, consult après consult, si on a bien été payés ou non. Pointer. Attendre un peu au cas où, re pointer. Quand vraiment on n’aura pas été payés, aller chercher le nom de la mutuelle du patient, écrire, ou appeler. Se cogner 10 minutes de Quatre saisons de Vivaldi pour avoir le mauvais interlocuteur, recommencer, et vous connaissez la suite, vous avez tous vécu ça, je ne vous fais pas l’affront de développer.
    Les pharmaciens, ils engagent quelqu’un pour ne faire que ça. Une amie sur Twitter disait grosso modo 20 heures par semaine pour 75 ordonnances par jour.
    Nous, je sais pas comment on va faire. J’imagine que certains médecins bosseront plus, j’imagine que d’autres recevront moins de patients, j’imagine enfin que certains (proches de la retraite par exemple) préféreront déplaquer.
    Plus de temps administratif, ça n’a en tout cas jamais débouché sur plus de soins, ni sur de meilleurs soins pour les patients.

Rien que pour le point 2/A, rien qu’avec ça, même si c’était que ça, je serais déjà contre le TP généralisé.
Parce que j’ai trop peur que la qualité de soin et le temps de soin en pâtisse.
Parce que Marisol Touraine a beau jurer que pas du tout, que ce sera simple avec un interlocuteur unique, je demande sincèrement à voir. Ce n’est encore le cas pour personne, pas pour les pharmaciens, pas pour les cabinets de radio, pas pour les centres de santé, j’ai bien du mal à imaginer que ça deviendrait rose et facile du jour au lendemain. Quand on voit à quel point tout est compliqué, à quel point rien ne marche déjà actuellement, à quel point on passe du temps à réparer des erreurs ou refaire des choses qui sont censées se passer bien / automatiquement / facilement, je ne crois pas un quart de seconde qu’une révolution de cette ampleur puisse se passer facilement. Je suis la naïveté même, mais j’ai des limites.
Déjà, si on avait proposé « Tiers-payant généralisé sur la part sécu », ça aurait été une belle avancée sociale, les gens auraient avancé moins cher, j’aurais réfléchi différemment et peut-être (peut-être ?) été d’accord.

 

>> Point 2/B : la dépendance directe aux complémentaires, acte I

Prenons mon patient Monsieur Martin qui a une complémentaire santé merdique (je ne sais pas, moi, imaginons une complémentaire qui marcherait aussi bien que la LMDE par exemple) qui paye en retard ou mal ou pas du tout, qui est injoignable, qui donne trois réponses différentes les trois fois où on appelle pour pointer un problème.
(Petit retour au point 2/Ab : jusque là, déjà, c’est M. Martin qui se fade les coups de fil et les courriers recommandés. Je suis désolée pour M. Martin, mais je suis quand même bien contente que ce soit lui et pas moi. Parce que multiplié par le nombre de patients, je ne veux pas imaginer que ce soit moi.)
Quand M. Martin en aura vraiment marre, il peut menacer. Taper du poing sur la table, et menacer de changer de complémentaire. Puis, le cas échéant, changer vraiment de complémentaire, quand il sera suffisamment en colère pour se cogner les démarches administratives que ça implique.
Si c’est moi que la complémentaire paye en retard ou mal ou pas du tout, je fais quoi ? Je demande gentiment à M. Martin de changer de complémentaire ? Je le supplie ?  Je le menace ? J’affiche dans ma salle d’attente : « Désolée, mais nous ne recevrons plus les patients adhérents à la complémentaire des jonquilles en fleur, sauf s’ils nous honorent la part complémentaire, parce que les jonquilles en fleur c’est rien qu’un tas d’empaffés. » ?

 

>> Point 2/C : l’inflation des dépenses de santé

Je ne crois pas être d’accord avec mes (nombreux) confrères qui disent que proposer des soins (apparemment) gratuits va conduire à une explosion de la consommation de soins. Comme je l’ai dit plus haut, « mes » patients CMU ou ALD-TP ne sont pas plus consommateurs de soins que les autres. Pas plus irrespectueux, pas plus demandeurs.
Certains le sont, évidemment, mais dans les mêmes proportions que ceux qui ne sont pas en tiers-payant***.
Je me plais à croire que tout est au moins en partie question d’éducation (même si j’abhorre ce terme, je n’en ai pas de meilleur sous la main) et que le fait d’être capable ou pas de comprendre qu’il est inutile de consulter dans certains cas dépend de la façon dont on l’explique et de sa capacité à l’entendre, sans rapport avec son compte en banque ou le fait de ne pas avancer l’argent.
(Cela dit, et même si je déteste cette idée et que j’aimerais vraiment avoir raison, l’honnêteté me pousse à dire que ok, peut-être que les gens ne sont pas plus consommateurs de soins parce qu’ils ont conscience d’être traités de façon exceptionnelle, qu’ils savent pertinemment qu’une consultation ça coûte 23€ même si pas pour eux. PEUT-ÊTRE que dans un système de tiers-payant complet, généralisé, les gens vont finir par l’oublier et que ça va influencer leurs demandes. Je ne le crois pas. Je dis juste que je sais que mon contre-argument « Mais heu c’est pas vrai, mes patients à moi y sont gentils et pas excessifs » n’est pas suffisant et un peu bancal.)
Bref : TPG = sur-consommation de soin, je n’y crois pas, ou je refuse d’y croire, ou je me bagarrerai contre.

Par contre, très clairement, je suis d’accord avec ceux qui disent que ça va entraîner une sur-facturation des soins. Ou plutôt que ça va nous faire arrêter de sous-facturer.
Actuellement, et je sais que je ne suis pas la seule, je sous-facture clairement. Je fais plein d’actes gratuits. Des vaccins, des papiers-pas-compliqués-qui-ne-nécessitent-pas-de-consultation, des consultations à plusieurs. C’est complètement débile parce que je ne suis pas marchande de légumes (2 certificats médicaux achetés 1 gratuit), mais ça se passe quand même comme ça en vrai.
Parce que je me sens parfois un peu honteuse de demander 69€ (surtout à une famille pour qui je sais que ce n’est pas rien) pour une consultation triple qui honnêtement a été plutôt reposante pour mes neurones. Je SAIS que c’est censé venir en compensation de toutes les fois où j’ai fait payer 23€ pour une consultation longue, et compliquée, et fatigante. Je SAIS que si je vous fais payer 23€ pour une injection de 30 secondes, c’est aussi que je vous ferai payer 23€ pour une dépression de 55 minutes.
Je sais que c’est presque anti-éthique d’être parfois contente de « faire une fleur » à un patient, et d’être contente qu’il me trouve gentille, parce que ça a un côté patientéliste qui ne devrait pas avoir sa place dans une relation de soin, mais toujours est-il que ça me fait parfois plaisir quand même.
Et mes lapins, autant vous dire que faire des fleurs à la sécu ou être gênée de demander le prix réel de ma consultation à mon ordinateur, même pas en rêve. (Et oui, bien sûr je sais bien que quand je fais « un cadeau » à un patient, en définitive et par ricochet c’est à la sécu que je le fais, mais entre ce qu’on sait dans sa tête et ce qu’on ressent dans son ventre avec quelqu’un en face, y a comme un monde.)
Je ne vais évidemment pas faire d’actes fictifs, évidemment pas sur-facturer, mais il est certain aussi que je ne ferai plus de cadeaux et que je n’aurai plus de scrupules idiots. Et que ça va se chiffrer.

(Ce point-là rejoint en miroir un peu, sans doute, ceux qui militent pour le côté symbolique du paiement. Qui pensent que ça a un sens, un intérêt dans la relation de soin.
Que déconnecter les patients de cet échange là n’est pas innocent. Que non, ce n’est pas « pareil » de payer son médecin puis de se faire rembourser que de ne pas payer du tout.
Je ne dis pas que c’est mon point de vue, hein. Honnêtement je n’en sais rien, je n’ai pas réfléchi jusque là, mais ce serait sans doute intéressant d’y penser. C’est juste que ça illustre bien que même si sur le papier, ce sont les mêmes sous qui viennent des mêmes poches au final, nous se sommes pas en papier et les apparences ont beau n’être que des apparences, elles ont des répercussions concrètes.)

>> Point 2/D : l’inflation des dépenses de ma poche

Oui, parce que, en n’étant pas spécialement du côté de ceux qui se plaignent des sous, et en trouvant que je gagne super bien ma vie, et en ne voulant pas spécialement en réclamer plus, j’ai quand même pas honte d’avouer que comme tout un chacun, j’aime autant quand on ne m’en enlève pas.
Et le bordel décrit dans les points précédents, le temps passé à faire des démarches administratives, les enveloppes et les timbres et les coups de fils, et surtout les très nombreux probables impayés, ça a un coût. Et ce coût, pour l’instant, il est de la poche des médecins.
J’ai lu des tas de chiffres, mais grosso modo tout le monde s’accorde à l’estimer entre 1 et 4€ par acte.
Travailler plus pour gagner moins.
Remarquez, en tant que remplaçante, je m’en cognerais presque. Je fais une consultation à 23€, le Dr Carotte m’en reverse 17€25 de sa poche À LUI, et derrière, c’est lui qui est pas remboursé. Double peine. Mouahahah.
Enfin bon, ricanera bien qui ricanera le dernier, ça finira bien par être ma poche à moi d’une façon ou d’une autre. Et puis j’aime plutôt bien le Dr Carotte et je souhaite plutôt pas trop de mal à sa poche à lui, et j’ai pas tellement envie de la vider et d’être payée d’elle.

 

>> Point 2/E La dépendance directe aux complémentaires, acte II

Il est pas encore écrit, l’acte II. Il est pas sur le papier de loi. Sur le papier de loi, pour le moment, y a que le joli côté social et gentil et d’égalité d’accès aux soins.
Il est pas encore écrit, mais il me terrifie et j’ai beau être la même naïveté-même que quelques lignes plus haut, je suis intimement convaincue qu’il est déjà en train de prendre forme sous des plumes en coulisse.

D’abord, y a plein de gens qui disent qu’une fois que les dépenses de santé seront camouflées, opacifiées derrière le tiers-payant, une fois que les gens auront l’impression de ne pas payer le médecin, ce sera beaucoup plus facile de manipuler tout ça, et de, en douce, baisser la part de la sécu, monter la part des complémentaires et privatiser l’assurance maladie à bas-bruit. Pas mal de gens en ont parlé mieux que moi (un médecin ici, une pas-médecin mais qui a tout compris ) et ce point-là m’ennuie un peu, je ne développerai pas plus.

Non, le truc qui me terrifie, c’est qu’à la fin les complémentaires me disent quoi prescrire et quels soins donner à mes patients. C’est ça, mon angoisse.

On glisse vers ça, déjà, un peu. Avec les histoires de ROSP, la sécu me donne déjà des bons points (et des sous, hein, soyons clairs) si je prescris bien comme elle m’a dit de prescrire. Y a des jolis points avec lesquels je suis d’accord, et y a des points avec lesquels je suis pas d’accord du tout, qui ne sont pas de la bonne médecine. Et quand bien même je serais d’accord sur tous les points, sur le principe, obéir au financeur de mes prescriptions pour savoir ce que je prescris, y a quand même comme un conflit d’intérêt qui me gène aux entournures.
On commence aussi à avoir des complémentaires qui vous remboursent mieux si vous allez voir l’opticien ou le dentiste qu’elles ont choisi pour vous.

Dans mon cauchemar prévisionnel, un peu plus haut, y avait M. Martin dont la complémentaire refusait de me payer, et contre laquelle je ne pouvais rien faire.
Dans mon cauchemar au carré, y a la complémentaire de M. Martin qui m’écrit pour me dire qu’elle ne remboursera les consultations spécialisées de M. Martin que si je l’adresse à un des spécialistes experts et qualifiés présents sur la liste ci-jointe. Et puis quelques mois plus tard pour me dire qu’elle ne remboursera plus les princeps, que je si je veux que M. Martin soit remboursé de ses médicaments j’ai qu’à y prescrire des génériques. Puis deux mois encore après que si je veux que JE sois remboursée de la consultation j’ai qu’à y prescrire des génériques.
Six mois plus tard, la mutuelle de M. Martin me dira qu’elle est au regret de m’annoncer qu’elle ne peut pas prendre en charge le bilan biologique de M. Martin à qui j’ai prescrit une hémoglobine glyquée alors qu’il en a déjà eu quatre dans l’année, et que la HAS elle dit quatre Hémoglobines glyquées par an et pas cinq.
Deux ans plus tard, la mutuelle de M. Martin pourra aussi me dire par exemple qu’elle travaille en partenariat serré avec le laboratoire MonGrosComprimé, et que quand un équivalent existe de cette marque-là, pour le bon remboursement et des soins optimaux de mon patient et sa santé qui lui tient si cher à coeur, elle sera au regret de ne pas me rembourser si je prescris un laboratoire concurrent. Et que d’ailleurs, l’IRM cérébrale était-elle bien nécessaire alors qu’un scanner aurait suffi ?

Donner tant de pouvoir aux financeurs, donner un pouvoir direct et sans intermédiaires ni transparence à ceux pour qui la santé est une question d’argent ne peut pas être raisonnable. Dans aucun monde, en aucune façon, jamais. C’est forcément une connerie.

Prophétie, fantasmes, diront certains.
Mais nous y sommes déjà. La pente est toute faible. On fait des tout petits pas, on met l’eau à chauffer tout doucement.
Et moi j’ai la frousse.

 

** Pas si nombreux, quand même. Pas autant en tout cas que ce qu’on voudrait nous faire croire en brandissant le côté révolution sociale de la réforme.
La majorité des difficultés d’accès de soin concernent les soins d’optique et dentaires, pour qui le TPG ne va strictement rien changer.
Il y a des patients qui sont « trop riches » pour avoir la CMU, de qui le médecin traitant est trop con pour proposer un tiers-payant social, ou à qui le médecin le propose mais qui n’osent pas l’accepter. Évidemment ils existent, et évidemment ce serait un progrès indéniable de les aider. Mais ils sont moins nombreux que ce que Marisol beugle.
***Mention spéciale à pas-mon patient de l’autre jour qui a rappelé le lendemain de la consultation pour dire qu’il était toujours pas guéri de son rhume et que c’était un scandale de payer 23€ une consultation si c’était pour lui prescrire des trucs même pas remboursés qu’il aurait pu s’acheter lui-même à la pharmacie et qui demandait que je lui rende ses sous.

Ça fait sept ans que j’ai envie de vous parler de Mme Sissoko. Plein de fois. Et puis je pouvais pas. Elle était trop vivante, elle venait trop de sortir de mon cabinet, ses enfants étaient trop présents, j’avais trop peur de la trahir.
Et en sept ans, du coup, j’ai engrangé pas mal de Mme Sissoko.

J’ai rencontré pour la première fois M. Sissoko la première semaine de mon début de remplacement chez le Dr Carotte.
Mettons en 2007, s’il faut situer.
J’avais eu envie de vous en parler parce que j’ai détesté immédiatement M. Sissoko. De toutes mes tripes. J’étais en retard, j’étais paniquée, j’étais pleine de couettes et de certitudes.
Il était venu entre deux rendez-vous, et je l’avais déjà détesté un peu. Il ne parlait pas du tout français, et je l’avais détesté encore plus. Il voulait une « feuilladent » et je n’en avais plus fini de le détester.
– C’est ma femme, la maison, l’a diabétique. La feuilladent !
– HEIN ??
– C’est la femme, la maison, la diabète, diabète ! Faut la feuilladent.
Je vous jure que j’avais tout cherché. La feuille de soins ?? La feuille de quoi ? Un clou de girofle ??
Je vous jure que j’avais tout essayé. J’avais demandé quinze fois, il avait répété quinze fois « La feuilladent ». J’avais montré des papiers, des feuilles de soin, des arrêts de travail, des feuilles A4. J’avais essayé de mimer un clou de girofle. Il répétait « La feuilladent, la feuilladent », et ma salle d’attente était trop pleine, et j’avais craqué.
J’avais fini par foutre M. Sissoko à la porte. Sans feuilladent. Déjà de une on vient pas entre deux sans rendez-vous, et en plus encore moins pour une personne qui n’est pas là, et si JAMAIS on vient entre deux sans rendez-vous pour une personne absente, on s’assure de parler français, merci monsieur, je ne peux rien faire pour vous.

Et puis j’ai fini par rencontrer Mme Sissoko. Amenée par son mari qui ne parlait pas français, ou par ses enfants qui parlaient un peu plus mais ne comprenaient pas grand-chose à ce que je racontais à l’époque.
Mettons en 2008, s’il faut situer.
Elle avait 60 ans, elle était diabétique déjà bien compliquée comme il faut, elle avait un Alzheimer déjà bien cogné.
Ses fils l’amenaient en fauteuil roulant parce qu’elle avait un pied de travers. Ils avaient bien compris que j’avais râlé qu’on fait pas une consultation entre deux pour une personne absente.  Moi, je ne comprenais pas pourquoi elle avait un pied de travers à ce point. On aurait dit qu’elle s’était fait rouler dessus par un cheval. Son pied et sa jambe faisaient un angle improbable pas du tout prévu comme ça par Dieu. J’avais essayé de comprendre depuis quand, si elle s’était pogné la gueule, mais j’avais fini par renoncer. Elle avait un pied de travers depuis des années et c’était comme ça. D’ailleurs y venaient pas pour ça. Y venaient pour la feuilladent.
Au début, en 2008, son Alzheimer était juste bien avancé. Elle ne répondait pas aux questions, elle répétait les deux derniers mots de la dernière phrase prononcée en rigolant de tout son peu de dents.  Elle me reconnaissait et disait « Docteur ! Docteur ! » en souriant tout ce qu’elle pouvait.
Comme elle était très grosse, c’était pas une sinécure pour ses gosses de la traîner jusqu’à devant mon bureau. Il fallait venir en fauteuil roulant jusqu’aux pieds de mon cabinet pas aux normes, la faire boitiller jusqu’à la salle d’attente, la faire asseoir (pas une mince affaire), la faire se relever quand était venu son tour (une grosse affaire), la faire cheminer en slalomant jusqu’à mon bureau pas aux normes, la faire se re asseoir sur la bonne chaise alors qu’elle voulait tout tripoter comme le gamin de 3 ans de la consultation d’avant, l’empêcher de tamponner mon bureau avec le tampon posé sur le bureau, la faire se rerelever pour cheminer jusqu’à la salle d’examen (une très grosse affaire) et la faire enfin se hisser sur ma table d’examen en grimpant le petit marchepied de deux marches (une affaire obèse).
Moi, je restais un peu là les bras ballants à côté, genre je gère et je suis le médecin, je tends les bras au cas où elle se vautre (comme quand j’étais externe et que je devais rattraper des brancards) mais ils étaient tellement plus compétents que moi pour la faire se lever et marcher et grimper des marches. Parce qu’ils faisaient ça toute leur vie, vous comprenez. Alors que moi je la voyais entre un nourrisson de deux mois, une meuf de trente ans avec une gastro et une diabétique de cinquante ans alerte qui parlait bien français.
Bref elle montait sur la table, et ça avait pris quatorze minutes pour la mener là, et ma salle d’attente était toujours pleine et je m’en voulais vaguement mais je les détestais encore un peu.
Et puis je faisais à peu près semblant de bien l’examiner, et puis je rédigeais la feuilladent, avec l’insuline et l’antihypertenseur et la statine, et puis je prenais la carte vitale avec la CMU et je leur disais voilà, bonne journée.

 

Et puis j’ai fini par assez bien connaître Mme Sissoko.  Ils venaient toujours au cabinet et encore aujourd’hui je me demande comment. Il fallait l’aide de trois autres personnes de la salle d’attente pour réussir à l’amener à moi. Et il y avait toujours au moins trois personnes pour aider. Son pied de Charcot (car c’était un pied de Charcot, point de cheval) ne s’arrangeait pas. Son carnet de dextros et son Alzheimer non plus. Elle ne parlait plus. Elle souriait.
On était en 2010, s’il faut situer.
Son mari commençait à s’épuiser un peu. Le boulot sur le chantier, laisser sa femme à la maison avec des cadenas partout et une pointe de culpabilité, parce que sinon elle allait au frigo et mangeait tout (le fromage, la mayonnaise, les œufs, les yaourts, le beurre), obliger ses enfants à passer quand ils pouvaient le midi ou à la récré de 16h, c’était pas une vie.
Un infirmier passait 3 fois par jour à la maison pour les insulines. Il fallait organiser un tour de garde pour lui ouvrir. Les tantes et les cousines s’étaient mises sur le coup. Je faisais la feuilladent pour les médicaments, la feuilladent pour le passage infirmier, je proposais des aides à la maison (peut-être, un peu ?), et voire un jour qui sait, une hospitalisation pour remettre les choses à plat et permettre aux gens de se reposer quelques jours. Mais ce n’étaitjamais le moment.
Je passais la carte vitale en ALD parce que la CMU n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, et je disais bonne journée.

 

Un peu plus tard, j’ai fini par vraiment bien connaître les Sissoko. J’ai arrêté de leur proposer des visites à domiciles qu’ils refusaient toujours. Ils venaient le jour même, à la bonne heure du bon rendez-vous, en ayant pris un peu de marge parce que c’était compliqué, en arrivant 20 minutes en avance mais c’était mieux que d’arriver en retard.
Mme Sissoko ne souriait presque plus. Elle avait le regard vide sur le mur derrière moi, la bouche atone, et des fois, elle partait d’un fou-rire comme un enfant sur un déclencheur mystérieux.
Je faisais des feuilladents à qui mieux mieux, je proposais des aides à la maison toujours refusées (« On s’arrange ») et je signais des feuilladents de lit médicalisé et de chaise percée. On était en 2011, s’il faut situer.

 

En 2012, s’il faut situer, on a quand même fini par se mettre d’accord que j’allais venir à domicile. Ça devenait ridicule.
M. Sissoko devenait vraiment fatigué. Il était passé à mi-temps, parce qu’il y avait beau avoir des cadenas sur les portes du frigo et des placards, ce n’était plus suffisant et il fallait l’attacher à son fauteuil.
Il avait accepté enfin une hospitalisation de répit.  (On dit « une hospitalisation de répit » quand on hospitalise quelqu’un pas tellement pour lui, mais surtout pour sa famille qui s’épuise et qui n’en peut plus.)
Ravie de pouvoir faire enfin quelque chose, j’avais promis à M. Sissoko une hospitalisation rapidement.
Et puis j’avais appelé les hôpitaux. La diabéto en voulait pas parce qu’elle était démente. Ils avaient pas le personnel pour.
La neuro en voulait pas parce qu’elle était diabétique. Ils avaient pas le personnel pour. La gériatrie en voulait pas parce qu’elle avait pas encore 70 ans. Ils avaient pas l’agrément pour. Personne, jamais.
Mes lapins, si je peux vous donner un seul conseil : ne devenez pas dément avant vos 70 ans.
J’ai passé, au bas mot sans mentir, une petite centaine de coups de fil. Oui je sais elle est jeune. Oui je sais elle est démente. Oui je sais elle a un mal perforant plantaire.
Personne, jamais.
Et puis un jour, le miracle. Je ne sais plus quel service me dit que oui, sur le principe, pourquoi pas. Qu’ils rappelleront dès qu’ils auront une place. Je donne mon numéro de portable perso, je donne le numéro de la famille, je donne le numéro de l’amie-voisine-de-la-famille qui parle super bien français.
Deux semaines plus tard, sans nouvelles, je rappelle.
– Ah bah oui on avait une place, mais ils ont pas rappelé.
– Mais… Vous aviez dit que vous appeliez ?
– Ah bah bon on a appelé mais c’était impossible de comprendre, son mari parle pas un mot de français !
– Mais… Mais déjà son mari parle TRÈS BIEN français (fluente que j’étais devenue en M. Sissoko) et ensuite je vous avais donné le numéro de sa voisine…
– Mais ce n’est pas la procédure !
On a un peu réussi à détourner la procédure, ça m’a valu vraiment beaucoup de temps en appels téléphoniques, et surtout encore beaucoup plus de maîtrise de moi-même pour ne pas dire au téléphone : « Ça y est ! On a trouvé une place ! J’ai eu VRAIMENT BEAUCOUP DE MAL ! Parce que vous savez, votre femme, PERSONNE EN VOULAIT ! »
J’étais si fière d’avoir réussi, et surtout si fière de ne pas dire à quel point j’étais fière.

 

Et puis Mme Sissoko est sortie d’hospitalisation, au bout de deux mois, comme c’était prévu. (J’ai reçu une lettre au bout de sept mois qui me racontait l’hospitalisation et qui me disait qu’au bout de deux mois, comme c’était prévu, on la renvoyait à la maison.)
J’ai reçu au bout de deux mois et deux jours un coup de fil de M. Sissoko qui m’annonçait que sa femme rentrait à la maison et qui me demandait de passer.
Pour la première fois. Parce que jusque-là, on l’avait évoqué, mais je n’étais jamais vraiment venue à la maison.
15 rue Jeanne d’Arc. En route.
Ce n’est pas si loin du cabinet. Tant mieux.
J’essaie de me préparer mentalement à la violence de la visite à domicile. Aux odeurs, à la pauvreté, à la maladie, à la détresse.
J’arrive quand la fille de Mme Sissoko la fait lever de son lit médicalisé pour l’emmener au salon.
Elle a 17 ans. Elle est radieuse. Elle sourit de toutes les dents blanches que sa mère n’a plus.
Elle soutient tout le poids de sa mère qui rit aux anges, demi-pas après demi-pas, et elle est belle comme un orgasme simultané.
On dirait Shéhérazade en noire.
Elle s’excuse que son père ne soit pas encore là, en portant sa mère, centimètre par centimètre, le long du très long couloir qui mène de la chambre au salon. Elle sourit et elle radieuse. Et l’appartement sent bon le propre et le repas de midi qui mijote.
On est en 2013, s’il faut situer.
On assoit Mme Sissoko au salon, qui se tourne immédiatement vers la télé qui diffuse « Un cas de divorce » ou « Tribunal » ou en tout cas je ne sais quoi avec de mauvais acteurs qui jouent dans un mauvais tribunal.
Le père arrive bientôt. On discute. Le transit, ça va. Elle tousse toujours. Elle mange un peu trop mais comme on l’attache ça va mieux.
Je lui demande s’il faut la feuilladent, il me dit que oui. Je la fais.

 

Visite à domicile. Mme Sissoko sort d’une hospitalisation pour sa quatrième pneumopathie de déglutition : comme elle est couchée la moitié du temps, elle avale de travers.
A l’hôpital, avec l’eau gélifiée (et un peu les antibiotiques), ça va tout de suite très mieux. Mais l’eau gélifiée, c’est pas remboursé par la sécu. Ni en CMU, ni en ALD. Alors Mme Sissoko n’en a pas, parce que ça coûte 6€ par jour et que c’est pas possible. Du coup ça fait 4 hospitalisations de 8 à 12 jours en 6 mois, aux frais de la sécu, pour pneumopathies de déglutition. À pas loin de 900 euros la journée d’hospit. C’est vrai que c’est bien pensé.
On discute un peu parce que M. Sissoko est contrarié. « Elle mange son fauteuil ».
– Elle MANGE SON FAUTEUIL ??
Je pense que j’ai dit ça comme M. Le Quesnoy dit « ILS SENTENT DE LA COLLE ? »
Ouais, elle mange son fauteuil, il me confirme.
Il commissure. Je commissure. On se regarde et on passe au fou-rire. Intarissable.
J’essuie une larme. Il en essuie une. Et puis deux. Il pose la main sur mon épaule, il dit  : « Y faut bien rire, si on peut pas pleurer. »
On est en 2013, s’il faut situer.

 

Visite à domicile. Mme Sissoko ne quitte plus son lit. Le trajet du lit au fauteuil est devenu trop compliqué.
Elle ne mange plus son fauteuil, elle mange le lit, et le mur, et ses couches.
M. Sissoko a arrêté de travailler, parce que les sous qu’il payait pour l’auxiliaire de vie c’était encore plus que son salaire. Alors bon, tant qu’à faire.
La fille revient du collège pendant qu’on règle les derniers détails de la feuilladent.
Le père et la tante se regardent, je sens que je gêne un peu mais qu’ils m’oublient vite, ils sortent de sous la table une espèce de faux sac minable en faux cuir avec un faux logo Chanel dessus. Ils lui tendent, et ses yeux s’illuminent, et Shéhérazade s’allume de l’intérieur. S’il était dieu possible de s’illuminer encore plus. Elle est belle comme un orgasmes simultané en buvant du Petrus. Elle serre le sac contre son cœur et c’est le plus beau cadeau qu’on lui ait jamais fait. Elle vient d’avoir 18 ans.
On est en 2013, encore, s’il faut situer.

Et puis Mme Sissoko est morte.
Au décours d’une énième hospitalisation pour une pneumopathie de déglutition, ou pour un mal perforant plantaire, je ne sais plus.
Je n’ai pas revu M. Sissoko depuis. Je ne suis pas son médecin traitant. Je lui ai fait une ordonnance, une fois, sur un coin de table pendant une visite parce qu’il me racontait entre deux un truc qui méritait une ordonnance ; une seule fois je lui ai fait une ordonnance et une lettre pour son médecin traitant à lui.
Je ne l’ai pas appelé.
Parce qu’il a beau parler très bien français, au téléphone, sans l’avoir en face de moi, je n’aurais pas pu dire tout ce que j’aurais voulu lui dire. Parce qu’au téléphone on n’aurait pas pu pleurer et commissurer et rire quand même.

De toute façon, même en face, tout ce que j’aurais voulu, je n’aurais pas pu lui dire.
De toute façon ça aurait été une connerie incommensurable de lui dire, parce que sa femme est morte et qu’il s’en fout bien que je suis devenue médecin généraliste grâce à lui.
Mettons en 2014, s’il faut situer.

E-A-U

8 février, 2014

Dans mes révélations médicales, il y a eu la fois où j’ai réalisé que les yeux se croisaient à l’intérieur de la tête, la fois où j’ai réalisé que je voulais être généraliste, et la fois où ma mère m’a dit « Moi, quand je m’endors pendant une consultation, je me méfie. C’est souvent qu’il y a une histoire de violence. »

Ouais, je sais, ça fait mystique, hein ?
Pardon Maman de déformer tes propos, et d’en extraire un tout petit bout racoleur pour appâter le lecteur.
Il se trouve que ça a été mon e-a-u d’Helen Keller à moi. La phrase qui m’a ouverte à la compréhension de tout un tas de trucs enfouis, que je sentais confusément mais sans avoir jamais réussi à mettre le doigt dessus : des fois, pendant une consultation (ou ailleurs, mais là on cause de consultation), notre bide nous parle.
Et ce que notre bide nous dit, c’est pas seulement un machin gênant à faire taire pour mieux se concentrer sur le patient.
Ce que notre bide nous dit, c’est un symptôme. Et parfois un symptôme important.

Le contre-transfert, c’est pas « Ouais des fois j’aime pas un patient relou, c’est rien qu’un con, ahlala je fais un contre-transfert faut que j’arrive à lutter contre. »
Le contre-transfert, c’est tout ce que vous dit votre bide sans passer par la case de votre tête. Et avec lequel il faut composer. Pour le faire taire parfois (pas souvent), mais aussi pour l’écouter, pour l’intégrer au reste, pour en faire un outil diagnostique ou un outil thérapeutique. Le contre-transfert est ton meilleur ami.
(Bon après c’est moi qui appelle ça contre-transfert, hein. C’est mon contre-transfert à moi que j’ai, je suis désolée pour les gens qui s’y connaissent mieux que moi et qui vont hurler. J’ai collé ce mot-là sur ce concept-là, je ne jure de rien. Sinon je l’appelle aussi l’alarme bidale, ça fait moins frimeur.)

Comme ça m’a changé la vie, je vais essayer de vous raconter un peu comment. Au cas où ça changerait la vôtre un peu aussi.
Comme c’est très compliqué et encore fameusement obscur pour moi, ça va être le bordel.
Mais merde, j’ai l’impression d’avoir découvert le feu, je dois partager.

L’alarme bidale, donc, c’est la version plus large de ce que j’avais appelé ailleurs le signal d’alarme. Le signal d’alarme c’est rien qu’une sous-classe d’alarme bidale, quand ton bide te crie « Run, you fool ».
Parce qu’il y a plein d’alarmes bidales différentes.

Alors après tout le boulot c’est de réussir, en quatre étapes successives de maîtrise de l’alarme bidale, à l’entendre, à l’écouter, à la comprendre, à en faire quelque chose. (Ce truc très moche synthétisé qu’on dirait une marguerite des compétences de mes couilles, il est de moi, hein, pas de ma mère. Je dis ça pour son honneur.)

L’entendre, c’est super fastoche, c’est juste laisser une petite place dans sa tête pour formuler la phrase « Tiens, y se passe quelque chose dans mon bide ».
Mais bon déjà, faut ménager la place. Pas forcément si évident quand « Dieu du ciel, c’est quoi déjà l’antibio pour les parotidites, et d’ailleurs, qu’est-ce qu’une parotidite ? » est en train de prendre tout l’espace alloué.
Mais juste déjà, entendre.
« Bide, Bide, roger. Demandons autorisation de parler à Tête. »

Ensuite, écouter. Ok, il se passe un truc dans mon bide, qu’est-ce que c’est ?
Et prenons un exemple fastoche pour commencer, genre : « Tiens, je suis en train de me mettre en colère » .
Ça l’air tout con comme ça à première vue (mais c’est plein de bonnes choses qu’on peut pas comprendre, nous, humains), mais de passer du machin qui bouillonne au creux du ventre, du malaise obscur et de la tension dans les muscles à la phrase dans le cerveau à soi-même « Tiens, je suis en train de me mettre en colère » , c’est déjà un bout de chemin.

Si on veut pousser un peu, amusons-nous :
– Pourquoi est-ce que je suis en colère ? À quel moment ça a commencé ?
– Ah bah tiens, ça a commencé quand elle a dit « Et puis d’ailleurs en ce moment j’ai du mal à dormir » .
– Bon. Est-ce un motif valable de colère que ton patient n’arrive pas à dormir ?
– Nan.
– Pourquoi ça te met en colère, alors ?
– PARCE QU’ELLE ME DIT ÇA À FIN DE CONSULTATION MOINS CINQ ET QUE C’EST LA QUATRIÈME DE SUITE CE MATIN ET QUE J’EN PEUX PLUS DES INSOMNIES DE SEUIL DE PUTAIN DE SA RACE !
Bravo, vous venez de franchir l’étape pas si facile que ça de comprenage de l’alarme bidale.
Essayons maintenant d’en faire quelque chose.

– Ok, donc on est d’accord que ton patient, là, c’est pas sa faute ? Il a juste fait la même chose (pas répréhensible) que tes trois patients d’avant, et juste t’as plus la patience pour re-partir dans la problématique des troubles du sommeil qui débarquent en fin de consult, c’est bien ça ?
– Ouais, c’est ça. Enfant de sa mère, merde, je suis fatiguée, je veux une gastro !
– Ok. Alors. Tu te souviens dans quelle disposition d’esprit tu étais pour le premier patient ? Ouais ? C’était facile, nan ? T’as fait une belle consult qui t’a fait plaisir, non ? Bon bah alors tu me calmes ce bide, tu te remets dans la disposition de patient -4 et tu recommences.
– Mais j’ai pas le teeeeeeeeeeeeeemps !
– Nan, c’est pas vrai. Ça va te prendre autant de temps de t’énerver et de bougonner et de râler que de faire un truc bien. Et puis le temps c’est pas grave. Tu l’as fait pour patient n-4, y a pas de raison que tu le fasses pas maintenant.
– Ouais, bon, ok, c’est vrai. C’est pas sa faute.

Et là, soudain, en vrai, vous sentez un truc qui se passe dans votre ventre.
Comme si on avait retiré la bonde de la baignoire. Vous étiez folle de colère et d’impatience, et ça fait brrrrlbrllllbrrrrrl et vous sentez physiquement la fatigue et la colère quitter votre bide. Et vous re-aimez votre patient. Et c’est pas sa faute. Et vous faites votre boulot d’insomnie de fin consult, facilement, sans angoisse et en étant fière de vous.
Jvous jure que ça marche comme ça.

 

Je fais un aparté dans ce futur-trop-long-post pour vous raconter un autre truc, qui découle du dernier, et dont j’avais prévu de faire un billet à part entière. Ça fera un vraiment trop long billet à la fin, mais tant pis.
Est-ce que vous le voyez, ce patient de 87 ans qui reboutonne sa chemise en 17 minutes en fin de consultation alors que votre salle d’attente est bondée ? Qui se lèche le doigt pendant 38 secondes pour réussir à détacher le chèque en 57 ?
Qui a rangé sa carte vitale, mais qui se demande s’il l’a bien rangée, qui croit que vous ne lui avez pas rendue, alors qui vous demande « Vous m’avez rendu ma carte vitale ? » et à qui vous dites que oui, vous venez de lui rendre il y a 30 secondes, et qui ressort son portefeuille de la troisième poche intérieure de sa veste, en ayant d’abord essayé les deux premières, et qui ouvre son portefeuille avec une lenteur indécente pour constater que oui, la carte verte est là, et qui essaie de ranger son portefeuille dans la deuxième poche sauf que c’est là où il a déjà rangé l’ordonnance, alors il se demande ce que c’est que ce papier et il ressort l’ordonnance et il la déplie lentement et il dit « Ah, c’est l’ordonnance ! » et il la range dans la deuxième poche puis il re-range son portefeuille dans la troisième et vous avez JUSTE ENVIE DE MOURIR ?
Vous le voyez ? Vous le sentez votre ventre qui bouillonne ?
Alors moi, j’ai trouvé un truc imparable.
Quand je me sens comme ça, à trépigner sur ces deux minutes perdues (deux minutes, sur une consultation de vingt, bon…), j’invoque ma grand-mère. J’essaie pas de me raisonner à coups d’arguments (ça marche pas), j’essaie pas de me dire « Sois patiente, il est vieux, c’est pas sa faute, c’est juste deux minutes sur une consultation de vingt. »
J’invoque ma grand-mère, je regarde son visage et je pense à elle.
Et la bonde s’ouvre. En un visage, plus puissant que tous les arguments du monde. Je SENS dans mon ventre la patience que j’aurais voulu que tous les soignants du monde aient eue pour elle, je me sens me remplir de toute la douceur qu’elle méritait, et je ne suis plus en colère, et les deux minutes passent en un moment fugace, joli et gnangnan d’apaisement.
Je ne suis pas en train de dire que je me raisonne en me disant « Et si c’était ta grand-mère, hein, connasse !?? ».
Nan, juste je pense à elle, avec mon bide. Et ça putain de marche.
Fin de l’aparté.

Voilà pour le niveau 1 de l’alarme bidale. La bête maîtrise d’un sentiment inopportun. C’est du ras-des-pâquerettes, mais dieu du ciel, ça permet déjà d’économiser une énergie folle. Et rien que pour ça ça vaut le coup.

Des fois (souvent), c’est plus compliqué que ça.

Des fois, je sens qu’il se passe un truc dans mon bide, je l’entends, je l’écoute, mais je ne comprends pas pourquoi.
Alors je le range dans un tiroir. « Cette fois-là, ton bide a dit tel truc. Ça reste un mystère, consigne-le, on verra plus tard. »

Et du coup, des fois, après, ça m’aide à poser un diagnostic. Parce que je me suis rendu compte, à force d’écouter, que ça sonnait toujours pareil face aux mêmes patients.
C’est pas systématique, c’est pas exclusif ; ça ne suffit pas, évidemment.
C’est juste un symptôme de plus, sauf qu’au lieu de venir de la bouche du patient, il vient de la bouche de mon bide.
C’est juste, heu… une espèce de vague, un roulis dans le ventre, qui reste bloqué quelque part juste avant la limite de la conscience.
Par exemple, quand j’ai l’impression que j’assiste à la consultation de l’extérieur, comme si j’avais une boîte de pop-corn et que j’étais derrière moi-même, avec mes pop-corn, en train d’écouter la patiente parler, bin je sais que ça me fait ça avec mes quatre patientes bipolaires, alors ça me donne l’idée de chercher un peu dans ce sens-là. Je ne l’explique pas. Je n’explique pas plus le coup du « pop-corn > bipolaire » que le coup du « somnolence > violence », mais c’est comme ça.
Un symptôme en plus dans la liste. Des fois c’était ça, des fois non, comme pour n’importe quel symptôme. Je ne sais pas du tout d’où ça sort, ni expliquer pourquoi ce sentiment-là, mais c’est juste que c’est comme ça, et ça me donne un élément de plus.
« Tiens, ce patient me met dans le même état bidal que M Hypo et Mme Hyper qui sont bipolaires, c’est peut-être un indice. »

Et j’ai un autre exemple (ouais).
Plusieurs fois, j’ai eu le ventre qui bouillonne et surtout l’impression de grimper une échelle. (Je ne peux pas vous l’expliquer mieux que ça, mais j’ai cette image d’échelle à chaque fois.)
Et j’ai vu l’agressivité monter, et je me suis entendue dire des trucs de médecin paternaliste, de « C’est quand même moi qui sais », de « Vas-y, c’est quiquafait dix ans d’études entre toi et moi ? ».
J’ai entendu ma voix prendre un ton pincé, monter d’une octave, dire un truc faussement arrangeant dans un degré mal défini mais bien au-delà du premier, du genre « Oui, voyons ça », avec un ton de mégère et à moitié l’envie de me baffer et mon ventre qui criait « Nooooon arrêêêêête ! C’est piiiiire » alors qu’un autre bout de neurone criait « Jm’en fooooous ! Sale coooooon ! »
Avec le recul, j’ai repensé à toutes ces consultations-là.
Et c’était toujours un mec d’une cinquantaine d’années (parfois une femme, mais plus rarement), qui m’avait prise un peu de haut, qui avait dit des trucs un peu sur tel fil, qui avait une attitude un peu comme…
Et en fait qui me méprisait.
J’ai pu mettre le doigt dessus : les gens qui me font monter sur l’échelle, c’est les gens qui me méprisent.
Du coup, maintenant, j’arrive à faire redescendre le truc.
Je vois l’échelle, je me vois grimper dessus, et j’arrive à dire quelque chose.
Quelque chose d’un peu pourri, d’un peu bancal, du genre : « Bon, j’ai l’impression qu’il y a un problème de confiance », et que j’adapte en fonction. « Peut-être que ce serait mieux si vous reparliez de ça avec le Dr Carotte », « Peut-être qu’il y a un problème dont vous ne m’avez pas parlé ? », bref, toujours est-il que maintenant je mets le doigt dessus et j’arrive d’une façon ou d’une autre à redescendre de l’échelle au lieu de continuer à grimper de barreau en barreau et d’octave en octave vers un échec prédit d’avance.

Ça reste bordélique, ça reste brouillon mais je sais que je suis sur le chemin. Après, on affine.
On essaie de repérer mieux quel sentiment, à quel moment, pourquoi, sur quelle phrase. On essaie de faire un lien plus précis entre les choses que mes flous « Je sais pas pourquoi mais devant telle situation mon bide dit tel truc ».
Je n’en suis pas encore là.
Je pense que les gens qui savent, qui ont été formés pour (c’est-à-dire ceux qui n’ont pas fait d’études de médecine), ont un contrôle vachement plus fin de l’alarme bidale que moi.
Mais putain, ça m’aide. Au jour le jour.
Dans nos études, moi, j’ai plutôt le souvenir qu’on nous apprend à étouffer notre bide. On nous apprend qu’il est parasite, qu’il faut le faire taire, qu’il faut se boucher les oreilles en disant lalalalalaj’entendspasj’entendspasj’entendsquemonpatient.
C’est pas vrai. Ce qu’il faut étouffer, c’est de réagir cortico-sous-corticalement  à notre bide.

Votre bide est votre meilleur ami. En vrai.
Écoutez-le, il a des choses à vous dire.