J’ai craqué, il y a trois semaines.
J’ai appelé.

Je le savais, que c’était une grossière erreur. Pertinemment. Je savais que j’aurais en raccrochant davantage de questions et des envies diffuses d’attentat à la bombe. Mais je suis faible. Je suis naïve. Je suis jeune et pleine d’espoirs.
Et puis surtout j’étais acculée. Je me suis donc planifié une matinée Urssaf et j’ai posé une demi-journée de congé.
(C’est pas vrai ; en vrai je bosse pas à plein temps. Comment les gens qui bossent à plein temps arrivent à joindre l’Urssaf au téléphone, ça reste pour moi un mystère insondable.)

- 1er appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
- Un peu plus tard, 2ème appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
- Un peu plus tard, 3ème appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
M’en fous, j’ai prévu le coup. J’ai mon café, mon paquet de Marlboro, mon triple fenêtrage sur le PC, mon chargeur de téléphone à portée de main ; je suis PRETE.
- Un peu plus tard, 4ème appel, victoire ! On me déclare qu’un conseiller va prendre mon appel, qu’on est désolé pour l’attente qu’on espère me rendre agréable sur fond de Vivaldi, et que je peux retrouver toutes les informations relative à ma situation sur doublevédoublevédoublépointurssafpointéfer.
- Douze minutes plus tard, je suis obligée de me rendre à l’évidence : je pensais être préparée, mais je le suis mal. Le café est une mauvaise idée, je dois raccrocher pour faire pipi.
- Un peu plus tard, 5ème appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.

Au quinzième appel, j’ai quelqu’un. Un type charmant comme d’habitude.
Je ne plaisante pas, ils sont VRAIMENT charmants. Je les soupçonne d’être très lucides sur la qualité et sur la clarté de leur organisation, alors ils compensent. Je ne sais pas comment ils tiennent le coup pour rester souriants, alors que je suppose qu’ils enchaînent les coups de fil épuisants, au mieux de gentilles demeurées comme moi qui ne comprennent rien mais avec gentillesse, au pire de types non naïfs, non jeunes, agressifs et énervés.
Bref, je tombe sur un type charmant.

- Bonjour, je suis vraiment désolée que mon coup de fil tombe sur vous, mais j’ai des questions. Un tas de questions, j’espère que vous avez du temps devant vous.
- Uhuhuh, écoutez Madame, vous savez, je n’ai pas le droit de rester trop longtemps au téléphone avec le même interlocuteur, dans dix minutes je suis obligé de raccrocher, mais je vais faire un gro-t-effort et je vais faire le maximum.
- C’est très gentil à vous de faire un gro-t-effort, me suis-je entendu dire (je ne suis pas d’un naturel moqueur, mais après 2h15 pour avoir quelqu’un au téléphone, c’est sorti tout seul). Je vais essayer de commencer par le début, et on verra jusqu’où on peut avancer. Alors. Première question : j’ai un problème de courrier en ce moment. J’ai déménagé, j’ai fait un transfert de courrier, mais ça ne fonctionne pas et ça fait un mois que je ne reçois pas de courrier. Étant donné que la fois dernière vous m’avez envoyé les huissiers pour me réclamer une somme que vous ne m’aviez jamais demandée auparavant, je me méfie un peu, et je voulais vérifier que je n’avais pas manqué une lettre importante ce dernier mois, que je ne suis pas en retard pour quelque chose ou je ne sais quoi.
- Alors, pour déclarer un changement d’adresse, il faut nous envoyer un courrier, madame.
- Non non, mais c’est pas ma question. C’est juste pour vérifier que vous ne m’avez rien envoyé d’important que j’aurais raté au courant du mois dernier.
- Oooooooooooooh, d’accord ! Alors, regardons….

Et on a regardé. Le bilan, donc, après dix minutes de gro-t-effort :

1) Je ne suis en retard pour aucun paiement. Mais c’est quand même bizarre étant donné qu’il y a un paiement de 508 euros que j’aurais dû faire début février, mais que je n’ai visiblement pas fait, mais en même temps c’est marqué nulle part que j’ai un impayé, donc c’est sans doute que tout va bien, mais il n’est pas sûr parce que c’est bizarre quand même que j’ai un paiement pas payé mais pas impayé quand même. Je me suis inquiétée, arguant en substance que si y a un truc que j’ai pas payé, c’est quand même peut-être que je dois le payer à un moment donné. Il a dit que puisque que le dossier contentieux était vide, c’est qu’il n’y avait pas de contentieux et que je ne peux pas régulariser une situation qui n’est pas signalée comme étant irrégulière. Un super-conseiller devra me rappeler dans deux jours pour essayer de tirer ça au clair.
2) Mon dernier paiement par TIP de 43 euros, par contre, il ne sait pas du tout à quoi il peut bien correspondre, est-ce que j’aurais une idée de ce que c’est ?
3) Pour éviter d’être dépendante du courrier et d’être embêtée par ces histoires de lettres perdues, il me suggère de m’abonner à doublevédoublevédoublépointurssafpointéfer, c’est super pratique et on peut tout gérer depuis le site. Ils m’enverront un mot de passe par courrier en, je cite, « croisant les doigts pour que je le reçoive ».
4) Il ne sait pas du tout pourquoi j’ai DEUX comptes Urssaf, dont un en tant que « Praticien auxiliaire médical » sur lequel on m’a demandé un paiement en 2008 puis plus rien. Suis-je bien sûre et certaine de n’avoir jamais été auxiliaire médicale en 2008 ? Mmmm c’est très bizarre, et un super-conseiller devra me rappeler dans deux jours pour essayer de tirer ça au clair.
5) ((Long préambule : Pour faire ma déclaration d’impôts aux impôts, j’ai besoin d’avoir le détail de ce que j’ai payé à l’Urssaf. La ventilation, ça s’appelle. En gros, je dois savoir que sur les 1000 euros payés en juin, c’était 200 de CSG + 500 de CRDS + 300 de AF. Évidemment, je n’ai pas le moindre début de commencement d’idée de ce qu’est la CSG ou la CRDS, mais je sais que je dois savoir combien j’ai donné pour quelle part à chaque fois)) . C’est merveilleux, l’Urssaf me fournit gentiment les documents détaillant la ventilation de tous mes paiements. Le problème, c’est qu’aucun paiement déclaré par l’Urssaf sur le merveilleux document ne correspond à ce qui a réellement été prélevé sur mon compte en banque. Donc je suis bien embêtée pour faire ma ventilation, puisqu’on me donne le détail pour des sommes qui ne correspondent à rien sur ma comptabilité. Lui non plus ne sait pas du tout à quoi correspondent les montants qu’on m’a débités. Par exemple, le chèque de 1345 euros de novembre : « Le plus proche qu’il voit c’est 1569 pour l’échéance de décembre, alors c’est peut-être ça », qu’il dit. Moi aussi, ducon, le plus proche que je vois c’est 1569, mais  ça va être un tout petit peu imprécis pour les impôts…  Un super-conseiller devra me rappeler deux jours plus tard pour essayer de tirer ça au clair.
6) Il va d’ailleurs m’envoyer gentiment en plus ces documents par courrier. En croisant les doigts pour que je les reçoive, toujours.
7) Je n’ai jamais vu autant de mystères sur le compte d’une seule personne ! qu’il s’ébaubit, ce con…
8) D’ailleurs il vient de se rendre compte qu’il leur manque mes « cotisations sociales personnelles obligatoires déclarées pour l’année 2008 (hors csg – crds)  » , et que ce serait bien que je leur envoie. J’ai jamais souvenir qu’on m’ait demandé ça, je ne sais foutrement pas ce que c’est ni où le trouver. Le monsieur se ferait un plaisir de me l’expliquer, mais les dix minutes sont malheureusement écoulées. De toute façon, je n’ai pas à m’inquiéter, il m’envoie la demande par courrier.

Je suppose qu’il est inutile de vous préciser que trois semaines plus tard, je n’ai pas reçu de courrier, et qu’aucun super conseiller ne m’a rappelée.
Je dois rappeler.
J’ai peur.
J’ai vraiment, vraiment peur.