Accroche toi au pinceau.

18 février, 2009

Laissez-moi vous raconter un de mes premiers orgasmes médicaux.
Et je ne dis pas ça seulement pour faire plaisir à Google.

Les « visites de CHU » commencent à faire figure d’images d’Épinal.
On les lit partout, depuis des années, et on les connaît maintenant par cœur : le cortège idiot de blouses blanches, qui farandole de chambre en chambre, fait irruption au chevet d’un patient qu’on n’a pas prévenu et qui avait naïvement planifié de passer les quelques prochaines minutes à se gratter les couilles, s’amasse autour de lui sans le saluer, pour parler de lui devant lui et à d’autres.

Bref, des grandes visites à ce point grotesques et odieuses, je n’en ai pas connues TANT que ça.
C’est peut-être bon signe, c’est peut-être que ce n’est plus si fréquent ; qui sait…

Bref, pas tant que ça mais quand même.
Au moins dans deux stages.
Dont un, douce ironie, dans un service de psychiatrie.

Parce que décidément ce stage était très ironique, et en même temps tout à fait navrant de stéréotypes idiots, on rajoutera que le chef de service était fou.
Oui, pardon, je vous sors le coup de la visite-chenille et du psychiatre fou. C’est éculé, je sais, mais je n’y peux pas grand-chose.
Le chef était fou, donc.

Un très gentil fou, aux cheveux blancs et naturellement hirsutes,  complètement dans la lune.
Parfaitement imperméable à l’humour et au second degré, qu’il ne comprenait pas, et incapable de vous regarder dans les yeux en vous parlant.
Moi, déjà, quand un patient n’est pas capable de soutenir mon regard, je tique. Si j’étais patiente et que mon psychiatre était infichu de me regarder dans les yeux, inutile de souligner à quel point je partirais en courant.
Bref, un grand type aux cheveux blancs, qui regardait ailleurs en vous parlant, et qui enchaînait ses mots d’une voix trop lente et trop douce, parsemée de tics de langage : Heu… Mmmm… Oui, bien sûr, bien sûr… Mmm… Bien sûr…
Le gars qui fait pas tout à fait ancré dans la réalité, quoi.
Parfait pour les congrès et parfait pour les cours en amphithéâtre à la fac. C’était juste un peu ballot qu’il exerce avec de vrais patients.

Jamais dans le service (naturellement, il était quelque part dans ses bouquins, puisque je ne vous épargnerai aucune platitude), sauf un mercredi sur deux, pour le grand tour du mercredi.
Et là, jouez hautbois résonnez musettes, on ne faisait pas les choses à moitié.
La plus stéréotypée des visites stéréotypées, dans toute sa splendeur.
Avec la cerise supplémentaire d’un patron fou, qui parlait à des fous sans jamais leur répondre et sans jamais les regarder.

Là, pour le coup, on avait VRAIMENT l’impression d’être au zoo.

Les gens lui racontaient leurs histoires (je n’ai même jamais bien compris pourquoi ils lui racontaient des trucs, étant donné qu’il donnait l’impression de regarder à travers eux quelque chose de bien plus intéressant loin derrière, et d’écouter à peu près de la même façon…), lui avait les mains jointes, les yeux far far away, et il hochait la tête en disant « Mmm, mmm, bien sûr, bien sûr ».
Des fois, quand le patient était complètement délirant, ça donnait des trucs rigolos.

- Je crois que mes médicaments sont empoisonnés par les infirmiers.
- Mmm, oui, bien sûr.

 

Mais revenons à mon orgasme.
C’est une des patientes du service qui me l’a donné.
La quarantaine, schizophrène, plutôt pas si mal équilibrée. Assez mal pour être hospitalisée, certes, mais pas du tout délirante. Elle était enceinte d’environ 7 mois, et l’un des enjeux de l’hospitalisation était de déterminer s’il allait falloir placer son enfant ou non.

Nous sommes arrivés dans sa chambre par un beau mercredi matin.
Stupeur, elle n’y était pas.
L’infirmière s’est confondue en excuses, a dit qu’elle avait dû aller boire un café alors qu’on lui avait pourtant bien dit que c’était mercredi, est partie la chercher en courant.
Le grand patron qui attend la patiente, premier pas vers le monde à l’envers.

Ce délai inattendu nous a permis, une fois n’est pas coutume, de tous rentrer dans la chambre, et de nous y aligner sagement. Comme la chambre était petite et que nous étions nombreux, nous en avons couvert presque tout le périmètre, coudes à coudes, en bons petits soldats-oignons. Grand côté, petit côté, grand côté.
Restait le petit côté de la porte, que la patiente a fini par franchir, talonnée par l’infirmière.
Elle s’est immobilisée une seconde sur le seuil, devant le spectacle du grand U blanc qui l’attendait dans un silence religieux.
Elle a lentement jeté un regard circulaire sur nous.
Elle a eu un tout petit sourire en coin, et elle s’est mise en mouvement. Elle s’est approchée du grand type qui faisait office d’extrémité du U, a tendu une main décidée vers lui, en disant : « Bonjour. Je suis Madame Compté. »

Bien obligé de lui serrer la main, l’autre en face. Et de bredouiller un bonjour hâtif. (Il ne s’est pas présenté, quand même, l’indécence a ses limites.)
Et elle a commencé à faire le tour du U. En prenant son temps. Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
Bonjour, poignée de mains. Bonjour, poignée de mains. Bonjour, poignée de mains. Vous êtes venus me voir ? Voyons-nous !
Nous étions une vingtaine, autant vous dire que ça a pris du temps.
Estomaquée, l’assemblée. Estomaquée et silencieuse, de plus en plus gênée au fur et à mesure des cérémonieuses salutations. Cinq longues, incongrues et savoureuses minutes de revanche.
On n’allait pas quand même l’engueuler de nous obliger à perdre notre temps à lui dire bonjour.
On ne pouvait pas dire une chose pareille.
Pourtant, c’était sur tous les visages : « Ça ne se fait pas de dire bonjour aux gens ! Vous êtes folle ! Pour qui vous prenez-vous !? ».
Mais le dire à voix haute aurait été un aveu.
L’absurde, quand il est trop honteux, ne peut être que tu.
Alors, les gens s’étaient inclinés. La tête basse, ils avaient serré cette main. Tous. En marmonnant bonjour. Le grand patron itou.

Quand la réalité est devenue trop folle, une leçon de normalité donnée par une schizophrène, ça n’a pas de prix.
Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière

25 Réponses à “Accroche toi au pinceau.”

  1. Néwick Dit:

    Hahahaha
    Merci beaucoup, j’adore ce blog ! (hmm, Jaddo, j’adore… presque un slogan) ok je->[]

    En tout cas, j’ai beaucoup ri cette fois-ci !

  2. DocV Dit:

    Heureux les fêlés….ça c’est beau!

  3. Pandore Dit:

    Merci Jaddo …. Ce billet m’a VRAIMENT fait hurler de rire!

  4. yann Dit:

    J’avais eu une patient maniaque qui avait fait ça à une visite, serrer les 15 mains des visiteurs. C’est vrai que la ré-humanisation des visites par les patients a du bon.
    Bon, elle m’avait tapé l’affiche en m’interpellant devant le patron « tiens, vous l’avez plus vos chaussures rouges d’hier ? Dommage, elles étaient plus sympa que celles là ».

    C’est vrai, madame, j’avais enlevé mes chaussures rouges, mais c’était surtout pour être discret pendant la visite…

  5. Monsieur J Dit:

    @Néwick : ah oui moi aussi je veux jouer au jeu du « trouvons un slogan toupourri pour jaddo ! »

    J’ai :

    « Quand c’est trop c’est trop Jaddoooooooo ! »

    Et hop je ——–> []

  6. eo Dit:

    Excellent !

    Je me rappelle en dermato il ya avait la visite, et le mardi matin la TGV (très grande visite) avec 3 seniors, les chefs de clinique, les externes, etc…

    L’horreur.

    Surtout quand les patients disaient : « euh… je peux garder mes sous-vetements ? » Réponse de la PH « Mais non, Mme Michu, tout le monde vous a vu à poil déjà 15 fois ! »

    Cherchez l’erreur !

  7. Hobopok Dit:

    Oh oui, oh oui, oh oui, là, oui, c’est bon, c’est… aaaaaaaaaaaaaaaaah ! Bon allez, j’enlève l’échelle.

  8. Pr Shadoko Dit:

    Cette patiente appartenait sans doute au corps de la marine et ne faisait qu’appliquer un principe fondamental: dans la marine, il faut saluer tout ce qui bouge et peindre le reste.
    D’où le pinceau et le salut.
    En aparté, l’entrée « orgasmes médicaux » dans google te place en 7ème position, juste avant « la dictature de l’orgasme… – Forum Orgasme – FORUM sexualité » et juste après « ForuMediaMed – Forum médical :: Voir le sujet – orgasme féminin … »
    En revanche les liens commerciaux sont nettement plus lubriques: « Special femmes sextoys » « plaisirscoquins.fr » « stimulez votre orgasme » ou encore « Belles amatrices nues ». Merci google.
    Chère Jaddo, tu risques (ou tu essaies) de majorer la moyenne de testostéronémie de tes lecteurs…
    Inscris toi plutôt sur Meetic. Y’a aussi besoindunplancul.com mais c’est beaucoup plus direct et trivial.
    Pour ma part je suis marié et j’adore mon épouse, donc c’est trop tard!

  9. doclili Dit:

    jaddo, je te soupçonne d’avoir écrit cet excellent article uniquement pour la triade « orgasme-couilles-éculé » (j’adore ce dernier mot !)

    Bises

  10. rapsody Dit:

    Bonjour
    Pourquoi vous tiquez quand un patient vous regarde pas dans les yeux ?
    PAs facile d’être patient, et confronté à l’effet mirroir que renvoie le médecin.
    Pour votre info, il est très dur pour un shcizophrène de regarder dans les yeux.
    Moi j’ai du mal. C’est pas faute de respect de mon interlocuteur.
    Mais c’est un frontal émotif intense parfois.
    C’est tout.
    Faut pas tiquer.

  11. Rrr Dit:

    Bonjour Rapsody,

    Quand je dis « Je tique », ça ne veut pas dire que ça me dérange, ou que j’y voie de l’irrespect. Je voulais juste dire que j’y fais attention.
    Je sais que c’est quelque chose de très difficile à faire, par exemple pour un schizophrène, mais dans d’autres pathologies psychiatriques aussi.

    Quand je rencontre un patient pour la première fois, dans sa façon de se tenir, dans sa façon de me regarder, dans sa façon de parler, il y a des tas d’informations.
    Et si un patient ne me regarde jamais dans les yeux, je « tique », c’est à dire que je prends ça comme le signe d’une possible souffrance psychique. Je « tique », c’est à dire que j’y fais attention, que c’est important.
    Et, même s’il vient pour un rhume, j’y prête attention et je le note quelque part, pour plus tard.

    Si je sais déjà que le patient est schizophrène, si le diagnostic est déjà posé, alors, bien sûr, je ne « tique » plus.
    Sa difficulté de regard est un symptôme de sa maladie. Il me « regarde mieux » quand il va mieux, il me regarde « moins » quand il va moins bien.
    C’est un signe important, je trouve.

    J’espère que ce que j’ai voulu dire est plus clair à présent.

  12. rapsody Dit:

    Re,
    Si vous gérez vos patients avec autant de délicatesse que vous répondez aux commentaires d’internautes anonymes, ils ont bien de la chance.
    Ne pas regarder dans les yeux son médecin, ou bien dire bonjour aux 15 médecins en les regardant bien dasn les yeux, c’est en fait pareil. C’est donner une bien grande importance à l’enjeu du contact.
    Salut.

  13. stéphanie Dit:

    Attention…. Elle va vous appater cette schisophrène!….

  14. MC Dit:

    J’adore ce blog Jaddo ! Vous êtes le genre de m »decin que j’aimerais croiser plus souvent…

  15. kyste Dit:

    J’ai pensé à ça en vous lisant: http://kystes.blog.lemonde.fr/2008/04/16/je-hais-les-medecins/

  16. Rrr Dit:

    Oh mon dieu, j’ai fait penser à Desproges.
    Même de loin, hein, même sur le fond, même si loin de la forme, même à force de soubresauts d’associations d’idées, j’ai fait penser à Desproges.

    Voilà, un orgasme littéraire, et je vais me coucher.

  17. beber Dit:

    Que de souvenirs encore ! Mais que c’était bon ces failles soudaines et vertigineuses dans le rituel martial de la Visite du Patron… malade à la cafète, à poil en psychiatrie ou habillé en chirurgie, famille que l’on essaye ABSOLUMENT d’éviter de croiser, et surtout ces patients qui EUX se comportent comme de vulgaires êtres humains (« pardon… vous êtes qui, vous ? » ou « je n’ai pas compris ce que vous me dites, je suis ingénieur de formation mais apyrexie et leucocyte, moi, vous savez… »), alors que nous, heu… ben nous on est… bon non rien, rien, enfin on est pas pareil nous. Hélas ?

  18. stéphanie Dit:

    J’ai déjà eu qq maladies qui auraient intéressé plus d’un médecin: méningite bactérienne (si ça se dit…), scepticémie, leptospirose….
    Mais revenons à nos moutons, si j’écris ici, c’est parce que j’ai fais une bouffée délirante aigüe…
    J’étais persuadée que le simple fait de me connecter sur le net me mettait sous écoute. je ne reconnaissais plus mes dvd. J’étais persuadé qu’on était venu me les échanger. J’ai donc fais un petit séjour en Hp. Fort heureusement, je n’y suis pas restée longtemps… Je ne comprenais pas. Ils étaient tous en train de parler de clefs…J’avais l’impression d’avoir atterri à fort boyard. Tout ce qui se disait, tout ce que l’on me disait se rapportait à moi-même. Je n’arrivais plus à mettre de la distance. j’avais l’impression que le personnel hospitalier, les patients connaissaient tout de ma vie puisqu’un simple mot se rapportait à moi-même…L’hopital était devenu une scène théatrale où patient et médecin était tous des acteurs….
    ouahou….
    Fort heureusement j’ai réussi à convaincre le psy au bout de 2 jours que je pouvais rentrer chez moi. Y a un sacré boulot à faire concernant les hopitaux psy! L’hopital est réduit à des couloirs où les patients déambulent sans but. Aucun stimulant… Aucun lieu agréable. LE jardin était réduit à une pauvre cour bitumée avec un pauvre arbre au milieu.
    j’ai eu très peur de devenir schisophrène. J’ai pianoter sur le net et j’ai vu qu’un tiers des patients à qui cette expérience arrivait pouvait le devenir.!… Ah, mama mia!…Quand j’ai demander au psy. Il m’a dit Non, je ne penses pas. Qu’est ce qu’il n’avait pas dit là… S’il ne pense pas, c’est qu’il n’est pas sûr…
    Enfin, je sais à présent que je ne le suis pas.
    Je connais peu de chose sur cette maladie.
    Si certaines personnes pouvaient m’éclairer, ça m’intéresse.

  19. Ausecoursmonfilsmapprendlavie Dit:

    Quelle belle histoire ! Moi, c’est à mon boulot, ousqu’il y a quelques-uns qui z’ont des gaz nettement plus haut que la nature le voudrait, que je joue le rôle de la schizo de service en disant un grand bonjoooooooooooour guilleret, tous les jours, aux mêmes faces de non-réponse. Ben yen a quelques-uns que j’ai réussi à rendre loquaces. Youpie :o)

  20. sophie Dit:

    Excellent, je vous découvre depuis peu, et vos posts tout simplement savoureus !!

  21. matthieu Dit:

    Vous devriez ecrire des nouvelles !

  22. Du blog de Jaddo: « Accroche-toi au pinceau.  « blogschizo Dit:

    [...] http://www.jaddo.fr/2009/02/18/accroche-toi-au-pinceau/ Share this:"Aimer" ceci :"J'aime"Soyez le premier à aimer ce post. [...]

  23. ouplala Dit:

    je découvre ce blog et me régale en remontant les archives.
    Je profite de ce post brillant, tellement vrai et tellement humain, et l’illarité de l’écriture… pour dire merci pour toutes ces histoires d’humanité (et pour le médecin de la vie réelle et qui rencontre des patients). J’aurai adoré être médecin, mais je fais tout-à-fait autre chose, et c’est un régal de te lire!

  24. Vincent Dit:

    Jaddo chie dans les brancards.  Crache dans la soupe.  Déjoue la corporation. La corporation n’est-elle pas le moteur de l’arriération ? de la connerie, osons le mot.  Tu deviens con dès que tu penses en membre de ta corporation. Il n’a pas que le docteur Shadoko pour le démontrer. Il y a aussi la SNCF, EDF, les médecins, les profrssionnels de santé (les échelles s’emboîtent, ), les routiers, les syndicalistes, les plombiers, les radio-amateurs, les politiciens. Jaddo la franche tireuse. L’esprit libre. Thank you de l’amérique.

  25. noèm Dit:

    ça me rapelle mon stage d’externe en neuro, le grand patron faisait des prescriptions dangeureuses pour les patients, rattrapées par les internes derrière, son comportement était typique des mandarins, méprisant, hautain, inhumain, bref, il m’avait donné envie de fuir la médecine.
    Au cours d’une visite (avec tout le troupeau médical biensûr), nous allons voir un patient bien bien frontal. Le patron fait une série de gestes répétés et alternés pour nous montrer la persévérance du patient, et là, le patient  » mais ça va pas bien vous ! » … on a bien ris.Un grand moment, la balance rétablie pour une fois !

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