Gardes aux urgences.
Comme à sa fâcheuse habitude, le bip bippe. Je suis appelée dans les étages.
Un décès.
Sauf que, cette fois, on ne m’appelle pas pour faire le constat de décès. On m’appelle parce que la famille veut parler au docteur. Et le docteur, c’est moi.

Je prends l’ascenseur, j’appuie sur le bouton de cet étage où je ne vais jamais, pour aller dans un service que je ne connais pas, discuter avec des gens que je n’ai jamais vus de la mort d’un patient que je n’ai jamais vu non plus.
Ambiance. 

L’infirmière m’attend à l’entrée du service. Sur le trajet de la chambre, je me rancarde sur le patient. 
Mort attendue. (Oui, on dit « Mort attendue ». Pas parce qu’on l’attend en faisant des paris et en bouffant du pop-corn, hein. Parce qu’on s’y attend.) Très vieux monsieur, très vieux cancer. Tous les deux avec des générations et des générations de descendants.
De toute façon, en règle générale, dans cet hôpital-là, quand on accueille un cancer, c’est qu’on n’attend plus grand-chose.

La famille, elle, m’attend. Pas du tout agressive, pas du tout « On veut parler au médecin parce qu’on va taper un scandale« .
Non, juste « On veut parler au médecin parce qu’on est trop tristes« .
Ils me posent des tas de questions, j’improvise à la volée. De quoi il est mort, comment il est mort, quand est-ce-qu’il est mort.
« Est-ce-qu’il a souffert ? » > Non !!

Il y a des réflexes à avoir.
« Est-ce-que j’ai grossi ? » > Non !
« Elle est plus belle que moi, cette fille ? » > Non !
« T’es du genre à regarder Koh lanta, toi ? » > Non !
« Est-ce qu’il a souffert ? » > Non !

Je ne m’en veux pas. Je ne peux quand même pas leur répondre « J’en sais fichtre rien ».
Et je ne vois pas du tout ce que ça pourrait apporter de bien, de leur dire qu’il a souffert. De toute façon, c’est leur souffrance à eux qui compte, maintenant. C’est elle qu’il faut essayer d’apaiser. Et si c’est au prix d’un mensonge, je mens.

Les questions s’épuisent peu à peu, la fin approche.
Et puis le fils aîné, le grand costaud, celui qui est resté à la fenêtre depuis le début, celui qui n’a rien dit et qui regardait dehors se tourne :
« Moi, j’ai une question. »
Je l’interroge du regard.
« Nous, on l’a amené à l’hôpital parce qu’il était malade, pour qu’il guérisse, pour qu’il aille mieux. Et puis au lieu d’aller de mieux en mieux, il est allé de pire en pire, et maintenant il est mort. Comment ça se fait, ça ? »

C’est tellement touchant de naïveté, c’est tellement décalé, c’est tellement inattendu là, maintenant, à la toute fin de la discussion… Je reste sans voix une seconde. 
Le petit garçon dans la grosse brute.  
« Alors on dirait qu’on mourrait pas« .

Des fois, à la fin de leur vie, les gens meurent, monsieur…

10 Réponses à “J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle…”

  1. mirisa Dit:

    je sais que ce n’est pas évident pour un(e) interne ce genre de situation,mais tu en as très bien cerné l’importance et le pourquoi.
    c’est hautement symbolique pour les gens que de voir un membre du corps médical accorder pour une dernière fois une attention professionnelle au patient et à sa famille.
    c’est comme une conclusion,un épilogue,à une longue histoire entre un malade et le corps médical.
    les familles en ressentent très souvent le besoin,cela les aide à enclencher leur processus de deuil.
    alors évidemment,ce n’est pas évident (je me répète),mais c’est si important.
    je me rappelle ce monsieur dont le fils était décédé dans un CHU après plusieurs mois d’un coma dû à un accident de voiture;la nuit où on les a prévenu avec sa femme,il n’a pas eu ces fameuses explications,ils n’ont pas osé demandé…et ces parents éplorés se sont mis dans la tête qu’ »on » avait fait mourir leur fils dans le but de prélever ses organes,tout ça parce qu’à leur arrivée sur le parking du CHU,ils ont vu et entendu un hélicoptère atterrir…et ils en ont déduit une certitude (irraisonnée) qui les rongeait encore des années plus tard.
    c’était très triste à entendre,alors qu’il aurait peut-être suffi de quelques paroles de soignant pour évacuer la culpabilité (de ne pas avoir été présents notamment)et accepter (un peu mieux) ce décès.

  2. GreG Dit:

    Le grand gaillard, ça aurait pu être totalement moi.

    Ma grand mère est actuellement à l’hôpital, depuis belle lurette maintenant, et est rentrée pour de l’eau dans les poumons. Elle a eu un décollement de la plèvre, on a du la « talcer ». Puis après, tout s’est enchaîné … Elle est s’est réveillée, mais le lendemain matin -> Thombose. Puis après, on lui décèle une pneumonie, qu’ils traîtent … Accompagnée d’une septicémie.

    A savoir qu’elle est restée plus d’une journée en cardiologie, dans un état de légume, parce que le neurologue ne daignait pas venir un dimanche. Elle du attendre le lundi, et est resté toute la journée de dimanche en respirant comme si elle sortait à chaque fois de l’eau.

    Puis après, Coronaire. Là on l’a « traitée », avant de la basculer le jour d’après en SI quand on ils ont vu pour la septicémie. Maintenant, et après lui avoir fait une trachéo, et désormais une sonde dans le nez depuis +/- 2 semaines, elle est en médecine générale depuis qu’elle est réveillée. Elle ne savait pas bouger le côté gauche, maintenant elle commence à rebouger. Elle est fatiguée, a un humidificateur, mais va de mieux en mieux. Mais j’avoue que quand elle a été transférée des SI en médecine générale, j’ai été quelque peu déboussolé. En effet, le médecin qui était là nous disait qu’il ne savait rien faire de +, mais je trouve qu’on aurait du la placer en neurologie … Et ca a été l’incompréhension totale.

    Ici en Médecine générale, c’est des étudiants apparement, ils ne savaient même pas comment faire pour aspirer les saloperies dans le tube de la trachéo. J’ai pas fait médecine, mais j’ai vu une 1x le médecin faire, je sais le refaire au besoin. Ca a l’air d’être clampins fini. [Ils ne savaient même pas qu'elle a le Rendu-Osler, alors que c'est en grand dans le dossier, pour les bains de bouches et autres soins dans cette région] Heureusement, yen a qques uns qui savent y faire … Mais tu les fais malheureusement chier. Bah oué, quand tu as besoin, tu vas vers eux, car ils sont compétants …

    Mais entre ça, les consultations dans ce service (Oui, car c’est apparement comme chez le médecin, mais sur rendez-vous), et une infirmière qui a laché à mon parrain qu’il faudrait apporter des vêtements « Pour si jamais elle meurt car ça se raidit en 3h et que c’est dur voir impossible à mettre par la suite », ya de quoi en avoir marre parfois. Et elle a eu une chance folle de ne pas dire cette phrase à moi, car sinon c’est sa famille qui aurait du apporter des vêtements après son passage en SI. Femme ou pas.

    PS : Sympa le nouveau blog, c’est beaucoup mieux !

  3. GreG Dit:

    (Désolé pour les fautes (Et mot ajouté :s) et le long commentaire :()

  4. Rrr Dit:

    Mirisa > Bien sûr que c’est essentiel… Mais c’est quand même à mon avis plus productif quand on parle au vrai médecin qui connait la personne, pas à un interne quelconque qui surgit hors de la nuit. J’aurais sans doute été plus aidante si j’avais connu un peu le monsieur…

    Greg > Faites de commentaires aussi long que vous voulez. Je vous souhaite beaucoup de courage pour l’accompagnement de votre grand-mère.

  5. mirisa Dit:

    Rrr> oui mais la nuit,les gens savent bien que les médecins « chefs » sont dans leur lit,enfin..qu’ils ne sont plus dans l’hôpital…alors,à défaut de « bon dieu »,on s’adresse à ses « saints » (=paroles de famille),même s’il vaudrait mieux l’inverse,mais lors d’un décès c’est surtout la parole médicale avec son humanité qui compte,plus que la personne en dessous de sa blouse,d’autant que parfois le « saint » se révèle bien plus aidant que son « supérieur »,question de personnalité.
    pardon d’être si bavarde

  6. laredo Dit:

    cela me fait penser à un de mes patients qui me disait que depuis qu’il allait à l’hôpital, il était de plus en plus malade……
    Disons que parfois, il vaut mieux rester sans voix!

  7. Guillaume Dit:

    Un texte sur cette mort, omniprésente dans nos études, écrit par ma femme il y a peu… (saturation médicale, ça arrive à tout le monde…). Ce texte me bouleverse à chaque lecture, avec son autorisation, je vous le propose…

    « La mort et moi, on se connaît.

    Oui la mort et moi on se connaît.

    Je l’ai touchée maintes fois de mes propres mains. Le froid jusqu’au coude, dans des corps de clochards, pour attraper des tissus qui ne sentaient plus rien. Mes doigts sans gants sont entrés dans les restes juteux et jaunâtres de plusieurs personnes, j’ai soulevé maintes fois des organes grisâtres pour les couper en fins morceaux avant qu’ils ne se gâtent.

    Oh oui j’ai essayé de bouger sans succès ces corps cadavériques, et de plier ces membres pour mieux les disséquer. L’odeur de la mort est rentrée maintes fois jusqu’au plus profond de mon nez. Durant toute une année j’ai vomi sa puanteur. Après toutes ces heures dans les salles d’anatomie où les pieds et les têtes sont mélangés dans des poubelles vertes. Des bouts de chairs venaient parfois se coller jusque sur mes joues lorsque dans un geste maladroit, violent car un peu dégouté, un ami tirait un peu trop fort sur un tendon avec son scalpel. Le jus giclait sans en faire rire un seul. Le baume du Peyrou en grosse couche sous nos narines ne suffisaient pas à retenir nos peines. Nos yeux étaient ronds et arrêtaient de se croiser.

    J’ai vu des restes de vernis rouges sur les pieds des corps de femmes jeunes, ramassées dans le caniveau. J’ai vu et j’ai touché des corps démembrés par la violence de fous, j’ai vu des enfants morts par la folie de leur parent qui ne voulaient pas les accueillir vivants. Des interruptions de grossesse à 5 mois de grossesse qu’on jette à la poubelle, après une injections de potassium intra-cardiaque car le foeticide n’avait pas fonctionné.

    J’ai vu des hommes jeunes ouverts et trépannés, les viscères tous à l’air, de la gorge aux bout des doigts de pieds. J’ai vu et entendu la scie circulaire ouvrir des crânes de poupons, j’ai manipulée l’aiguille qui troue la peau trop cartonnée. J’ai vu des femmes vivantes, la peau du visage arrachée par des coups de couteaux. J’ai vu des membres écrasés à vomir.

    Oh oui la mort et moi on se connait bien.

    Quand d’un seul geste, on injecte ces chimio en souriant pour ne pas inquiéter. Quand dans une seule signature, on décide ce qui sera mortel pour les uns et pas pour les autres, par manque de moyens. Quand dans un myélogramme, on introduit sans le vouloir un germe, qui s’infiltrera pour ne plus jamais en sortir. Quand dans une nuit absurde, on se trompe sur la marche à suivre. Quand il n’y a plus rien à faire, et qu’on ferme les yeux, qu’on laisse agoniser, deux ou trois corps de vieux. Quand on écoute sans
    sourciller toutes les idées des suicidés.

    Oh oui la mort et moi on se connait bien, j’ai même fermé les yeux à ceux qu’elle m’avait pris et qui m’étaient chers, j’ai fait moi-même le diagnostic ultime de mes aïeux devant les cris de mes parents tout à coup comme en guerre. J’ai embrassé une dernière fois leur peau qui était devenue pierre, j’ai caressé sans répits ces corps aimés emprunts de mon enfance.

    Oh oui la mort et moi on se connait bien, car je l’ai regardé des heures, de nuit, au bord des plus belles et des plus riches falaises, j’ai élaboré pour elle des milliers de scénarios qui seront peut-être un jour dans mes livres.

    Oh oui on se connait bien. On se cotoie. On se voit. On se touche. On se parle….

    Et on se crache dessus.

    ©Céline Dejour »

  8. docmimi Dit:

    Guillaume,
    un très beau texte qui laisse ce goût acre de la mort si souvent cotoyée.

  9. Liibra Dit:

    Oui, c’est une archive. Oui, ça fait longtemps que ça s’est passé. Mais je trouve désarmante la façon dont tu écris. Tu es docteur, pas Dieu, et tu en as conscience. Tu fais des erreurs et tu le sais. Parfois tu n’as pas de réponse, mais tu ne le dis pas.

    J’aurais aimé tomber sur un docteur comme toi quand je me suis faite hospitalisée. Parce que j’avais treize ans, une épihysiolyse et que j’étais au CHU de Limoges. Que le tout puissant médecin est venu, avec une armée d’étudiants ou je ne sais quoi, qui parlaient de moi comme si j’étais une image dans un manuel de doctorologie. Qu’aucun ne m’a dit bonjour, qu’on ne m’a rien expliqué.

    Voilà voilà…

  10. HIsoka Dit:

    Ici, je pense que c’est un peu la question de la « mort naturelle » qui est en jeu, non ?

    On parle souvent de mort « de maladie » et de mort « naturelle », comme par opposition, comme si les maladies, quelque part, ca ne faisait pas partie de la nature.

    Parce que de nos jours, on se représente un peu trop la nature comme une mère bienveillante qui a tout fait bien dans ce monde. Mère nature, dans nos sociétés ou l’on ne la cottoie plus guère, ou l’on ne sait plus vraiment la définir, c’est un peu notre Leibniz à nous. Notre « tout est bien dans le meilleur des monde ». Sauf que voila. Voltaire n’est plus là pour nous écrire un Candide, et au contraire, on a tendance à voir des Leibniz de partout, qui font des films, des livres, de la musique, du théâtre…

    On a juste oublié, en faisant pousser notre jardin, que la nature, c’est un équilibre, et que oui, même de maladie, et même plus tôt qu’on aurait cru, et même si c’est très triste, oui, les gens meurent.

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