AVH
22 février, 2009
Comme tous les étudiants en médecine de France, j’ai passé beaucoup de temps aux urgences. Peut-être même plus que la moyenne d’entre eux, parce que j’aimais vraiment bien ça. Entre les stages d’externat, les stages d’internat et les gardes, j’ai vu pas mal de services.
Parmi les nombreux points communs de tous les services d’urgences, il y a les gars-bourrés.
Et, avant de rentrer dans le vif du sujet, laissez moi partager avec vous la fine analyse que, dans ma grande sagacité, j’en ai faite.
Préambule :
Il y a, pour résumer outrageusement, quatre grandes catégories de gars-bourrés aux urgences, selon deux critères majeurs : ceux qui font peur (ou pas) et ceux qui sont chiants (ou pas).
Pour nous faire plaisir, rangeons les dans de jolies petites cases :
Dans l’usage, la catégorie 4 est rare.
A vue de nez, je dirais que la distribution de gars-bourrés, dans un service d’urgences traditionnel, ressemble à :
- 80% de C1 – C3
- 15% de C2
- 5% de C4
Les gars-bourrés peuvent se ranger dans quatre endroits distincts :
- les chambres normales
- les « chambres de dégrisement » (Ca ressemble à une chambre normale, sauf que c’est raisonnablement à portée de la salle où s’affairent les blouses blanches, qu’il n’y a pas d’ordinateur, pas de table, pas de chaise et des liens attachés d’avance au brancard)
- le couloir
- le box de réa
Nous voyons vite que les chambres de dégrisement sont réservées aux catégories 2, alors que le box de réa est l’apanage des catégories 4.
Un soigneux ballet est ensuite orchestré, fonction de la nuit, de la place, et du nombre de gars bourrés.
Un C1 pourra être rangé dans une chambre de dégrisement, s’il y a de la place, parce qu’on craint son passage en C2. Si sur ces entrefaites arrive un autenthique C2, on passera le C1 en chambre pour laisser sa place au C2.
Le couloir est traditionnellement réservé aux C3 et aux nuits chargées.
Un même gars-bourré peut bien sûr nous être livré sous différentes formes, et changer de catégorie à mesure que la nuit avance.
Le classique C1 -> C2 -> C3 -> C4 est rarement observé.
Le plus souvent, le cycle est simplifié en C1 -> C3 ou C2 -> C3.
La possibilité d’un C3 -> C2 est toujours à craindre, surtout si le C3 avait été diagnostiqué trop hâtivement et entreposé dans le couloir, entre un brave j’ai-tordu-ma-cheville et une naïve j’ai-perdu-mon-tampon, qu’on ne reverra pas aux urgences de sitôt.
Les situations rencontrées peuvent donc revêtir une grande variété, malgré une base de départ simple et bien codifiée.
L’histoire que je voudrais essayer de raconter est celle du passage de C1 en C2.
Histoire :
Je vais essayer d’illustrer mon propos avec un exemple. Le choix est vaste, l’histoire se répète et les exemples sont nombreux. Prenons une C1 au hasard.
Une C1 nous est aménée par les pompiers.
La soirée et le début de nuit ont été lourds, les box sont pleins. Son arrivée imminente nous est annoncée par un coup de fil, et commentée de lourds soupirs de l’équipe soignante.
Putain, encore une. Bon, on va mettre le C1 de la 7 dans le couloir, maitenant qu’il a viré C3, et on la mettra à sa place en chambre de dégrisement.
La C1 est bien connue du service, elle y est passée souvent, toujours dans les mêmes circonstances.
Figurez-vous que la C1 s’appelle Mme Torchet. C’est délicieusement cynique.
Mme Torchet a 45 ans, dont 45 de vie triste.
Elle a enchaîné les merdes et les coups du sort dans un outrage permanent aux lois de la statistique. Toutes les merdes qui peuvent arriver à quelqu’un, croyez bien qu’elle les a connues.
Aujourd’hui, elle a des enfants, un mort et d’autres qu’elle ne voit plus, quelques hommes qui sont partis, un boulot qu’elle a perdu. Elle habite 2 mois chez une amie, un mois à la rue, puis deux mois chez un type qu’elle a croisé et qui voulait bien l’héberger en échange de vagin. Elle fait ce qu’elle peut le long de sa vie, et, régulièrement, elle boit un peu plus que d’habitude et elle finit aux urgences du coin. Encore.
Elle arrive en sentant l’alcool et en pleurant entre deux fous-rires, à moitié nue sur la chaise roulante poussée par le brave pompier.
Motif de détresse sur la feuille des pompiers : « Une femme de 45 ans est sur le trottoir »
C’est un infirmier que j’aime plutôt bien qui fait l’entrée.
Un type qui bosse relativement bien, qui est plutôt sympa avec les externes, un peu déconneur, qui fait des blagues un peu lourdingues mais rigolotes quand même de temps à autres. Qu’on préfère voir, quand on arrive pour sa garde, que la pimbêche coupée au carré qui râle parce qu’il y a encore quelqu’un qui a mis le kit de suture dans la mauvaise boîte pour la désinfection.
- Allez ma ptite dame, qu’il dit en récupérant la chaise roulante, c’est reparti pour un tour.
Il l’amène dans le box 7, la chambre de dégrisement dont la porte donne directement sur la salle des soignants.
Il la déshabille la porte ouverte, il lui colle une blouse qui ferme dans le dos et qu’il ne boutonne pas.
- Allez, on se couche, maintenant, qu’il dit, le médecin va venir vous voir.
Il sort, et, la porte encore entrouverte, il dit « Roh putain mais elle pue mais grave ».
Il entasse ses affaires en grimaçant dans un grand sac qu’on lui remettra demain matin au moment de partir. Il en fait l’inventaire, et il le note sur la feuille qui va bien. 1 T.shir 1 pull 2 chaussettes 1 chaussure 1 portefeuille 7,50 euros.
Le médecin qui va venir la voir, c’est moi.
J’y vais surtout pour vérifier qu’on n’est pas au bord de la C4, et pour dire de mettre quelque chose dans l’observ.
J’essaie de l’amadouer.
Et j’ai l’impression d’y arriver un peu.
Sans doute beaucoup mieux qu’en vrai, certes. Sans doute un peu naïvement.
En tout cas, je l’appelle par son nom, je la laisse finir une phrase complète sans la couper, au moins une fois sur deux, j’essaie d’avoir des gestes doux, j’essaie de la traiter en Mme Torchet et pas en C1.
Pour la clope qu’elle me réclame depuis que je suis rentrée dans sa chambre, je négocie. J’explique les vraies raisons pour lesquelles on ne peut pas là tout de suite, pour laquelle on ne pourra pas autant qu’elle le voudrait, je donne un vrai délai dans lequel je m’engage à venir l’accompagner, une seule fois, j’explique ce que je crois qu’il va vraiment se passer si elle continue à réclamer toutes les cinq minutes quand je serai partie, et que je n’ai pas envie qu’il se passe. Je lui dit qu’elle a tout à gagner à rester calme en attendant que je tienne ma promesse et que je l’accompagne pour une vrai clope. Qu’elle en aura une, si elle me fait confiance, et que si elle en réclame dix en hurlant, tout porte à croire qu’elle n’en aura pas et qu’elle finira attachée au brancard.
Carotte et bâton, dont je ne suis pas très fière, mais qui ont le mérite d’être strictement vrais.
Naïvement, j’ai l’impression que ça a marché.
« D’accord, d’accord », elle me dit.
Evidemment, ça tient quinze minutes, mais on ne pourra pas me retirer que ça a tenu quinze minutes.
Elle se remet à réclamer. Sa clope surtout, mais aussi un coup de fil, sortir, rentrer chez elle.
Elle reste sur son lit, mais elle appelle.
On ne lui répond pas, on ne la regarde pas. Personne ne lui parle.
Quand elle demande qu’on l’accompagne pisser, l’infirmier soupire, se lève et dépose un bassin au coin de sa chambre. Chambre qui donne directement sur la salle de soins, avec des fenêtres, pas de draps, une blouse mal fermée et un bassin posé au sol.
Curieusement, elle ne pisse pas. Elle continue à appeler, de plus en plus souvent à mesure qu’on ne lui répond pas.
La septième fois, l’infirmier crie, depuis sa chaise :
- Bon ça suffit, hein, on n’est pas à l’hôtel ! Elle se prend pour qui, elle ?
La huitième fois, il ne dit rien, se lève, va jusqu’au box, ferme la porte, tourne le verrou.
Elle tape à la porte, elle demande pourquoi on a fermé.
- Va te coucher, princesse ! crie l’infirmier à travers la porte, avant d’aller se rasseoir devant son PC.
Elle tape plus fort.
Elle se met à crier.
Il revient, tourne le verrou, entre dans la chambre, la saisit par les deux bras.
- Bon maintenant tu te calmes ! Tu la fermes !
Il l’assied de force sur le lit, sort de la chambre, prend son collègue à témoin : « Putain mais elle cherche ou quoi la pétasse, là ».
La pétasse se met à hurler : »Connard ! Fils de pute ! Est-ce que je t’ai insulté, moi ? Laissez moi sortir ! »
L’infirmier regarde ses collègues.
Hochement de tête.
Ils sont cinq, ils se lèvent, ils entrent dans la chambre.
Sans dire un mot, ils la saisissent, il la tirent vers le lit, ils la couchent.
Elle se débat, elle hurle, elle griffe.
« Putain !! », dira le griffé.
On la couche, un sur les bras, un sur les épaules, un à chaque jambe, un qui noue les liens, une idiote arrivée sur le tard qui lui maintient la tête inutilement et qui n’aide pas beaucoup.
Frissons dans l’assemblée.
Elle restera attachée à son lit, hurlant, bavant, pleine de soubresauts de rage, essayant de défaire ses liens.
De temps à autres, une blouse blanche passera la tête de sa porte toujours verrouillée pour réclamer en hurlant le silence.
On parlera d’elle jusqu’à la fin de la nuit, dans la salle d’à côté, en soupirant, en se prenant à témoin (« T’as vu, elle m’a griffé la salope ! » « Moi j’ai failli me prendre un coup de boule ! »), en maudissant son boulot de merde, en maudissant les médecins qui sont restés au chaud derrière leur ionogramme, en pouffant sur l’externe, qui, au milieu de la cohue, faisait semblant de lui tenir la tête et lui caressait la joue en chuchotant « Calmez vous Mme Torchet, s’il vous plait, calmez vous. Là, là, ça va aller… »
Et probablement que mes beaux discours de confiance mutuelle et de contrat de clopes étaient perdus d’avance.
Probablement que j’étais idiote, à caresser la joue d’une furie parce que je ne savais pas quoi faire d’autre.
Probablement que je ne sais pas ce que c’est, d’être seul au front, une nuit sur deux, avec les mêmes histoires qui reviennent et les médecins qui font semblant de ne pas voir.
Probablement que je ne sais pas l’épuisement qui s’accumule.
Mais on ne m’ôtera pas de la tête que cette femme n’aurait pas viré C2 si on ne l’avait pas aidée.
A force de petites humiliations, à force de petits mots glissés assez forts pour être entendus, à force d’espoir malsain de déclencher la tempête, pour pouvoir jouer de ses beaux muscles, avoir quelque chose à raconter à l’équipe de relève, être un homme, mettre quelques coups à la pauvre ivrogne et être plus tranquilles une fois les liens attachés.
Et ça, c’est pas pour dire, mais c’est pas loin de la perversion.
Ah bah oui mais non
24 août, 2008
Message à caractère informatif :
Quand on a mal au ventre, et qu’on n’a pas de bouillote, mettre sur son ventre un drap, et sur le drap un fer à repasser n’est pas une bonne idée.
Colle.
16 avril, 2008
De garde à la maternité.
J’assure les « urgences gynéco ».
22H30, examen clinique d’une jeune femme qui vient pour un problème que j’ai oublié.
C’est presque son premier examen gynéco, et c’est presque mon premier examen gynéco.
Toucher vaginal. Aloooors… Bon, le col. Ok, il a l’air bien, ça fait pas mal dans le cul de sac de droite, et si je vais dans le cul de sac de gauche… Bin merde, le col. Bon, ok, il a toujours l’air bien. Alors je reprends à gauche, et… Attends, je suis perdue. Bon, je reviens sur mes pas, je tourne à droite, je passe le col, je suis la gauche, je… Bordel ! Le col !
Je comprends rien à ce qui se passe sous mes doigts.
Je prends le spéculum, j’engage, j’écarte les lames, je vois le col, ok. Je repositionne, je vise à côté, j’écarte les lames, et je vois le col. Bon.
Allo Houston ?
J’appelle mon chef de clinique depuis le couloir.
« Oui, écoute, excuse moi de te déranger, mais je comprends rien à mon examen, là, j’ai l’impression que la dame a deux cols. »
Et les vrais problèmes commencent. Quand-même, d’accord, je suis jeune interne, mais je devrais avoir suffisamment de bouteille pour savoir ce qui est une urgence ou pas. Et là, c’est pas une urgence ! Ce serait une urgence, ce serait normal que j’appelle mon chef, mais là, c’est de la consultation, et c’est pas une urgence, et je vais pas commencer à le déranger à une heure pareille si c’est pas une urgence.
Ok, garçon. Non, certes, je sais bien que le potentiel deuxième col de la dame ne va pas exploser dans trois minutes si je ne coupe pas le fil bleu. Mais quand même, j’en fais quoi, moi, de cette non-urgence ?
J’écris quoi dans le dossier, qui sera ressorti par d’autres médecins lors de futurs examens ?
J’écris : « TV : normal » ?? J’écris « TV : je crois qu’elle a deux cols mais je suis pas sûre » ?
Et à la dame, je lui dis quoi ??
« Bon, écoutez madame, ne paniquez pas, hein, je crois que vous avez deux cols de l’utérus, mais c’est pas une urgence, hein. Pis en plus c’est même pas sûr. On verra ça au calme tranquillement lors de votre prochain rendez-vous avec un vrai gynéco. Et d’ici là, ne vous faites pas de soucis, rien de grave, dormez sur votre oreille »…
Mon chef a quand même fini par se déplacer, et la dame avait bien deux cols.
Mais c’était pas une urgence.
J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle…
16 avril, 2008
Gardes aux urgences.
Comme à sa fâcheuse habitude, le bip bippe. Je suis appelée dans les étages.
Un décès.
Sauf que, cette fois, on ne m’appelle pas pour faire le constat de décès. On m’appelle parce que la famille veut parler au docteur. Et le docteur, c’est moi.
Je prends l’ascenceur, j’appuie sur le bouton de cet étage où je ne vais jamais, pour aller dans un service que je ne connais pas, discuter avec des gens que je n’ai jamais vus de la mort d’un patient que je n’ai jamais vu non plus.
Ambiance.
L’infirmière m’attend à l’entrée du service. Sur le trajet de la chambre, je me rancarde sur le patient.
Mort attendue. (Oui, on dit « Mort attendue ». Pas parce qu’on l’attend en faisant des paris et en bouffant du pop-corn, hein. Parce qu’on s’y attend.) Très vieux monsieur, très vieux cancer. Tous les deux avec des générations et des générations de descendants.
De toute façon, en règle générale, dans cet hôpital-là, quand on acceuille un cancer, c’est qu’on n’attend plus grand-chose.
La famille, elle, m’attend. Pas du tout agressive, pas du tout « On veut parler au médecin parce qu’on va taper un scandale« .
Non, juste « On veut parler au médecin parce qu’on est trop tristes« .
Ils me posent des tas de questions, j’improvise à la volée. De quoi il est mort, comment il est mort, quand est-ce-qu’il est mort.
« Est-ce-qu’il a souffert ? » > Non !!
Il y a des réflexes à avoir.
« Est-ce-que j’ai grossi ? » > Non !
« Elle est plus belle que moi, cette fille ? » > Non !
« T’es du genre à regarder Koh lanta, toi ? » > Non !
« Est-ce qu’il a souffert ? » > Non !
Je ne m’en veux pas. Je ne peux quand même pas leur répondre « J’en sais fichtre rien ».
Et je ne vois pas du tout ce que ça pourrait apporter de bien, de leur dire qu’il a souffert. De toute façon, c’est leur souffrance à eux qui compte, maintenant. C’est elle qu’il faut essayer d’apaiser. Et si c’est au prix d’un mensonge, je mens.
Les questions s’épuisent peu à peu, la fin approche.
Et puis le fils aîné, le grand costaud, celui qui est resté à la fenêtre depuis le début, celui qui n’a rien dit et qui regardait dehors se tourne :
« Moi, j’ai une question. »
Je l’interroge du regard.
« Nous, on l’a amené à l’hôpital parce qu’il était malade, pour qu’il guérisse, pour qu’il aille mieux. Et puis au lieu d’aller de mieux en mieux, il est allé de pire en pire, et maintenant il est mort. Comment ça se fait, ça ? »
C’est tellement touchant de naïveté, c’est tellement décalé, c’est tellement inattendu là, maintenant, à la toute fin de la discussion… Je reste sans voix une seconde.
Le petit garçon dans la grosse brute.
« Alors on dirait qu’on mourrait pas« .
Des fois, à la fin de leur vie, les gens meurent, monsieur…
Sois sage ou la dame va te faire un piqûre
30 janvier, 2008
Je déteste les parents.
Bon, pas tous TOUS.
Pas les miens, d’abord, ce qui est déjà un bon point. Mais ma collection personnelle de catégories de parents détestables s’agrandit de jour en jour. Je déteste, en liste non-exhaustive :
Ceux qui parlent à la place.
De leur enfant, qui a 7, ou 10, ou 15 ans. Exactement comme, petite, je détestais les médecins qui posaient les questions à ma mère, alors que j’avais 8 ans, des oreilles, un cerveau, une langue, et les connexions appropriées entre tout ça pour que ça fonctionne déjà à peu près correctement.
- Quel âge tu as ?
- Il a 5 ans.
- Où est-ce que tu as mal ?
- Il a mal au ventre, hein chéri tu as mal au ventre ? Et depuis hier, il me fait de la fièvre. Déjà qu’il vient de me faire une angine !
On jurerait que ce sont les amygdales de la dame qui sont en feu. On n’a pas idée, d’avoir 8 ans et de faire souffrir sa mère comme ça.
Ceux qui mentent.
Il a de la fièvre depuis trois ou douze ou vingt-quatre heures. Ou alors, il a mal au ventre depuis 9 jours. Je prends sournoisement mon ton innocent pour demander ce qu’en a dit son médecin habituel, avant qu’ils ne viennent aux urgences.
- Heuuu, bin, on est pas allé le voir parce que :
> Il est pas là.
> Il est pas là.
> Il est en vacances.
> Il est pas là.
> Il avait plus de place.
> Il est mort.
> Il est pas là et puis d’abord il avait plus de place. D’ailleurs, je crois même qu’il est mort.
Ceux qui ne mentent pas.
Il a de la fièvre depuis trois ou douze ou vingt-quatre heures. Ou alors, il a mal au ventre depuis 9 jours. Je prends sournoisement mon ton innocent pour demander ce qu’en a dit son médecin habituel, avant qu’ils ne viennent aux urgences.
- On n’est pas allé le voir, parce que :
> Il avait pas de place avant ce soir à 19h, et moi, ce soir, je peux pas l’amener.
> On voulait qu’il soit vu plus vite
> On voulait voir un spécialiste (pas de bol, moi, je suis interne. Encore moins qu’un généraliste, imaginez un peu…)
> On veut une radio
> On vient ici tout le temps ! (Ah bah ça va alors !)
> On l’ a déjà vu hier mais le traitement ne marche pas ! (ce qui nous amène brillamment à la catégorie suivante)
Ceux qui attendent de moi que je pallie leur incompétence.
L’enfant a été vu la veille, on a posé un diagnostic, proposé un traitement, oui mais :
- Il veut pas le prendre, l’antibiotique ! (Il veut pas le prendre… La phrase me laisse toujours songeuse…)
- Il se débat trop quand on veut le moucher (Et donc ? Je dois inventer un nouveau traitement super plusse mieux qui ne nécessite pas de le moucher ?)
- Il veut pas boire la solution de réhydratation que vous avez donnée, il veut que du coca ! (Bougez pas, je dois vous présenter quelqu’un…)
Leurs cousins germains.
Qui me laissent me débattre seule avec leur furie de môme qui me donne de joyeux coups de poings, qui le maintiennent avec le tonus d’une nouille cuite, et qui ricanent : « Huhu, c’est toujours comme ça chez le médecin« .
Et, en première place, indétrônés à ce jour, ce qui disent, au choix :
- Sois sage ! Ou la dame va te faire une piqûre ! (Heuuu, bin oui, peut-être bien. Mais c’est à dire que j’ai quelques autres critères qui passent juste un peu avant sa sagitude…)
- Allez, ouvre la bouche ! La dame va te donner un bonbon ! (Heuuu…. Non ?)
- Je te promets qu’il n’y aura pas de piqûre (Heuuuu… Bin si, là)
- Je te promets que ça fait pas mal ! (Heuuu… C’est à dire que si, un peu, quand même…)
Coucou ? Beuh !
24 novembre, 2007
J’aime beaucoup cette histoire. D’abord parce que c’est une histoire de chasse qui a toujours son petit succès facile dans les dîners plus ou moins mondains ; ensuite, parce que je suis fière d’avoir eu un peu de flair.
Je suis de garde aux urgences de la maternité.
Je m’occupe des urgences gynécologiques (comprendre : je m’occupe des mycoses et des problèmes non-urgents de toutes celles qui n’ont pas pu obtenir un rendez-vous avec leur gynéco avant un ou deux bons mois) et des grossesses débutantes.
Au delà de 7 mois, les patientes sont directement prises en charge par les sages-femmes, qui gèrent la plupart des situations et m’appellent si elles ont besoin de moi.
Ma collègue des urgences « normales » me passe un coup de fil pour me signaler qu’elle m’envoie une patiente de 16 ans, accompagnée par ses parents, qui consulte pour douleurs abdominales, mais qui, quand même, a un retard de règles, et, semble-t-il, un ventre assez rond pour être suspect.
Elle ne se dit pas enceinte, ses parents ne la disent pas enceinte.
Dans la salle d’attente, elle attire vite mon regard.
Je ne sais pas trop pourquoi, mais je me dis « Oooh, toi cocotte, je vais te prendre avant les autres« . Aux urgences gynéco, comme il s’agit en grande majorité de consultations sans rendez-vous, et pas d’urgences urgentes, prendre les gens par ordre d’urgence et non par ordre d’arrivée est assez rare pour être signalé.
Quand elle enlève son manteau et son pull, effectivement, elle est très enceinte.
Bon, je suppose qu’elle était aussi très enceinte avant d’enlever son manteau, mais c’était assez peu visible pour ne pas sauter aux yeux.
Je commence à la questionner.
C’est vrai, elle n’a pas eu ses règles depuis quelques mois. Quatre peut-être, ou six. Elle ne sait plus exactement. Non, ça ne lui a pas paru bizarre de voir son ventre s’arrondir.
Enfin, elle paraît quand même un peu gênée quand elle me répond. Je suppose qu’elle est coincée : si elle se sait enceinte, c’est une menteuse ; si elle ne se sait pas enceinte, c’est une idiote. Le choix est cornélien…
Je pose encore quelques questions, mais j’arrête rapidement l’interrogatoire pour l’examiner.
Fait encore assez rare pour être signalé : j’ai l’habitude des interrogatoires policiers, interminables, qui me font remonter jusqu’aux antécedents de l’arrière-grand-tante et aux amygdalectomies d’il y a 27 ans.
Je lui fais un toucher vaginal, et le temps suspend son vol.
Bon, ok, je suis en tout début de stage, et j’ai l’habitude des tout débuts de grossesse, mais quand même, si je sens au bout de mes doigts seulement ce qui ressemble fort à une tête de bébé, et du col nul part, ça s’appelle une dilatation complète, non ??
Je décroche le téléphone : SOS sages-femmes.
La cavalerie arrive, tv-ette à tout va, et confirme : dilatation complète, complètement en travail, on passe fissa en salle d’accouchement.
La rencontre avec les parents, ensuite, a été assez rigolote. Annoncer dans l’ordre :
- Mmm, oui, votre fille est enceinte.
- Elle est d’ailleurs passablement très très très enceinte
- Non, vous ne pouvez pas la voir maintenant, elle est en train d’accoucher, là.
- PS : on n’a aucune idée de l’âge de la grossesse, donc aucune idée de l’âge du bébé, donc aucun moyen de prévoir si il sera très en forme ou très prématuré en sortant de là.
- Allez, bisous !
est un exercice d’improvisation de haute-volée.
Pour la fin de l’histoire, je signalerai que le bébé était une petite fille, un peu prématurée mais pas tant que ça, très en forme, et qu’elle est repartie chez elle accompagnée d’une maman pas si mal, et de grands-parents un peu sous le choc mais néanmoins très heureux de l’accueillir.
Happy-end, donc. :)
MDR
15 novembre, 2007
Un jour, vraiment, je poserai une bombe dans une maison de retraite.
Ah, non, zut, mince, les petits vieux…
Un jour, vraiment, je poserai une bombe dans les locaux administratifs d’une maison de retraite.
A chaque fois ils nous font le coup. A CHAQUE FOIS.
Les trois dernières fois :
1) )
Elle a 84 ans. Sur la feuille des pompiers, c’est marqué qu’elle vient pour « Malaise et occlusion« .
Ahahah, ça commence bien ^^
« Malaise et occlusion« … Pourquoi pas « Douleur et cataracte » ?
(Un jour, je vous raconterai les « motifs de détresse » des pompiers. Motif de la détresse : « Un homme de 52 ans fait un malaise ». « Une femme a mal au ventre ». « Un homme est trouvé sur la voie publique ».
Ma grande préférée, indétrônée à ce jour : « Motif de la détresse : une femme de 42 ans est assise sur son canapé« . Ca ne s’invente pas…)
Bref. Celle-là vient pour « malaise et occlusion », on a dû leur dire ça à la maison de retraite. (Médicalisée, hein, la maison de retraite. Avec des infirmières et tout.)
Dans l’enveloppe qui l’accompagne, j’ai une feuille avec la photocopie de sa carte vitale. Comme ça, je sais qu’elle s’appelle Marguerite.
Dans l’enveloppe, encore, …
Ah, non, rien.
- Les coordonnées de la maison de retraite ? Il faudra utiliser les pages jaunes.
- Les antécédents ? Pour quoi faire ?
- Le traitement en cours ? C’est important ??
- L’histoire de la maladie ? Pensez-vous ! Elle viendrait pour fracture du col du fémur, je pourrais me dire que l’histoire de la maladie, c’est « A tombé« . Non. Elle vient pour « malaise ». LE problème entre tous dont le diagnostic repose à 99% sur l’interrogatoire et l’histoire de la maladie. Et comme Marguerite m’a été livrée très, très démente, je ne peux pas tellement compter sur elle pour me raconter ce qui s’est passé.
Folle de rage, j’appelle. Je tombe évidemment sur le gentil aide-soignant de nuit, qui n’a rien vu, mais qui a entendu dire qu’elle avait fait un malaise.
- Mais quel malaise ? Elle a dit j’ai la tête qui tourne ? Elle est tombée ? Elle s’est cogné la tête ? Elle a perdu connaissance ?
- Heu… Bin vous savez, moi je suis de l’équipe de nuit… Je sais qu’elle a eu un malaise pendant le repas et qu’elle a glissé de sa chaise…
- Bon. Bon bon bon. Et son état habituel, c’est quoi ?
- ….
- Je veux dire, elle est désorientée depuis la chute ?
- …..
- Je veux dire : elle est toujours folle comme ça ??
- Ah oui, ça oui, elle est un peu perdue tout le temps, vous savez.
- Bon, et cette histoire d’occlusion ?
- ….. ?
- C’est écrit « occlusion » sur la feuille des pompiers… Elle a dit qu’elle avait mal au ventre ? Ses dernières selles remontent à quand ?
- Heu…..
- Vous pouvez bien me trouver la date de ses dernières selles dans son dossier ? C’est forcément écrit quelque part…
- (De bonne volonté) : Je vais voir et je vous rappelle.
Non, ce n’était écrit nulle part. Alors dans le doute, hein, on fait un ASP (oui, pour ceux qui suivent, l’occlusion fait partie des cas où l’ASP sert à quelque chose…), un scanner cérébral, un bilan bio, on a gardé Marguerite en observation (au service portes, toujours pour ceux qui suivent, bravo) 48h et on l’a renvoyée chez elle.
2))
Il a 76 ans. Je ne sais plus pourquoi il est là.
Dans l’enveloppe qui l’accompagne, j’ai la photocopie de sa carte vitale (comme ça je sais qu’il s’appelle Raymond), et, ô, miracle, une autre feuille !!
Qui ne me dit rien de ses antécédents, rien de son traitement, rien de l’histoire de la maladie.
Par contre, je sais qu’on l’a changé à 12 et 16h, qu’il a eu un repas mixé à 11h30, qu’on lui a lavé les cheveux avant-hier et que la pédicure est prévue pour mercredi prochain.
(Je vous jure….)
3)) Elle a 78 ans. Elle vient, toujours d’après la feuille des pompiers, pour « Hypertension sévère et déséquilibre glycémique« .
Ce jour-là, miracle, encore, j’ai une photocopie d’un compte-rendu d’hospitalisation de 1995, et la liste de ses médicaments. Non datée, la liste. Ca s’trouve, de 95 aussi.
Je ne sais pas à combien était la tension chez eux, mais chez nous, à l’entrée, elle est à 14/8 ; on a vu plus sévère.
Bon. Voyons voir cette histoire de diabète. Je ne sais pas à combien était le dextro chez eux, mais chez nous, oui, il est élevé.
J’épluche…
- Médicament qui-sert-à-rien pour les oedèmes des jambes
- Médicament qui-sert-à-rien-et-qui-est-dangereux pour les troubles de la mémoire…
- Laxatif
- 2ème laxatif
- 3ème laxatif (Bon, je suppose qu’elle est constipée…)
- Traitement contre l’ostéoporose
- Antihypertenseur (Ah ! Elle est hypertendue habituellement ! On progresse…)
- Antalgique
- Médicament-qui-sert-à-rien-pour-les-vertiges
- Médicament-aux-plantes-qui-sert-à-rien-et-qui-est-dangereux pour les « troubles dépressifs mineurs »
- Crême-pour-les-escarres
Mmm. Et un médicament pour le diabète ? Non ? Vraiment ?
Parce qu’elle vient un peu pour déséquilibre du diabète, hein, à la base, je le rappelle…
Elle est juste assez lucide pour me soutenir qu’elle prend du Diamicron et du Stagid depuis des années, juste assez démente pour ne plus savoir si on lui a donné ce matin.
En appelant la maison de retraite, je tombe, sur, devinez ? un gentil aide-soignant qui ne sait pas du tout si la liste de médicaments que j’ai sous les yeux correspond à son traitement du jour ou pas, et si elle a eu, ou pas, des médicaments pour son diabète ce matin, ni quelle dose elle a d’habitude.
C’est merveilleux.
En fait, j’ai mieux que l’histoire de la bombe.
Un jour, je vous jure, je vous jure que je le ferai, je prendrai une épingle à nourrice, un bout de papier et un crayon, et je renverrai à la maison de retraite une petite dame épinglée :
» A une maladie. Lui donner des médicaments. «
La crise
15 novembre, 2007
J’ai un respect infini pour les infirmières.
Vraiment. Je ne compte plus les fois où une infirmière m’a sauvé la mise en rectifiant une de mes prescriptions (« Je suppose que tu voulais pas vraiment mettre 10 grammes de Perfalgan ?« ) ou en corrigeant un de mes oublis (« J’ai piqué les gaz du sang, hein…« )
Mais quand même, des fois, pardon, celles qui appellent la nuit dans les étages…
(Quand on est de garde, on s’occupe des urgences, et on a un bip. Qui bippe quand on a besoin de nous quelque part, le plus souvent « dans les étages », c’est à dire dans les services d’hospitalisation. Dans ces cas-là, on rappelle pour savoir qui nous demande, et on essaie d’évaluer si la situation mérite qu’on quitte les urgences en courant (au ralenti comme à la télé), ou si ça peut attendre un peu…)
- Oui, excusez-moi de vous déranger, je vous appelle parce qu’on a le monsieur du 16 qui a de la fièvre…
- Mmm, oui, quel âge ?
- …………..
- Jeune, vieux, très très vieux ?
- Heuuu, un peu vieux, quoi, normal….
- Ok, et il est hospitalisé pour quoi ? (La question qu’il ne faut JAMAIS poser, et que, naïvement, on pose toujours…)
- ………
- … ?
- …… Heu, vous savez, moi je suis là que la nuit……
- Ok, il a quoi comme constantes ?
- … Heuuuu, ma collègue est en train de les prendre….
- Ok, et il a quoi comme traitement ?
- ……..
- Bon, bah je vais monter….
Une fois là haut :
- Vous avez son dossier médical ?
- ………
- S’il vous plaît ?
- …. Vous en avez besoin ?
- Heuuu, bin oui.
- Bon, bin je vais le chercher, je reviens dans 15 minutes….
La dernière fois :
- Allo, excusez-moi de vous déranger, mais est-ce-que vous pouvez venir ? Le monsieur de la 32 fait une crise….
- Mmm… Une crise de quoi ?
- …. ????
- Une crise de goutte ? Une crise économique ? Une crise de nerfs ?
- Oui ! C’est ça ! Une crise de nerfs !
- ……
- ……
- …… Je monte…..
Bien vu…
8 novembre, 2007
Il vient aux urgences parce que, rond comme une queue de pelle, il est tombé contre le coin de sa table basse et qu’il s’est énucléé l’oeil gauche dans l’histoire.
(NDRL : pour votre culture personnelle, et la mienne, j’apprends en vérifiant l’orthographe d’énucléer que ça signifie seulement « extirper en incisant ; enlever un organe, une tumeur ». Enucléer l’oeil n’est donc pas un pléonasme !)
Bref. Il ronfle comme un sonneur sur son brancard, l’oeil délicatement posé sur la joue. Il est trop saoul pour avoir mal.
Bien sûr, il a fallu que je voie ça.
Bien sûr, il a fallu que j’entre dans la chambre en disant « Bonjour monsieur, vous permettez que je jette un oeil ? »
Hé merde…. Ctrl-Z, please ??
Attente
8 novembre, 2007
Journée aux urgences.
J’ai toujours un peu de mal à partir, à la fin de ma journée. Il y a des choses en cours, et c’est toujours difficile de laisser un patient à un collègue en plein milieu de sa prise en charge. Et c’est toujours chiant de prendre le métro. Et on est bien, aux urgences.
Ce jour là, c’est encore plus difficile de partir.
J’ai une patiente qui est venue pour douleurs abdos et nausées. Jeune.
Rien de grave à première vue.
Pas de contraception, ça fait 2 ans qu’elle essaie d’avoir un bébé et qu’elle désespère. Elle m’émeut, dans sa façon de me dire ça et dans ses yeux qui brillent.
Le bHCG est en cours, ça met longtemps, mais je ne sais pas pourquoi, je le sens bien. Je veux attendre.
J’appelle le labo. Une fois, deux fois. C’est encore en cours. Ca fait une heure et demie que je devrais être partie, tout le monde me dit que je suis folle, et que je n’ai qu’à rentrer chez moi.
Mais c’est MA patiente, et si jamais, si jamais elle était enceinte, je veux que ce soit moi qui lui dise.
J’appelle le labo une quatrième fois.
Le test est positif.
Quand je vais lui dire, ses yeux brillent, encore.
Je n’ai vraiment, vraiment pas regretté ces deux heures d’attente. Elle a bien attendu deux ans…
