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Cabinet | Juste après dresseuse d'ours - Part 3

Une semaine ordinaire

15 mars, 2009

Téléphone, samedi matin, 9h30

- Allo je suis bien au cabinet du docteur Cerise ?
- Oui, bonjour, je suis sa remplaçante.
- Ah, heuuu, heu, bin tant pis, bonjour. Je voudrais prendre un rendez-vous s’il vous plaît.
- Oui, quel jour ?
- Aujourd’hui.
- Mmm, j’ai un rendez-vous qui vient de s’annuler, je peux vous proposer 11h30, ça irait ?
- PAS AVANT ????

Cabinet, jeudi après midi, 17h, consultations sur rendez-vous.

Elle vient avec ses deux fils, elle a pris deux créneaux de rendez-vous, trente toutes petites minutes.
Elle a des vaccins à faire pour le grand, et la visite du deuxième mois pour le petit.
Mais les vaccins, elle les a pas achetés, est-ce-que je peux faire l’ordonnance ? Elle part les acheter tout de suite, la pharmacie est juste en face, elle en a pour 5 minutes.
Elle revient 20 minutes plus tard.
Le grand fout tous les bouquins de la bibliothèque par terre pendant qu’elle déshabille le petit.
Et puis tant qu’à faire, elle a mal à la gorge depuis deux jours, si je pouvais regarder…

Mercredi matin, 9h30, consultations sur rendez-vous.

Elle a pris un créneau de rendez-vous, quinze toutes petites minutes.
Elle entre dans le cabinet avec ses deux fils.
- Bonjour ! Alors c’est pour qui ?
- Oh, bin un peu tous les trois…

Interphone, vendredi après-midi, 18h.

- Oui, c’est pour la consultation !
- Ah, je suis vraiment désolée, je suis en train de fermer, je dois fermer tôt exceptionnellement cet après-midi, regardez au dessus de l’interphone, il y a une note qui le précise.
- Mais c’est urgent !
- Que se passe-t-il ?
- C’est mon fils, il a de la fièvre depuis ce matin, il est monté à 38,5,  je lui donne du doliprane mais ça remonte !
- Quel âge a-t-il ?
- 10 ans !
- Ecoutez, si vous voulez je peux vous voir demain matin, mais là je dois vraiment fermer le cabinet, je suis attendue pour une garde.
- Pfff, et il est pas là le docteur Cerise ?
- Non, il n’est pas là, je le remplace toute la semaine.
- Pfff déjà la semaine dernière j’étais venu, il était pas là…
- Je peux vous recevoir demain matin avec votre fils, si vous voulez. Vous pouvez continuer à lui donner du Doliprane toutes les 6h d’ici là.
- A quelle heure ?
- A onze heure.
- PAS AVANT ????

Cabinet, samedi matin, 9h, consultation sur rendez-vous.

Ils sont venus à deux.
Pour lui, je dois faire le bilan du diabète qu’on vient de découvrir, le renouvellement, la lettre pour le cardiologue, la lettre pour l’ophtalmo, prendre la tension, écouter les carotides, prendre les pouls, peser, prendre le tour de taille, écouter le coeur, vérifier la sensibilité des membres inférieurs, parler du régime et du tabac.
Pour elle, je dois faire le renouvellement, faire le bilan biologique pour sa thyroïde, lui trouver une solution pour qu’elle dorme alors qu’elle dort pas depuis deux semaines, prendre sa tension, écouter son coeur, écouter ses poumons, voir son problème de cloques qui apparaissent sur ses bras depuis trois mois et qui laissent des traces rouges quand elle les a grattées.
Pendant que je rédige la lettre pour le dermato, parce que franchement, les vésicules intermittentes prurigineuses, ça ne m’évoque rien, il me dit que oh, bin tant qu’à faire de prendre un rendez-vous chez le dermato, lui aussi il aimerait bien faire vérifier ses grains de beauté.
Je lui dis qu’on peut surveiller ça sans problème nous-mêmes, il dit qu’il préfère voir le dermato tant qu’à faire.
Je prends une feuille de papier, j’écris : « Cher confrère, Merci de recevoir en consultation monsieur Melesbrise, qui souhaite un avis spécialisé pour surveillance de ses naevus. Il me demande un courrier à votre attention, le voici. Bien confraternellement. »
Pendant que je rédige les 12 papiers :
- Lui :  « Au fait, je voulais vous poser une question. Les fourmis dans la main, ça vient d’où ?  »
- Elle : « C’est fou, hein, plus moyen de trouver un médecin ouvert le samedi. Avant, il y en avait, maintenant c’est impossible d’avoir un rendez-vous un samedi ! Pourquoi ils ne travaillent plus le samedi, les médecins ? »
- Lui : « Oui c’est vrai, parce que quand on travaille… »
- Elle : « Ca doit être à cause des contrôles de la sécu ? »
- Lui « Oui parce qu’on travaille, hein, nous ! »

Cabinet, jeudi  matin, 11h, consultations sur rendez-vous.

Elle vient pour elle et pour son fils de 3 semaines, elle a pris deux créneaux de rendez-vous, trente toutes petites minutes.
Elle arrive avec vingt- huit minutes de retard.
- Je suis désolée ! Il fallait prendre des gens avant moi !
- C’est sur rendez-vous, il n’y a pas de gens avant vous, les prochains patients vont arriver dans deux minutes pour le rendez-vous de dans deux minutes.
- …
- Ecoutez, voilà ce que vous propose. Je vais voir le petit, et je vous donne un rendez-vous pour vous demain matin ou après demain.
- Mais j’ai mal à la gorge !

Cabinet, samedi matin, 10h30, consultations sur rendez-vous.

- Bonjour :) Vous êtes Madame Chumuc ?
- Ah, non, mais j’ai pas rendez-vous !
- Ah, mais c’est toujours sur rendez-vous, le samedi matin, vous le savez bien ! C’est pour votre fils ? (NDLR : un mètre cinquante, le fils, un bon onze ans bien tassé, frétillant comme un gardon)
- Oui, il a le nez pris !
- Ecoutez, c’est sur rendez-vous ce matin, et je suis déjà en retard, il y a des gens qui attendent dans la salle d’attente. Si vous voulez, je peux vous voir à midi et demi, dans deux heures.
- Heuuuuuu… Maiheu il est très enrhumé !
- Je vois ça, mais je ne voudrais pas faire attendre les gens qui ont pris rendez-vous. Je peux vous voir tout à l’heure, ou lundi matin si vous préférez.
- Bon, pffff, bon, bin tout à l’heure, alors, à midi trente ?
- Très bien, je vous bloque à midi trente. A quel nom ?

Midi trente, elle n’est pas venue.

Téléphone, mercredi matin, 08h30.

- Allo je suis bien au cabinet du docteur Cerise ?
- Oui, bonjour, je suis sa remplaçante.
- Je voudrais prendre un rendez-vous s’il vous plait.
- Oui, quel jour ?
- Aujourd’hui. Vous avez deux minutes que je vous explique ? Je suis une patiente du Docteur Cerise, il me connait très très bien, et alors en fait c’est mon fils, il a deux mois, et il a le canal lacrymal bouché, alors il arrête pas de pleurer tout le temps, et puis on m’avait dit que c’était normal, et il y a deux mois il a eu une conjonctivite alors le Docteur Cerise lui a donné du collyre, mais là ça revient, et il m’a dit qu’il pouvait être opéré mais qu’il fallait attendre qu’il ait six mois pour voir si on opérait, alors je me suis dit que ça allait passer, et j’ai mis du collyre, mais ça passe pas, et là il a de la diarrhée et puis ça commence à gonfler en dessous de son oeil, c’est tout rouge et tout gonflé, alors qu’est ce que je fais ? Je me suis dit qu’il valait mieux passer en plus il faut faire son bilan des deux mois…
- Ecoutez, effectivement il vaudrait mieux que je le voie, j’ai un rendez-vous ce matin à onze heures trente, si ça vous convient ?
- Pfff, onze heures trente, vous n’avez rien avant ? Bon bah je viendrai à onze heures trente alors… J’en profiterai pour vous montrer le grand, il a cinq ans et il tousse depuis hier soir !
- Mmm, je suis désolée, mais en un quart d’heure je n’aurai pas le temps de les voir tous les deux, et je n’ai plus qu’un créneau de rendez-vous pour ce matin. Si vous voulez que je voie les deux, vous pouvez venir à quinze heures trente pour les consultations libres, ou alors on bloque onze heures trente pour le petit et je verrai le grand plus tard si ça ne va pas mieux.
- Mais enfin ça va aller vite !! Y en a pour cinq minutes !! Il a RIEN ! Il a UN RHUME !!
- Vous savez, s’il a cinq ans et un rhume, je ne ferai probablement rien de plus que de vous dire de faire ce que vous faites déjà : le moucher beaucoup et lui donner du doliprane en cas de besoin…
- Pfff. Bin je viendrai à quinze heures trente alors.

Quinze trente,  elle n’est pas venue, bien sûr.

A vous les studios

18 février, 2009

Il est 17h21, en direct du cabinet du docteur Cerise ouvert pour les consultations libres depuis 15h30.

Depuis 15h30, j’ai eu 4 coups de fil, dont trois pour demander quand revenait le docteur Cerise.
La 4ème, gentille, m’a dit « Oh, bin c’est pour un vaccin, alors je peux prendre rendez-vous avec vous je suppose ! »
Voui.

On a sonné à la porte une fois.
C’était une dame pour récupérer l’ordonnance pour la kiné de son mari qu’elle m’avait demandée ce matin au téléphone.
Elle m’a demandé si elle me devait quelque chose.
Non non, rien, j’ai dit.

Bon.
Bin ça arrive pas souvent, mais quand ça arrive, bin on s’ennuie, hein.

Edit : 17h31, 5ème coup de fil. Une dame de la société chaispasquoi pour parler de la télétransmission, elle rapellera lundi pour avoir le Dr Cerise.
Mon après-midi est passionnante.

M. Farid

23 janvier, 2009

J’ai rencontré M. Farid en cours de routes (Oui, en cours de routes. De la sienne, et de la mienne. Ca fait deux routes), alors que je commençais un remplacement.

Un petit homme, très mince, très doux. Discret. Poli à l’extrême.
Du genre à vous donner du « docteur » à la fin de chaque phrase.
Toujours d’accord, jamais fâché.
« Oui docteur »
Il souriait beaucoup. Doucement, aussi.
Pas en sourires d’explosion de joie, pas en sourires de « Ahah, qu’est ce que je me marre ». En sourires de politesse.
Il venait toujours le samedi matin, quand il y a le plus de monde.
Et il disait toujours « Bon week-end » en partant, en souriant.

J’ai beaucoup de tendresse, et surtout beaucoup de reconnaissance, pour les gens qui me disent « Bon week-end », ou « Bon courage ».
Les gens, qui, en partant des urgences, alors qu’ils viennent de se cogner huit heures d’attente, dont six dans une salle bruyante, alors qu’ils sont mal, alors qu’on les a brusqués, sont capables de sortir d’eux-mêmes, de prendre conscience de l’autre, et de penser à lui en tant que personne. Et de lui souhaiter bon courage pour la fin de sa garde.
Ça me touche à chaque fois.

La première fois que j’ai vu M Farid, il venait pour trois fois rien.
Il m’a dit quelque chose comme « Je viens pour mon renouvellement de traitement », ou « Je viens pour faire signer un papier ».
Avec une espèce d’humilité dans tout.
Il disait « Je viens pour  un papier » avec humilité, puis il s’asseyait avec humilité.
Ça n’a pas de sens, de dire « Il s’asseyait avec humilité », mais c’était comme ça.

Et puis l’accueillant banalement, pleine de sourire, un peu pressée, genre bon, ok, un renouvellement de traitement, roulez jeunesse, j’ai ouvert son dossier.
Pas humble du tout, son dossier.
Un cancer des poumons énorme, tonitruant, c’est-moi-que-vlà-tout-le-monde-dehors.
Si je ne l’avais pas lu dans son dossier, je n’en aurais rien su.
Il ne m’aurait rien dit.

Je l’ai revu, peut-être, quatre ou cinq fois jusqu’à samedi dernier.
Toujours pour autre chose que pour son cancer, dont il ne parlait jamais.
Je posais quelques questions, comment s’est passé la dernière chimio, et c’est quand la prochaine, et comment ça se passe à l’hôpital.
Il répondait brièvement.
Comme si son cancer n’existait pas, ou ne valait pas la peine qu’on parle de lui.
Il ne se plaignait de rien. Jamais.
Ou alors tout doucement, comme on dit « Comme un lundi ».
Il n’avait plus beaucoup d’appétit, il avait un peu maigri, comme un lundi.
Il perdait de plus en plus sa voix, à cause de l’envahissement de la tumeur qui venait jusqu’en bas du cou comprimer quelques nerfs, et ça lui donnait une voix toute douce qui lui allait parfaitement.
Mais il n’avait pas mal.
J’ai demandé, à chaque fois, avec un peu plus d’insistance que pour un autre patient, mais non, non, ça allait, il n’avait pas mal.
Et on repassait au papier ou au traitement du jour.
Son cancer, je l’ai à peine effleuré. Ce n’était pas le sujet. Jamais.

La fois d’avant samedi dernier, ça allait un peu mieux. Il avait repris un peu de poids, il avait meilleur appétit, et le moral, ça allait, ça allait, merci docteur.
Et comme à chaque fois, je l’ai laissé partir sur son « Bon week-end » avec une sourde impression d’inachevé.

Samedi dernier, pour la première fois, il est venu avec son épouse.
Je ne savais même pas qu’il y avait une Mme Farid.
Du même modèle que lui. Une fois et demi sa taille et probablement quatre fois son poids, mais elle s’asseyait avec la même humilité. Toute en sourire elle aussi, et toute lisse.

Pour la première fois, il venait pour quelque chose.
Pour un symptôme. Autre chose qu’un papier de sécu ou qu’un renouvellement.
Il avait re-perdu l’appétit, il toussait de plus en plus, et il avait une gêne derrière le sternum qui l’empêchait d’avaler. Toujours pas de douleur,  c’est juste que ça coinçait.
Avec un cancer haut placé comme le sien, ce n’était pas bien étonnant qu’il commence à avoir du mal à avaler.
Je n’ai trouvé aucun signe d’urgence. Aucun signe alarmant, pas d’indices vers une mauvaise tolérance de sa dernière chimio, pas de fièvre, rien.
« Juste » le poids qui fléchissait à nouveau, l’aggravation des anciens symptômes, l’apparition de quelques nouveaux attendus : probablement le début de la longue pente à venir.
J’ai prescrit du Renutryl, du Solupred et du Scopoderm.

Pendant qu’il se rhabillait, dans la salle d’à côté, j’ai pu prendre quelques minutes en tête à tête avec Madame.
Et vous, comment ça va ? Et le moral ?
Ca va, ça va docteur. Inch’ allah.
Sourire.

Il s’est excusé de ne pas avoir sa carte vitale, j’ai dit que ce n’était pas grave, et qu’on verrait ça la prochaine fois.
Et comme tous les samedis, il est parti en souriant et en me disant bon week-end. Bien droit sur ses jambes. Doucement, mais avec aplomb.

Et puis mardi dernier, dans la liste bien ordonnée des messages laissés par le secrétariat, il y avait un message de sa fille.

Madame Farid
Vous informe que son père est décédé ce samedi à 15h et qu’elle ne retrouve pas sa carte vitale pour vous régler car samedi il n’a pas réglé. Souhaite savoir ce qu’elle doit faire.

Quatre heures après avoir quitté mon cabinet.
Quatre heures après avoir quitté mon cabinet, bordel de merde.
Et moi qui avais écrit « Ca ne va pas fort » dans son dossier.

J’ai retourné ça dans tous les sens.
D’abord, j’ai commencé par vérifier le nom, le numéro de téléphone. Une autre Mme Farid, peut-être ?
Et puis j’ai repensé à ce qu’il avait dit, à ce que j’avais vu, à ce que j’avais fait, à ce que j’avais demandé, à ce que je pouvais avoir oublié de demander. J’ai cherché ce que j’avais manqué, où j’avais foiré.

J’ai mis un peu de temps à m’apaiser.
Je pense que je n’ai rien foiré.
Je pense que cet homme devait mourir debout. Depuis le début.
J’ai pris la fin de la pente pour le début de la pente parce que c’est ce qu’il m’a donné à voir, et parce qu’il l’a vécu comme ça.
Et puis, quoi ? Si je l’avais vu, le signe d’alerte, le quelque chose, et si j’avais décidé idiotement de le faire hospitaliser, quoi ?
Il serait mort tout pareil à l’hôpital, dans pas-son-fauteuil, dans pas-son-décor et pas de sa-façon.
C’est peut-être pour me rassurer, mais je pense que c’est bien comme ça.

Little pssss

17 janvier, 2009

Mon catalgogue* s’enrichissant chaque semaine, je crois que je suis désormais en mesure de l’annoncer : j’ai découvert un nouvel ethno-bobo.

Les jeunes hommes du pakistan et du bangladesh ont leur chauderie hémicorporelle gauche bien à eux.
Ils ont des problèmes de zizi. Tous.
Tous tous tous.
Ou alors, c’est possible, seulement ceux qui ne parlent aucun mot de français, et qui sont à peine meilleurs que moi en anglais. J’affinerai mes résultats et je vous tiendrai au courant.

Ils ont « une boule dedans qui fait mal », ils ont mal en faisant pipi, ils ont du chaud qui fait pchhh le long du scrotum, ils font pipi trop doucement ou trop fort.
C’est la pénisalgie de l’indien de 30 à 50 ans.
Et moi, j’en ai un peu ma claque de faire face tous les samedis matins à des pénis indiens incompréhensibles et parfaits.
Oui, parce que les pénisalgiques indiens ne consultent que le samedi matin.
Ca fait partie du syndrome.

Et moi, ce matin, avec en histoire de la maladie un intermittent mais persistant   »Pain ! Pain ! Little psssss, very very little pssssss« ,  un pénis toujours parfait en clinique et une absence de prostatite et de chlamydiae en paraclinique, j’ai craqué.
Ma lettre pour l’urologue (pardon, Urologue, pardon) commence par « Cher confrère, c’est un peu en désespoir de cause que je vous adresse… »

* : mes lapsus ne cessent de m’émerveiller. Je décide de laisser celui-là aussi.
** : cet article est sponsorisé par Google. On se retrouve le mois prochain pour une nouvelle fabuleuse sélection de mots-clés. Je mise tout sur « claque pénis indien ».

De la case au cas.

3 janvier, 2009

A la fac, on avait des cases.

De jolies cases toutes faites, qu’on apprenait par coeur avec application et la langue qui dépasse. Genre : 
- biantibiothérapie (1 point, oublié : zéro au dossier) probabiliste (1/2 point) bactéricide (1/2 point) par voie veineuse (1/2 point), à débuter après les prélèvements (1/2 point) et à adapter secondairement à l’antibiogramme (1/2 point)
Ca voulait dire « on y met des antibios », mais ça en jetait, et ça rapportait quand même trois points et demi sur le dossier, même si, comme moi, on n’avait absolument aucune idée des antibiotiques en question.
A la limite, connaître le nom de l’antibiotique rapportait deux points de plus, mais bon, trois points et demi pour dire « On y met des antibios-je-sais-pas-lesquels-mais-des-qui-ont-une-chance-de-marcher », c’était bon à prendre.

Y avait des tas de cases, comme ça.
Des tiroirs qu’on sortait avec discipline, qui étaient attendus quasiment à chaque dossier, qui rapportaient leurs modestes petits points et dont l’oubli pouvait être sévèrement sanctionné.
Un patient diabétique ? –> Hop hop, « Education du patient », « Régime alimentaire et règles hygiénodiététiques », « Prise en charge à 100% »
Un adolescent diabétique qui rechigne à prendre son traitement ? –> Hop hop hop, « Education du patient +++ » (Notez le « +++ » qui change tout), « Régime alimentaire et règles hygiénodiététiques », « Prise en charge à 100% », « Psychothérapie de soutien ».
Une dépressive ? –> « Antidépresseurs » et « Psychothérapie de soutien ».

C’était magique.
« Education du patient ».

Et puis, après, dans la vraie vie, on rencontre un gars du hameau. En premier réflexe, on sort notre tiroir, dans notre tête : Education du patient ++++ !!! Ahah ! Je gère !
Et puis, après, heu, bin on improvise.

Je me suis rendu compte progressivement que la formation qu’on m’avait donnée autour de la case « Psychothérapie de soutien » était nulle.
Pas « nulle » dans le sens « pourrie à chier ».
« Nulle » dans le sens « inexistante ».

Un patient va mal ? Fais en sorte qu’il aille mieux !
Mmm merci.
On m’a appris à chercher des signes de dépression, à poser des diagnostics médicaux, à débuter un traitement, à surveiller son efficacité et sa tolérance. (« Surveillance de la tolérance et de l’efficacité du traitement« , c’était une case, aussi.)

Et, quand j’ai en face de moi une mère qui s’inquiète parce que son fils de 17 ans se couche à 2h du mat pour jouer à Wow, ou une femme en pleurs que son mari vient d’abandonner sans crier gare, ou une dépressive, et qu’elles me demandent des conseils, à moi, je me demande parfois ce que je fiche là.
D’ailleurs, pourquoi elles m’écouteraient ?
Elles le voient pas, que je suis pleine de couettes ?
Qu’est ce que j’ai à dire, moi, sur l’éducation des enfants, ou sur les chagrins d’amour, qui vaille davantage que ce que pourrait en dire le boucher ou la coiffeuse ?

J’ai fait la partie du boulot qu’on m’a apprise. J’ai posé un diagnostic (ou parfois, une absence de diagnostic), j’ai décidé de donner ou pas des médicaments, et il me reste 18 min de consultation de « psychothérapie de soutien ».

Alors, je fais avec ce que j’ai.
Ce que j’ai en moi, ce que j’ai de moi, ce que j’ai de ce que ma mère m’avait dit, à moi, quand j’ai eu des chagrins d’amour.
Et qui n’a rien à voir avec ce qu’on m’a appris de la médecine à la fac.
Je joue les funambules, au hasard, dans le noir.
Je teste, je tente, j’improvise.

Je me dis que bon, comme je suis plutôt bienveillante, et plutôt sincèrement intéressée par la vie de mes patients, et plutôt fille d’une mère-sage-qui-m’a-imprégnée-de-tas-de-trucs, je ne suis sans doute pas complètement nocive. Que si au moins, je ne fais rien de bien pour eux, je ne leur fais pas trop de mal.

Mais quand même, j’ai l’impression d’improviser à chaque fois, plantée sur ma corde raide.
Et je me dis qu’il doit y avoir des médecins bienveillants qui pensent que dire à un dépressif   »Faut pas vous laisser aller ! Vous avez tout pour être heureux, quand même ! Pensez qu’il y a des gens qui meurent de faim ! » est de bon ton.
Et je me dis que si ça se trouve, je dis pire, je dis des choses qui feraient hurler les gens qui s’y connaissent en « Psychothérapie de soutien » sans m’en rendre compte.
Et je me demande ce qui pourrait me permettre de savoir.

Alors, après ces consultations, j’appelle Man-man.

Le petit prince a dit…

26 décembre, 2008

« Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? » Elles vous demandent : « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? » Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : « J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit… » elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire : « J’ai vu une maison de cent mille francs. » Alors elles s’écrient : « Comme c’est joli ! »  » (1)

Et mes patients sont des grandes personnes. Aucun doute à ce sujet.

« Alors, comment allez vous Mme Adulte, depuis la fois dernière ? »
- Ah bah c’est vous qui allez me le dire docteur, regardez ma prise de sang.
- Pas bien ! J’étais à 1,8 de dextro toute la semaine.
- Bah je suis repassée à 4 xanax par jour, vous savez.

Et, parmi tous ces chiffres, entre les culpabilisants LDL, les devins charlatans des « bilans complets », les dodelinants INR, il y a les chiffres rois, les vénérés, les incontournables chiffres de la TENSION.

- « Parfait ! » , j’annonce. Je tente toujours le coup.
- « Combien ? » , on me demande. Ca rate à chaque fois.
- Treizesept, c’est parfait.
- Treizesept ? J’avais quatorzhuit la fois dernière
- C’est pareil, c’est parfait.

Je ne sais pas d’où vient ce culte de la tension.
Pourquoi, de siècle en siècle, de déguisements de docteur en déguisements d’infirmières, d’images en Epinal, le tensiomètre triomphe, indétrôné symbole du médecin.
Les médecins, ils ont un stéthoscope, une sacoche en cuir et un tensiomètre. Et pas de couettes.
C’est comme ça.

La fille, elle vient pour sa tendinite, faut y prendre la tension.
Elle vient pour son rhume qui passe pas, faut y prendre la tension.
Elle vient pour sa cystite bi-annuelle, faut y prendre la tension.
Toujours, partout.
« Y m’a même pas pris ma tension !! », sinon.
« Et ma tension, docteur ? »

Dans ton cul, ta tension. Merde.
C’est idiot.
Ça n’a aucun sens de prendre la tension d’un adulte en bonne santé, dont on a déjà pris la tension quatre mois avant.
Médicalement, ça n’a aucun sens. Ça ne sert à rien. Quand on le fait, on le fait pour l’image. On ne le fait pas pour la médecine.
Ça ne sert à rien du tout.
Ça sert à me faire perdre 5 minutes sur un bout de bras inutile.
Ça sert à m’empêcher de dépenser ces cinq minutes intelligemment.

Et, je vais l’avouer, juste après les roulements de tambours et juste avant les huées du public : des fois, je MENS.
Quand on est dans ces cas typiques et certains de tension-qui-sert-à-rien.

- « Parfait ! » , j’annonce.
- « Combien ? » , on me demande.
- « Treize-sept » , j’invente.

Je l’ai pas entendue, ta tension.
Comment tu veux que de toute  façon elle ait voulu dire quoi que ce soit avec mon brassard posé au dessus des treize couches de manches qui te garrottent déjà le bras comme deux tensiomètres ?
Comment tu veux que de toute façon j’aie entendu quoi que ce soit en posant mon stéthoscope au dessus des quatre couches restantes que tu n’as pas pu remonter ?
Je l’ai pas entendue, ta tension, et je m’en cogne.
Parce que de toute façon elle sera parfaite.

Je te dis treizesept pour que tu sois contente.
La prochaine fois, je te dirai douzesixédemi pour varier les plaisirs.
Tu me diras :  » Oh ? J’avais treizesept la fois dernière ! »

(1) Le petit Prince, St Exupéry

J’arrive au cabinet avec un bon gros quart d’heure d’avance, mais il est déjà là, à m’attendre devant la porte.
Il n’a pas rendez-vous, mais il m’explique dans un français approximatif que le Dr Carotte lui a dit ce matin de repasser cet après-midi pour avoir « l’ordonnance pour sa radio ».
C’est un peu surprenant, étant donné que le Dr Carotte sait bien que c’est sur rendez-vous, cet après-midi, vu que c’est lui qui a fait le planning.
Bon… Entrez toujours, que je dis, on va essayer de dépatouiller ça.
Ca strouve (ça strouve !), le Dr Carotte aura vraiment laissé une ordonnance de radio sur le bureau avec un post-it : « Pour M. Rachis« …
Évidemment, ça strouve que dalle. Il faut donc repartir pour un tour, pour essayer de comprendre de quelle radio on parle, de quelle douleur, et depuis quand, et est-ce qu’il y a déjà eu des radios, et quand, et de quoi. Deux-trois bricoles après (le vaccin pour la grippe et le renouvellement des médicaments, et un ou deux autres trucs, et les vitamines pour être en forme l’hiver), j’ai déjà un petit quart d’heure de retard et pas de sous (« Ah mais je paye jamais moi !! ») (« Ah, bah ok, ça va alors ! »).

Pour le premier-déjà-deuxième quart d’heure, je reçois un jeune homme, pour une douleur intercostale banàlacon, après une séance de muscu un poil trop musclée. C’est pendant que je rédige l’ordonnance qu’il me raconte l’anecdote du moment : ça fait deux fois, à quelques semaines d’écart, qu’il perd un bout de son champ visuel. Un coup à gauche, un coup à droite, et pouf ça revient normal, alors ça l’a pas inquiété. Ah pis avec des drôles de fourmis dans le bras en même temps, sa femme avait bien raison de lui dire qu’il était hypocondriaque.
Ahah.  Si vous voulez bien, vous allez vous re-déshabiller, d’accord ?

Pour le deuxième-déjà-quatrième quart d’heure, ils sont 5 dans la salle d’attente.
Alors bon, je sais bien que j’ai une demi-heure de retard, mais ça fait beaucoup de gens quand même.
Y a celle en avance qu’est pas contente parce qu’elle va être en retard (je sais, je sais madame, je suis désolée, mais là j’ai eu des merdes…) et y a celle qui sait que c’est sur rendez-vous, parce que le secrétariat lui a dit, mais elle est venue quand même, parce que de toute façon « Y en a pas pour longtemps ». (Y en a jamais pour longtemps pour personne, mais je ferai ce que je peux pour vous, attendez si vous voulez, on verra si quelqu’un a du retard, mais je ne peux rien vous promettre, sauf la place à 19h30 ce soir… C’est vous qui voyez…)

Ma deuxième-déjà-quatrième-et-quart, donc, elle a sa sciatique qui revient. Et qui ne passe pas. Et, me dit-elle d’emblée, tout au bout de sa phrase sans avoir respiré : « Maintenant ça suffit je veux la piqûre ».
J’hésite un quart de seconde à partir sur le mode « Non mais je sais bien que vous avez mal, mais on va pas vous piquer tout de suite, quand même, vous pouvez encore servir ahahahahah », mais l’air revêche du mari, haut comme deux rames de métro et solidement planté sur la chaise d’à côté, m’en dissuade.
L’espèce de guerre des tranchées qui s’est déclenchée après, c’était probablement de ma faute.
Au moins en partie. J’ai dû mal attaquer le coup. J’ai dû mal sentir, j’ai dû mal aborder les choses, j’ai dû ne pas piger un truc.
Ca n’a pourtant pas l’air d’être une insulte si grave, de dire que c’est aussi efficace par la bouche qu’en piqûre, même si on croit souvent l’inverse. J’ai dû mal l’amener.
J’ai sincèrement cru, à un moment, que le type allait me cogner, de tous ses poings d’un demi-mètre cube pièce. Il s’est mis à parler, très vite, très fort, sans s’arrêter, sans respirer. Ça devait être un truc de couple à eux, de parler sans respirer. Qu’il ne mettait pas mes compétences en cause (effectivement, il devait SUPER PAS les remettre en cause, étant donné qu’il l’a dit six ou sept bonnes fois), mais qu’il ne savait pas ce qu’on avait « nous les jeunes » avec les piqûres, et que si ça avait été le Dr Carotte, il l’aurait déjà faite, et on en serait pas là, et que sa femme savait quand même mieux que moi ce qui était bon pour elle. Comme j’ai sincèrement cru qu’il allait me frapper, comme j’étais fatiguée, comme j’étais lâche, j’ai cédé. M’en fous, moi, que tu préfères te cogner 4 séances de piqûres douloureuses dans le cul. C’est ton cul.
Juste, moi, j’ai envie d’aller far far away m’enterrer avec mes couettes.

Du coup, la personne suivante est mon troisième-déjà-sixième quart d’heure.
Et là, ils sont sept, dans la salle d’attente.
A avoir entendu l’autre demi-tonne qui s’époumonait sur mon incompétence.
Les quatre normaux de mon planning en retard, la fille qui est venue quand même pour qui y en a VRAIMENT pas pour longtemps, et les deux autres qui n’ont pas rendez-vous non plus.
La première se met à gueuler parce qu’avant c’était pas sur rendez-vous, le vendredi, et que le Dr Carotte l’aurait prise entre deux, lui, et que c’était quand même un comble de devoir choisir quand on tombait malade ; la deuxième me jure que c’est pour une urgence, de tout son teint rose et de toutes ses dents blanches. Celle qui est venue quand même et pour qui il n’y en a vraiment pas pour longtemps regarde fixement ses pieds quand la n°6 et la n°7 sortent en claquant la porte.

Mon troisième-déjà-septième veut un arrêt de travail parce que sa boîte va couler et qu’il lui faut du temps pour retrouver un emploi.
Mon quatrième-déjà-huitième veut un arrêt de travail parce qu’elle a quitté son fiancé et qu’elle ne peut pas aller travailler avec des yeux pareils.
Mon cinquiète-déjà-neuvième veut un arrêt parce qu’elle vomit tous les matins depuis sept mois, et que son allergologue lui a fait passer une radio de l’estomac pour voir si c’est pas une allergie au céleri. (Je n’invente rien) (Et je n’invente pas non plus le « cinquiète« , que je découvre, que je n’avais pas prévu, qui est sorti comme ça et que je ne peux pas me résoudre à corriger. Il y a des lapsus précieux.)
Mon sixième-déjà-dixième est amené par sa mère pour son rhume et son vaccin. A la fin de la consultation de la fille, la mère me demande si je peux lui faire un arrêt de deux jours parce que le Dr Carotte lui avait dit il y a deux jours que si ça allait pas mieux dans deux jours il lui referait un arrêt de deux jours.

Mon septième-déjà-onzième quart d’heure est la fille qui est venue quand même et pour qui il n’y en a vraiment pas pour longtemps. Elle s’assied, elle se met à pleurer, elle me dit que sa grand-mère vient de mourir et que depuis elle ne mange plus et qu’elle ne dort plus et qu’il lui faut quelque chose pour dormir. C’était évidemment ça qui n’allait pas prendre longtemps. C’est toujours ça, qui ne va pas prendre longtemps. C’est toujours ça, ce pour quoi « on ne va quand même pas déranger le docteur ». Alors que pour un rhume, on a le droit. Mais pas quand on va trop mal pour manger et pour dormir.
Ça, ce c’est rien, ce n’est pas vraiment être malade. Et donner un truc pour dormir, ça prend moins de temps que donner un truc pour moucher son nez. Forcément.

Mon huitième-déjà-treizième râle à cause de l’heure et quart de retard, et que quand on prend rendez-vous, c’est pas pour être pris avec une heure et quart de retard. (Oui, c’est très très vrai. Et je suis vraiment désolée. D’autant que le Dr Carotte fait payer un dépassement pour les rendez-vous, précisément pour le confort supplémentaire de ne pas attendre. Vraiment, vraiment désolée.)
Lui, il n’aime pas ça, attendre. La preuve, il vient TOUJOURS sur rendez-vous, c’est bien qu’il n’aime pas ça. Il a la CMU, il ne les paye pas, les 3 euros de dépassement du rendez-vous, et il n’aime pas attendre.
Lui, il a un rhume, et il veut un bilan et une prise de sang « complète » parce qu’il est encore malade, que ça lui fait ça tous les hivers et que c’est quand même pas normal d’être malade TOUS les hivers.

Mon neuvième-déjà-quatorzième voulait des antibiotiques, mon dixième-déjà-quinzième aussi.

A la fin de mon dernier et dix-septième-déjà-vingt-troisième, j’ai fermé la porte, j’ai fermé les volets, je me suis assise et j’ai pleuré.
Et puis après, je suis rentrée chez moi jouer à Wow.

Premier jour de vrai remplacement.
Je suis grande. Je suis forte. J’ai presque pas de couettes.

Je passe le matin pour me familiariser avec le cabinet.
La toise est là, les feuilles d’AT sont là, les gants XL sont là, les gants à ma taille sont à la fabrique de gants. Bon, ok, ça devrait rouler.
Le Dr Cerise me montre comment on allume l’ordinateur, comment on accède aux dossiers, comment on transfère et comment on reprend la ligne téléphonique.
Ok ok ok.
Parée.

Début d’après-midi, les rênes sont à moi.
Quand j’arrive, il y a déjà pas mal de monde dans le hall. J’enfourne le tout dans la salle d’attente, et c’est parti mon kiki.
J’allume l’ordinateur, je ne me trompe que deux fois dans le mot de passe, je reprends la ligne de téléphone, ok, tout roule.

Première consultation.
Le téléphone sonne.
Une seule sonnerie, pas le temps de décrocher.
Après quelques minutes, le téléphone resonne.
Une seule sonnerie, pas le temps de décrocher.
Après quelques minutes, le téléphone reresonne.
Oui, toujours une seule sonnerie, chut, laisse moi tranquille maintenant.

Avant le deuxième patient, je jette un oeil à l’engin.
Il y a un « 15″ qui clignote, avec une petite enveloppe qui clignote aussi. Je bidouille quelques trucs, j’appuie sur des touches avec des téléphones verts, des enveloppes et des téléphones rouges dessus, j’essaie d’écouter les vraisemblables quinze messages, je n’entends rien, mais bon, l’enveloppe a l’air de s’arrêter de clignoter.
Et le téléphone me laisse tranquille pendant la deuxième consultation.
Ok, je suis trop forte. Tout roule.

Pendant le troisième patient, le téléphone rereresonne. Deux fois une seule sonnerie.
Je peste : « Raaah, je ne sais pas ce qu’il a, ce téléphone, à sonner toutes les 5 minutes, je n’arrive pas à le faire taire, je suis vraiment désolée ».

La gentille mère de famille en face de moi se tait quelques secondes.
Elle prend une brève inspiration, et, très gentiment, me dit :
« Ça, je crois que c’est l’interphone mademoiselle ».

Ahahahah.
Ok.
Tout roule.

J’ai rencontré Mme Pouteau pendant un remplacement qui vient de se finir. 

Un solide petit bout de femme, de 85 ans, avec ce qu’il est d’usage d’appeler « un caractère trempé ». 
Pleine de médicaments pour le coeur, pleine de facteurs de risque pour un infarctus qui finira peut-être (sans doute ?) par arriver. C’est encore assez rare, ces femmes âgées qui ont le profil typique de « l’homme à risque cardio-vasculaire ».
On en a toute une fournée en préparation, mais aujourd’hui c’est toujours, encore, un profil plutôt masculin.
Elle s’est arrêtée de fumer sur le tard, mais elle s’est arrêtée. Et pour le moment, elle vit sa vie avec ses patchs de trinitrine et ses trois anti-hypertenseurs.  

On s’est rencontrées, donc. Un peu de pleine face. Un peu, oserais-je le dire, comme un coup de foudre. 
La première fois, elle m’a dit que je-ne-sais-plus quel médicament idiot lui donnait des effets secondaires pas possible, et qu’elle ne le prenait pas. Sur un ton presque de défi, genre « Et si vous n’êtes pas contente c’est la même chose ». 
« Je suis bien d’accord avec vous », je lui ai dit.
Ca l’a surprise de ne pas se faire engueuler, je crois.
Mine de rien, elle s’est mise à venir les jours où je remplaçais.

Avec elle, tout était simple.  
Elle me reposait. Je pouvais lui dire le fond de ma pensée, brute, sans l’enrober de politiquement correct, de diplomatie et de sucreries. Pas besoin de l’amadouer. On parle, je donne mon avis, elle donne le sien, j’explique les plus, les moins, et elle décide.
Et je suis souvent d’accord avec sa décision, mais il faut bien dire que c’est souvent la même que la mienne ; alors ça aide, forcément.

Je crois que je la reposais aussi.
Et, avec nos bagages différents, nos compétences différentes et nos vies différentes, on partageait la même vision des choses. Et du même coup, la même médecine. 

Et du coup, la médecine était simple, et nous laissait un peu de temps pour le reste.
Nous avons eu beaucoup de sourires en coin, beaucoup de sous-entendus, beaucoup de clins d’oeil. Elle avait une malice et une pétillance increvables.

Une fois, elle m’a dit que, de temps à autres, elle se disait qu’un jour, peut-être, dans quelques années, elle refumerait.
Qu’à son âge, il fallait bien mourir de quelque chose, et qu’elle préférait que ce soit d’un infarctus propre et bien rangé plutôt que d’un cancer qui s’éternise.
Je crois que j’ai dit quelque chose comme « Ce ne serait pas très professionnel de ma part de vous dire que je suis d’accord, n’est-ce pas ? »
Elle a souri. Elle a dit : « Non, pas très. Ne le dites pas. »

Effectivement, ce n’était pas très professionnel. Que voulez-vous ? A elle, je ne pouvais pas dire autre chose. Et j’aurais dit n’importe quoi d’autre à n’importe qui d’autre. 

L’autre jour, mon dernier après-midi dans ce cabinet, elle était dans la salle d’attente. 
Elle ne savait pas que c’était mon dernier jour.
Je ne savais pas que ça faisait déjà un mois que je lui avais fait son ordonnance pour un mois.  

Elle savait que je n’allais pas tarder à partir, néanmoins, et elle a glissé la question, sur le ton de la conversation : « Vous comptez ouvrir un cabinet dans le coin ? »
Hélas non, Mme Pouteau, mais vous me manquerez aussi. Que j’ai dit. Dans ma tête. Parce que des fois, je peux AUSSI être professionnelle, je vous signale.

Et puis, au moment de partir, elle a dit qu’elle revenait dans 10 jours pour son vaccin contre la grippe.
Je lui ai dit qu’elle verrait l’autre médecin, dans 10 jours, parce que c’était mon dernier jour aujourd’hui.

On s’est serré la main longuement, et en partant, elle m’a dit cette phrase fabuleuse :

« Bien sûr je ne peux pas vraiment, mais… J’aurais presque envie de dire qu’on s’est bien amusées toutes les deux ».

A une malabaraise

30 septembre, 2008

Entre, je me souviens de toi.
Bien sûr que je me souviens de toi.

Tu étais venue me voir la semaine dernière, toi qu’on avait jamais vue dans ce cabinet.
C’est que tu arrivais d’Afrique, et que tu n’étais là  que pour quelques mois, en vacances. Toute douce, très attentive, jeune, jolie. Tu venais d’une grande ville d’Afrique, j’ai oublié laquelle, pardonne moi. En tout cas, j’avais noté ton français impeccable et ton allure très européenne. Tu n’avais pas de carte vitale, du coup, bien sûr, et pas de couverture sociale, mais tu allais payer ta consultation de ta poche sans problème.
Tu venais me voir pour tes problèmes de sommeil.
Tu m’a raconté calmement, de ta voix joliment lointaine, joliment détachée, ta rupture récente, douloureuse, ton départ en vacances qui avait tout l’air d’une fuite, et puis, depuis, l’impossibilité de t’endormir le soir.
Tu m’as servi l’insomnie transitoire aiguë la plus belle de toute ma (certes jeune) carrière.
La même chose qu’à la mort de ton père il y a plusieurs années. Tu avais pris 3 ou 4 semaines un Stilnox avant de te coucher, et puis c’était passé, et tu n’en avait plus jamais repris depuis.

Elle était belle ton histoire.
Moi, j’étais vaguement mal à l’aise, mais elle était belle.
J’ai beaucoup pensé à toi après ton départ.
Bien sûr, j’avais pensé à la possibilité que tu me mentes. On voit des tas de gens inconnus qui ont de belles histoires qui débouchent sur une demande de prescription de benzos. Rarement aussi belles que la tienne, mais on en voit plein.
Je n’étais pas sûre que tu ne me mentes pas, mais je me méfiais de ma méfiance. On a vite fait de se méfier trop des gens. Et puis, comme on ne peut pas reprocher aux gens leurs trop jolies histoires, et comme on ne peut pas se fier seulement à son malaise, à son instinct, à ses antennes qui frémissent, je t’avais accordé le bénéfice du doute.
Pour tout ça, et aussi parce que derrière quelqu’un qui ment pour avoir ses stilox, il y a une personne malade. D’une autre maladie, mais malade. Et cette personne là, il faut essayer aussi de faire ce qu’on peut pour elle, la dénicher, l’accrocher comme on peut, la faire revenir et travailler avec elle. Et pour la faire revenir, parfois, on fait des concessions.
Tu étais partie en évoquant un « bilan » que tu voulais profiter de ton séjour en France pour faire, et tu m’avais dit que tu reviendrais.
Et tu es revenue.

Tu es revenue, mais pas pour le bilan. Tu voulais revenir avant, mais comme je n’étais pas là, et que c’était vraiment moi que tu voulais voir, te voilà aujourd’hui.
Parce qu’on t’a volé ton sac, et, c’est ballot, quand même, ton ordonnance avec.
Merci pour l’eau à mon moulin, merci d’avoir transformé mon vague instinct en conviction intime, ça va m’aider.
Le rideau est levé, début de l’acte II, on va pouvoir bosser maintenant.

Mais ça cloche. Le voile est levé, mais ça cloche toujours.
Tu es toujours aussi jolie, toujours aussi calme, toujours aussi parfaite, et moi, je suis toujours aussi mal à l’aise. Ca sonne toujours du côté de mon alarme intérieure, et je ne sais pas pourquoi. A croire que c’est ni du lard, ni du cochon. Je sais que je suis en train de passer à côté de quelque chose dans les grandes largeurs, mais je ne sais toujours pas à côté de quoi.
Ton discours est toujours aussi parfait, et toi toujours aussi poliment distante, toujours aussi attentive à ce que je dis, toujours aussi agréable.
Tu connais ton texte, mais tu joues mal.
Alors, comme je sais quelle pièce on joue,  même si je n’arrive pas à discerner l’envers du décor, je te donne la réplique.
Je joue mal aussi. Et j’ai l’impression qu’on le sait toutes les deux.

- « Mmmm, on va essayer de changer de molécule, d’accord ?  »
Tu me vois venir, avec mes gros sabots, et tu me liste très calmement toutes les molécules qui ne te font aucun effet, toi qui es « très résistante aux médicaments ». Tu essaies même de me servir quelques crises d’angoisses bien typiques, au cas où ça pourrait faire pencher la balance, mais tu abandonnes vite.

On se donne encore un peu le change pendant un moment.
On fait semblant de parler de ton bilan, je fais semblant de faire les choses bien. Je fais semblant de te faire parler, et de m’intéresser à ce que tu dis. Je fais semblant de te ré-expliquer le sommeil, les médicaments, tu fais semblant de m’écouter toujours aussi attentivement. Je te donne l’adresse de quelques psychologues, en faisant semblant d’insister, et tu fais semblant d’acquiescer. On se quitte chaleureusement, pleines de sourires toutes les deux.

J’ai compris après que tu sois partie.
Tes stilnox, ma douce, je crois que tu les vends.
Tu ne les boulotte pas, tu les fais boulotter à d’autres.

Sous cet éclairage là, la pièce prend forme, soudain.
Voilà ce qui clochait, voilà ce qui sonnait.
Je cherchais ta souffrance, alors que tu ne souffres pas.
Je t’ai cherché dépendante, je t’ai cherchée toxico, je t’ai cherchée folle d’angoisse, je t’ai cherchée partout et tu n’étais nulle part.

Ca explique pourquoi tu étais tellement lisse.
Ca explique pourquoi tu étais tellement polie.
Ca explique pourquoi tu étaits tellement jolie.

Ca explique pourquoi j’étais tellement mal à l’aise, du malaise du manipulé, alors que je n’aurais plus dû l’être dès le lever de rideau de l’acte II.
Ca explique ton absence totale d’affolement quand je t’ai refusé les benzos. C’est souvent à ce moment de la consultation que le vrai dépendant flanche. On voit une lueur de panique dans ses yeux, on entend un début de tremblement dans sa voix, on le voit se débattre avec de nouveaux mensonges mal cousus pour essayer encore, pour essayer quand même.
Ca explique ton grand numéro de séduction. Les dépendants sont manipulateurs, mais ils sont rarement séduisants.
Ca explique pourquoi tu voulais nous revoir exclusivement nous, moi et mes couettes.

Je sais qu’il n’y aura pas d’acte III, que tu iras le jouer dans un autre cabinet, et ça me soulage.
Je n’aurais pas su m’occuper de toi.