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Patient | Juste après dresseuse d'ours - Part 3

« Stage chez le prat ».
Je suis encore interne, et je passe 6 mois dans le cabinet d’un médecin généraliste. J’assiste à ses consultations (facile), j’assure les consultations (ça va), il assiste à mes consultations (ça, c’est dur…).

Une mademoiselle N. vient nous voir. C’est une consultation à laquelle j’assiste. Dans le fauteuil de droite. Celui où j’ai appris à bailler en n’écartant que les narines d’un air concentré.
Je fais ça très bien.

Elle n’était pas venue depuis 2 ou 3 mois, elle a pris rendez-vous la veille. Lourde dépression dans les antécédents récents, elle est encore sous traitement. Elle s’asseoit.
« Alors, comment allez-vous ? »
Elle nous raconte. Ca va plutôt bien.
Elle raconte son job, elle raconte sa vie amoureuse, elle raconte ses enfants. Tout va plutôt mieux. Mon prat se réjouit de la voir sourire pour la première fois depuis 2 ans. Elle fait une blague, même, à un moment. Dont elle rit elle-même.
Physiquement, ça va plutôt bien aussi. On fait le tour des effets indésirables du traitement, rien à l’horizon. Elle raconte des choses anodines pendant toute la consultation. Elle donne des nouvelles de sa mère, elle demande des nouvelles du chien.
La fin de la consultation arrive, on se salue, elle signe un chèque, elle s’en va.

Elle est partie depuis 5 bonnes minutes quand je me demande « Heuuu… Et en fait, elle venait pour quoi ? »
On lui a même pas renouvelé son traitement, elle en avait encore pour deux mois.

Tu vois Marie, des fois, les gens viennent vraiment pour dire qu’ils vont bien.

J’ai passé quelques temps à assurer des consultations parallèles aux urgences.
Comprendre : vous venez aux urgences parce que ça fait trois semaines que vous toussez, ou parce que vous vous êtes cogné le petit orteil il y a 15 jours, ou parce que vous savez que c’est gratuit. (Ca ne l’est pas, hein, mais ça peut vite le devenir. Suffit de pas payer). Plutôt que de tripler le personnel d’accueil qui va s’épuiser à essayer de vous expliquer que vous n’avez rien à faire aux urgences, on colle un interne dans une petite salle à côté, on vous rebalance sur lui et tout le monde est content.

L’interne, parce que ça lui permet de faire ses premiers pas en presque-cabinet, seul face à face au patient.
L’hôpital, parce que ça fait autant de plaintes, de conflits et d’arrêt de travail pour surmenage en moins.
Vous, parce que vous l’avez, votre consultation sans-rendez-vous-sans-payer.

Ca a été extrêmement enrichissant.
Et extrêmement perturbant.

A la fin des six mois, j’allais de Oh mon dieu en Oh mon dieu.
Oh mon dieu, ça strouve, je suis raciste.
Oh mon dieu, ça strouve, je déteste mon métier.
Oh mon dieu, je suis trop mauvaise.

Prenons une minute pour nous replacer dans le contexte. Soins de proximité, immédiats, gratuits-pas-vraiment-mais-presque, pour tout ceux qui n’ont pas de médecin généraliste préféré sous le coude. Biais de sélection énorme. Pauvres, immigrés, sans couverture sociale, ne parlant pas français. Plein. Partout. Tout le temps.  Une salle d’attente pleine à craquer de déshérites.
Et bordel, il est déjà 11h30, et j’en ai encore 6 à voir avant midi.

J’ai fini par redouter la femme arabe de cinquante ans.
Je la voyais dans la salle d’attente que je la détestais déjà. Elle parle trois mots et demi de français. Des fois, pour me faire plaisir, elle ramène quelqu’un qui en parle quatre et qui fera office de traducteur. Elle est trop malade. Trop trop trop malade. Le chaud. Ca fait le chaud tout là tout là, jusque là dessus la tête.
Elle remonte la main au dessus de la moitié gauche de son corps. Le pied gauche le genou gauche la cuisse gauche la hanche gauche le sein gauche la tête et au dessus de la tête. Oui oui, elle a chaud au dessus de la tête. Cherchez pas. Et puis elle a les fourmis la nuit, ça gratte ça gratte ça gratte, elle peut pas dormir. Et puis c’est chaud chaud chaud, elle sue, elle trempe les draps. Et puis des fois elle a un trait sur le front, au milieu, et ça fait pffffff au milieu du front, comme ça, de gauche à droite, et elle est trop fatiguée. Et puis ses doigts sont bloqués bloqués, et elle veut la piqûre que sa cousine elle l’a eue une fois et qu’après elle était plus bloquée.
Elle n’arrive à répondre à aucune de mes questions. Elle me répète la même chose, toujours.
Elle est obèse, inexaminable. Elle met une bonne demi-heure à enlever ses 54 couches de vêtements. Elle m’appelle « ma fille » en souriant, merci merci ma fille.

Je viens donc de passer au bas mot 20 minutes pour réunir des informations incompréhensibles et inexploitables. La chauderie hémicorporelle gauche avec paresthésies et pffffiouterie du front, moi, je connais pas.
Quand j’essaie de décomposer, de rationaliser, de m’obliger à ne pas caser tout de suite tout ça dans la case « Elle me les brise », j’attrape des sueurs froides. Tumeur cérébrale, dysthyroïdie, AVC, tuberculose, gale, lymphome, ménopause, maladie systémique bizarre avec symptômes à la con… Tout s’embrouille. Ca peut n’être rien, ça peut être tout, et je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte et j’ai encore 5 patients à voir avant il y a 20 minutes.

Plus je ne comprends rien et plus je lui en veux.
Plus je lui en veux et plus je deviens agressive.
Plus je deviens agressive, plus je deviens mauvaise.
Plus je deviens mauvaise, plus je m’en veux.
Plus je m’en veux, plus je lui en veux, et la boucle est bouclée.
Allez hop, tu vas me prendre 7 gouttes de Rivotril avant de dormir et s’il te plaît, quand ça ne marchera pas, reviens quand ce ne sera pas moi.
La honte.

Il doit y avoir un truc culturel. Auquel je ne suis pas habituée.
Les occidentaux, ils sont gentils et disciplinés. Ils ont le bon goût d’avoir des lombalgies, ou des colopathies. Des trucs dont j’ai entendu parler à la fac, et que je traite à grands coups faciles de médicaments probablement inadaptés mais recommandés noir sur blanc dans mes jolis cours.

Bon, c’est très faux, hein.
Il y a des tas de pfiouterie au milieu du front chez de bons français bien blancs, avec qui je suis tout autant mauvaise. Mais quand même, la chauderie hémicorporelle gauche, c’est très fréquent chez les femmes arabes obèses de cinquante ans. Et les lombalgies, c’est très fréquent chez les femmes françaises obèses de cinquante ans. Et je pense qu’il y a des tas de symptômes occidentaux qui sont du même ordre que la chauderie, sauf qu’on a appris à les mettre derrière des mots, des diagnostics et des traitements bien établis. Et que du coup, je suis probablement aussi mauvaise avec eux, sans même le savoir. Ce qui est peut-être encore pire.

Perturbant, vraiment.

Aide toi

23 mars, 2008

Je ne pratique pas l’art de la divination.
La seule chose que je peux lire dans vos entrailles, c’est qu’il est déjà trop tard.
J’aimerais bien, notez. Mais à la fac, j’ai pris option « Ethique médicale », et on ne peut pas tout faire.
Alors des fois, j’aimerais bien que vous m’aidiez.
Juste un peu.

Mesdames, par exemple. Que je puisse vous prendre par surprise au point de vous faire perdre la mémoire quand je vous pose des questions incongrues alors que vous venez pour une bête douleur de ventre, je peux le concevoir.
Mais quand vous venez pour un retard de règles, quand même, ce serait gentil de connaître la date de vos dernières règles.
Et quand je vous demande combien votre enfant prend de biberons par jour, la réponse « Oh, je ne compte pas vous savez » ne m’aide que très moyennement.

Je ne sais pas, moi, tentez quelque chose, au hasard, au culot. Une approximation, une estimation grossière, une moyenne, mais un chiffre, quoi.

Je m’en rends bien compte, ce n’est pas très Petit Prince, tout ça. Ca fait très grandes personnes. Mais s’il vous plaît, s’il vous plaît, on veut des réponses avec des numéros dedans.
« Souvent » ne m’aide pas quand je demande combien de fois par semaine ou par mois ça arrive.
« Oh, un moment » ne m’aide pas quand je demande depuis combien de temps ça dure.

Sinon, moi, je me rebelle et je vous fais des ordonnances avec  » 1 comprimé quelques fois par jour pendant quelques temps ».

Ordonnance que vous penserez à amener au prochain médecin que vous verrez pour un second avis.
Parce que lui, quand vous lui direz que mon traitement ne marche pas, et que vous voulez autre chose, comment, mais COMMENT voulez-vous qu’il fasse quoi que ce soit pour vous si tout ce qu’il sait, c’est que vous prenez « un sirop » ? Comment vous vous imaginez que ça se passe ?
« Oh, bah si un sirop ça marche pas, on va essayer une gélule, alors... » ??

Au fait, c’est la même chose pour « un antibiotique », hein.
On s’en cogne, de savoir que vous prenez un antibiotique.
C’est à peu près aussi utile que de savoir que vous prenez un sirop.

Alors très sérieusement, maintenant, un MESSAGE DE SANTE PUBLIQUE :

Soit on est capable de donner tout son traitement de tête, sans oublier un médicament et sans oublier les posologies ni la durée du traitement, soit on a toujours sur soi une fiche cartonnée avec la liste de ses médicaments.

Si vous avez une mère ou une grand-mère qui n’a plus toute sa mémoire, vous savez ce qui vous reste à faire.
Le prochain médecin qui la verra aux urgences construira un petit autel avec des bougies en hommage autour d’une photo de vous.
Et potentiellement, vous, vous sauverez la vie de votre grand-mère.

Je déteste les parents.

Bon, pas tous TOUS.
Pas les miens, d’abord, ce qui est déjà un bon point. Mais ma collection personnelle de catégories de parents détestables s’agrandit de jour en jour. Je déteste, en liste non-exhaustive :

Ceux qui parlent à la place.
De leur enfant, qui a 7, ou 10, ou 15 ans. Exactement comme, petite, je détestais les médecins qui posaient les questions à ma mère, alors que j’avais 8 ans, des oreilles, un cerveau, une langue, et les connexions appropriées entre tout ça pour que ça fonctionne déjà à peu près correctement.
- Quel âge tu as ?
- Il a 5 ans.
- Où est-ce que tu as mal ?
- Il a mal au ventre, hein chéri tu as mal au ventre ? Et depuis hier, il me fait de la fièvre. Déjà qu’il vient de me faire une angine !
On jurerait que ce sont les amygdales de la dame qui sont en feu. On n’a pas idée, d’avoir 8 ans et de faire souffrir sa mère comme ça.

Ceux qui mentent.
Il a de la fièvre depuis trois ou douze ou vingt-quatre heures. Ou alors, il a mal au ventre depuis 9 jours. Je prends sournoisement mon ton innocent pour demander ce qu’en a dit son médecin habituel, avant qu’ils ne viennent aux urgences.
- Heuuu, bin, on est pas allé le voir parce que :
> Il est pas là.
> Il est pas là.
> Il est en vacances.
> Il est pas là.
> Il avait plus de place.
> Il est mort.
> Il est pas là et puis d’abord il avait plus de place. D’ailleurs, je crois même qu’il est mort.

Ceux qui ne mentent pas.
Il a de la fièvre depuis trois ou douze ou vingt-quatre heures. Ou alors, il a mal au ventre depuis 9 jours. Je prends sournoisement mon ton innocent pour demander ce qu’en a dit son médecin habituel, avant qu’ils ne viennent aux urgences.
- On n’est pas allé le voir, parce que :
> Il avait pas de place avant ce soir à 19h, et moi, ce soir, je peux pas l’amener.
> On voulait qu’il soit vu plus vite
> On voulait voir un spécialiste (pas de bol, moi, je suis interne. Encore moins qu’un généraliste, imaginez un peu…)
> On veut une radio
> On vient ici tout le temps ! (Ah bah ça va alors !)
> On l’ a déjà vu hier mais le traitement ne marche pas ! (ce qui nous amène brillamment à la catégorie suivante)

Ceux qui attendent de moi que je pallie leur incompétence.
L’enfant a été vu la veille, on a posé un diagnostic, proposé un traitement, oui mais :
- Il veut pas le prendre, l’antibiotique ! (Il veut pas le prendre… La phrase me laisse toujours songeuse…)
- Il se débat trop quand on veut le moucher (Et donc ? Je dois inventer un nouveau traitement super plusse mieux qui ne nécessite pas de le moucher ?)
- Il veut pas boire la solution de réhydratation que vous avez donnée, il veut que du coca ! (Bougez pas, je dois vous présenter quelqu’un…)

Leurs cousins germains.
Qui me laissent me débattre seule avec leur furie de môme qui me donne de joyeux coups de poings, qui le maintiennent avec le tonus d’une nouille cuite, et qui ricanent : « Huhu, c’est toujours comme ça chez le médecin« .

Et, en première place, indétrônés à ce jour, ceux qui disent, au choix :
- Sois sage ! Ou la dame va te faire une piqûre ! (Heuuu, bin oui, peut-être bien. Mais c’est à dire que j’ai quelques autres critères qui passent juste un peu avant sa sagitude…)
- Allez, ouvre la bouche ! La dame va te donner un bonbon ! (Heuuu…. Non ?)
- Je te promets qu’il n’y aura pas de piqûre (Heuuuu… Bin si, là)
- Je te promets que ça fait pas mal ! (Heuuu… C’est à dire que si, un peu, quand même…)

Autorité médicale

12 janvier, 2008

Internat, urgences pédiatriques.

Elle nous amène sa fille, deux ans à peine, parce qu’elle a mal au ventre.
Elle a mal au ventre parce qu’elle est constipée.
Après l’examen, quand j’ai bien palpé le ventre dans tous les sens (et vas-y que je masse), la petite a envie de faire caca. Et elle fait caca. Et elle n’a plus mal au ventre.
L’imposition des mains, ça s’appelle.
Les amis, y a pas, je suis trop forte.

La mère me dit, sur le ton dont on se plaint du temps qu’il est pas beau ou des impôts qu’ils sont trop chers :
« Vous savez, elle est souvent constipée. Mais forcément, elle mange queeeuuu des bonbons… » Levant les mains au ciel : « Tooooooooute la journée !!!« 

Genre la gamine est atteinte d’une maladie génétique orpheline qui lui fait pousser des bonbons à même la bouche.
Je me moque, je me moque, mais c’est vrai, ils sont pas faciles à cet âge là.
Ils vous disent « Moumou je t’aime » pour endormir votre méfiance, et dès que vous avez le dos tourné, ils vous chourrent les clés du scooter pour aller acheter des Dragibus au Champion.

Et quand je dis que bah oui, forcément, les bonbons toute la journée, ça aide pas, elle se tourne vers sa fille, me pointe du doigt et dit :
« Aaaah ! Tu vois ? Tu écoutes, ce que dit le docteur ? »

Deux ans, la gamine.
L’autorité médicale, y a qu’ça d’vrai.

Attente

8 novembre, 2007

Journée aux urgences.
J’ai toujours un peu de mal à partir, à la fin de ma journée. Il y a des choses en cours, et c’est toujours difficile de laisser un patient à un collègue en plein milieu de sa prise en charge. Et c’est toujours chiant de prendre le métro. Et on est bien, aux urgences.

Ce jour là, c’est encore plus difficile de partir.

J’ai une patiente qui est venue pour douleurs abdos et nausées. Jeune.
Rien de grave à première vue.
Pas de contraception, ça fait 2 ans qu’elle essaie d’avoir un bébé et qu’elle désespère. Elle m’émeut, dans sa façon de me dire ça et dans ses yeux qui brillent.

Le bHCG est en cours, ça met longtemps, mais je ne sais pas pourquoi, je le sens bien. Je veux attendre.
J’appelle le labo. Une fois, deux fois. C’est encore en cours. Ca fait une heure et demie que je devrais être partie, tout le monde me dit que je suis folle, et que je n’ai qu’à rentrer chez moi.
Mais c’est MA patiente, et si jamais, si jamais elle était enceinte, je veux que ce soit moi qui lui dise.

J’appelle le labo une quatrième fois.
Le test est positif.

Quand je vais lui dire, ses yeux brillent, encore.
Je n’ai vraiment, vraiment pas regretté ces deux heures d’attente.

Flottement

10 octobre, 2007

Elle a 96 ans. Elle pèse 36 kg.
Envoyée aux urgences par sa maison de retraite, pour des douleurs abdominales sur « constipation opiniâtre ».

On dirait une grand-mère de livre, une grand-mère de film. Les cheveux très blancs, encore longs. Toute petite, toute frêle ; un filigrane. Elle parle avec une voix douce, voilée, lointaine. Souriante, malgré tout.
On dirait qu’elle abrite un espace-temps parallèle où tout s’écoule plus doucement.
Tout en elle flotte. Sa voix flotte, son existence même semble flotter quelque part entre ici et ailleurs, son corps flotte au milieu d’une peau trop grande pour elle.

Rien de parcheminé, dans sa peau ; rien de sec, rien de cassant.
Ratatinée, sa peau. Fripée, comme un trop grand morceau de cuir souple replié doucement autour d’un corps devenu trop petit.
On suit ses os des yeux, et, la main sur son ventre, on plonge au coeur même des viscères. Il n’y a rien entre ses intestins et ma main, rien que sa peau trop fine.

Je passe 30 minutes, au moins, à extraire ses selles à la main. C’est incroyable qu’un aussi petit bout de femme puisse contenir autant de merde.
Je lui fais super mal.
Elle pleure comme elle parle ; voilé, lointain.
Elle me dit merci, parce qu’elle a moins mal quand j’ai fini.
Ce n’est pas qu’elle soit SI constipée, je ne vois tout simplement pas avec quelle force et quels muscles elle pourrait faire le simple effort de pousser pour sortir tout ça elle-même.

Elle n’est malade de rien, au siècle où on doit forcément être malade de quelque chose.
Même les chiffres, les beaux et implacables chiffres qui prouvent noir sur blanc une maladie bien nette et sans bavure, même les chiffres ne parviennent pas à trouver de quoi elle meurt.
Ses reins fonctionnent, son coeur fonctionne, sa tête fonctionne.
Et pourtant elle meurt.

Au ralenti. En flottant. Comme une chandelle qui s’éteint tout doucement.
Elle meurt de rien.
Elle meurt de tout.
Elle meurt de la vie.

Ca arrive encore.

Petite lâcheté quotidienne.

10 septembre, 2007

Il est jeune, 60 ou 65 ans. Je ne sais plus au juste ce qui l’amène, un AVC, probablement, ou un cousin sympathique.
Sa chambre est en plein milieu du couloir, le « couloir porte », où on entasse les gens qui arrivent aux urgences trop mal en point pour repartir chez eux, pas assez mal en point pour être acceptés en réanimation, pas assez vendeurs pour être acceptés rapidement dans un service d’hospitalisation traditionnelle. On a de la place seulement pour 8 échoués, dans le couloir porte. Si on commence sa garde avec « le porte plein », on sait d’avance qu’on ne pourra rien faire de la petite dame de 80 ans qui va arriver à bout de souffle cette nuit, qu’elle va nous coûter 4 heures de coups de fils dans tous les hôpitaux de la région. On sait que ça part mal.

Bref il a échoué là, lui. Le veinard.
Il hurle, il s’agite, il frappe, il est attaché.
Il hurle. Il ne s’arrête jamais de hurler. J’ai un peu envie de hurler aussi.

Il hurle deux choses, deux choses seulement, toujours les mêmes, inlassable.

La première, c’est, en écho, la dernière phrase qu’il a entendue. Il part en crescendo, et de plus en plus aigu, en boucle.
« Il faut rester caaaaAAAAAAAAAAAALME ! IL FAUT RESTER CAAAAAAAAAAAALME !  »
Ou encore « Allongez-vooOOOOOOOUS ! ALLONGEEEEZ-VOOOOOUS ! »
On pourrait drôlement s’amuser, en fait, avec lui. Rentrer dans sa chambre, dire « Caca boudin » et guetter la tête des infirmières quand il se mettra à le hurler à son tour…

La deuxième, c’est sa seule phrase à lui. Je suppose qu’il la garde pour quand il a oublié ce qu’il était en train de hurler. Sa phrase à lui, c’est :
« La tête elle est viiiiiiiiiIIIIIIIIIIDE ! LA TÊTE ELLE EST VIIIIIIIIDE ! »
Son visage se déforme, il a les yeux beaucoup trop grand ouverts, beaucoup trop fixés sur moi.

C’est vrai. C’est vrai qu’elle est vide, ta tête. Ça fait quatre jours qu’elle est vide, alors qu’elle était parfaitement pleine avant qu’un petit bout de sang vienne se décider à boucher une artère de ton cerveau, pour voir si ce serait rigolo. Ta tête est vide et ça te terrorise.
Et ça me terrorise aussi.
Qu’est ce qui s’y passe, dans ta tête juste assez pleine pour savoir qu’elle est vide ?
Et surtout, surtout, qu’est ce que je peux te dire, moi ?

Je dois te tapoter la main en disant « Meuh non meuh non mon brave, elle est pas vide votre tête, allons allons, ahahah » ?
Je dois te dire « Chut, chut, ça va, tout va bien, calmez-vous ? »
Je dois te dire « Hé oui bonhomme, houlalala, sacré néant dans ta boîte crânienne, hein, c’est pas de bol…. »

Qu’est ce que je peux lui dire ?
Je ne peux pas le rassurer. La vérité, c’est que sa tête est vide, et que très probablement ça ne s’arrangera pas, et qu’il frappe et qu’il crache sur sa femme qui vient essayer de lui rendre visite tous les jours, et qui va finir par ne plus venir, ou une fois par semaine, le dimanche, parce qu’il faut bien être une bonne épouse.
La vérité c’est qu’on finira au mieux par lui trouver une place dans un long séjour quelconque, avec des infirmières qui soupireront en entrant dans sa chambre et qui iront voir le médecin pour demander si on ne peut pas quand même lui monter un peu son Haldol parce qu’il épuise toutes les équipes.

Qu’est ce que je peux lui dire ? J’ai pensé à lui parler longtemps, de n’importe quoi, n’importe quoi pour remplir un peu sa tête, comme on berce un nouveau-né. Lui parler de la pluie et du beau temps, lui dire que sa femme a téléphoné et qu’elle l’embrasse, que maintenant il est onze heures et demie et que le repas sera bientôt servi, mais que le menu est pas terrible aujourd’hui.
Ça paraît la seule chose à peu près envisageable, mais bêtement, je n’ai pas le temps. Pas le courage, non plus. Les urgences tournent, les gens arrivent, le bip bippe, et je ne peux pas passer 10 minutes à essayer de te raconter n’importe quoi, en sachant pertinemment que de toute façon, au mieux, j’arriverai, peut-être, peut-être, à t’apaiser pendant 4 secondes que tu auras oubliées tout de suite après.

Alors je fais comme tout le monde.
Au début, deux ou trois fois, j’essaie de rentrer dans ta chambre et je dis une phrase creuse et idiote pour te calmer ; de plus en plus courte, de plus en plus idiote, en me sentant vaguement ridicule d’essayer de changer la face du monde avec ma phrase à la con.
Après je ne rentre plus, je passe à côté de ta chambre en regardant fixement mes pieds, en prenant l’air pressé, genre « C’est pas tout ça mais j’ai des vies à sauver ».

Et quand l’infirmière me demande de te prescrire un Loxapac, parce que c’est plus possible et qu’on peut pas travailler dans des conditions pareilles, je signe, et j’ai hâte que ça marche.
J’aimerais savoir comment ne pas avoir honte de cette prescription que je fais pour moi, parce que pour toi je ne fais rien.