Pauvres pécheurs
25 septembre, 2010
Allez, un post rapide, juste pour énerver ma sœur.
L’autre jour, je reçois une jeune patiente, 23 ou 25 ans peut-être, avec son tout nouveau bébé.
Une petite fille qu’elle m’amène à deux semaines de vie, et qui a patienté sagement 2 bonnes heures dans ma salle d’attente, sous le regard placide et dans les miasmes des huit patients d’avant qui devaient se dire par devers eux qu’elle avait qu’à faire la queue COMME TOUT LE MONDE et que eux-aussi ils en avaient marre d’attendre et que de toute façon donner des sous aux clochards si c’est pour qu’ils s’achètent à boire merci bien ma bonne dame mais trop bon trop con.
Bref.
Comme toujours, je commence par prendre des nouvelles de la maman : l’accouchement, le moral, la rencontre avec l’enfant, tout ça. Parce qu’en 2010, une jeune mère se doit d’être dégoulinante de joie et de bonheur sur fond de symphonie pastorale dans la rosée du matin, et elle doit trouver sa fille magnifique sinon c’est une mère indigne parce que l’instinct maternel c’est pas pour les cochons. A la rigueur, elle a parfois le droit d’être un peu fatiguée mais seulement avec décence.
Du coup, je prends toujours nouvelles. Au cas où.
Pour cette maman-là, ça ne s’est pas si bien passé. Malformation digestive découverte chez le bébé à l’écho du 3ème trimestre, hospitalisation pendant toute la fin de la grossesse pour d’autres raisons, début du travail un peu prématuré à 34 semaines, césarienne en urgence et départ immédiat de la petite pour le bloc opératoire où on a réparé la malformation digestive qui l’aurait empêchée de s’alimenter. Si je peux me permette un avis de non-maman, ça me paraît quand même un peu hard à avaler, surtout pour une si jeune femme et pour une première grossesse.
Malgré ça, les choses se passent bien. La mère réussit à tenir le coup, le père aussi, la rencontre avec leur fille se passe bien, et tout ce petit monde réussit même l’exploit d’un allaitement maternel exclusif (en dépit d’un personnel hospitalier qui penchait plutôt pour un allaitement au biberon histoire de pouvoir mesurer le nombre de décilitres ingurgités quotidiennement). Bref, tout roule.
Évidemment, un bébé un peu prématuré opéré à J1 d’une malformation digestive, vous vous doutez qu’on surveille le poids attentivement. A la PMI, en l’occurrence. Et là, comme je m’apprête à pourrir la PMI, je préviens histoire qu’on ne me tombe pas dessus : je n’ai rien contre les PMI. Les PMI sont gentilles, les PMI sont belles, les PMI sont mes amies. Des fois on y fait du bon boulot. Là, juste, non. Ça aurait pu être un médecin, ça aurait pu être un pédiatre, ça aurait pu être pas mal de monde vu le niveau général de la connaissance de l’allaitement maternel chez les soignants en France.
Bref, ma patiente se présente régulièrement à la PMI pour faire peser sa petite, avec son allaitement maternel qui se passe bien, ses seins qui vont bien et sa petite qui prend du poids très honnêtement, en tétant un peu comme elle veut quand elle veut, avec une maman qui donne un peu le sein comme elle veut quand elle veut, sans que personne ne souffre de pleurs, de douleurs ou de problèmes de sommeil ou de surmenage quelconques.
Mais, tenez-vous bien le scandale est à vos portes, la mère allaitait PLUS DE DIX MINUTES PAR SEIN !
Alors, ils lui ont fait comprendre, à la PMI… C’est mal de donner le sein plus de dix minutes de chaque côté, malheureuse ! Et qu’elle allait avoir des crevasses et que ses seins allaient finir par brûler dans les feux de l’enfer pour l’éternité et que ce serait bien fait pour eux. Et qu’il fallait laisser TOUJOURS au moins deux heures entre deux tétées. Parce que la gourmandise est un pêché aussi, on ne le dit pas assez, et que ça allait faire un enfant capricieux.
Bien embêtée, ma patiente, parce qu’en deux fois dix minutes, elle a pas l’impression de pouvoir donner tant que ça.
La fois d’après, la petite avait pris moins de poids. Ma patiente toute contrite a suggéré de compléter, peut-être, du coup, par des biberons ?
Mais oui ! qu’on lui a dit à la PMI… Puisque vos seins abrutis ne sont pas capables de nourrir correctement cette enfant dans les 7 x 2 x 10 minutes imparties, donnez-lui donc des compléments.
La petite, elle les a vomis tout ce qu’elle pouvait, vos compléments.
Et la fois d’après, du coup, elle en avait perdu, du poids.
Alors on me l’a envoyée se coltiner 2 heures dans ma salle d’attente.
Cette anecdote est d’une banalité déprimante. On part quand même d’une histoire qui va bien, où tout se passe bien, où tout se passe même mieux que ce qu’on aurait pu espérer dans nos rêves les plus fous, et parce que ça ne colle pas aux petites cases à la con dans lesquelles des petits cerveaux à la con ont voulu à toute force et à tout prix faire rentrer l’humanité entière, on ruine tout. On part d’un truc qui va bien, et on le fait tourner au désastre. C’est juste atterrant.
Et c’est la même histoire toujours renouvelée, pour plein de choses. Pendant la grossesse, on se nourrira de capsules protéinées désinfectées pour éviter la salmonellose, puis on nourrira son enfant au sein 2x7x10 minutes, à cinq mois et 12 jours on commencera la diversification en donnant 13,8 grammes de haricots verts, on tirera sur les pénis pendant 37 secondes dans l’eau tiède tous les soirs pour les décalotter proprement et on ne prendra JAMAIS son enfant avec soi pour une nuit dans le lit parental parce que ça fabrique des délinquants.
Ca suffit. Merde. J’aime les cases, ok, mais pas à ce point.
Autorisons-nous une marge de bon sens autour des règles.
Il n’y a pas UNE façon de faire, il y en a autant qu’il y a de familles, qu’il y a d’histoires, qu’il y a de rencontres.
Collez-zy pas des frites et du coca mixés dans le biberons à 3 mois, c’est tout ce que je vous demande.
Écoutez-vous, faites vous confiance, écoutez VOS limites. Votre enfant ne sera pas capricieux parce que vous l’avez pris avec vous dans le lit un soir ou parce que vous ne l’avez pas « laissé pleurer » ou parce que vous lui donnez le sein quand il a faim. Si vous respectez vos limites à vous, si là, ce soir, non là vraiment j’en peux plus je suis trop fatiguée je me lève pas, ça se fera tout seul.
Un caprice, ce n’est pas aller au delà des cases décrétées par le Professeur MesCouilles, c’est aller au delà de vos limites. En vous faisant confiance les règles se placeront d’elles-mêmes, et ce seront de bonnes règles.
Et envoyez chier les médecins.
Y a-t-il un PH dans la salle ?
7 août, 2010
Vous m’avez sans doute déjà lu râler contre les certifalacon, il me reste mon plus beau à vous raconter.
Mon plus beau certifalacon, j’y ai été confrontée il y a quelques années, depuis l’autre côté de la barrière, quand on m’a demandé, avant d’avoir l’insigne honneur de commencer mes fonctions d’Interne des Hôpitaux de Bip, de faire certifier que je :
- remplissais les conditions d’immunisation contre l’hépatite B, la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite
- remplissais les conditions d’aptitude physique et mentale pour l’exercice des fonctions hospitalières.
Jusque là, tout va à peu près bien.
Comme je suis sage et bien élevée, je lis toute la feuille jusqu’au bout, avec application, même les petits caractères tout en bas. Qui m’apprennent que :
« Le certificat médical doit être établi par un médecin hospitalier » (…)
« Qualité du signataire (préciser la qualité) : PH, CCA, Assistant des hôpitaux, Attaché ».
Parce que pour dire que j’ai ni la gale, ni la tuberculose, que mes vaccins sont à jour et que je ne suis pas une psychopathe qui rêve d’assouvir une sombre vengeance à grands coups de tronçonneuse dans la tête des patients, faut être médecin hospitalier. Parce que pour dire que je peux exercer mes fonctions d’interne en médecine générale, on ne peut pas être médecin généraliste.
Je pense que je dois être à peu près la seule fille sur terre qui ait tiqué. Rapport que personne sur terre ne lit les petits caractères tout en bas, sans doute en partie. Mais surtout rapport qu’un certificat, quand on bosse à l’hôpital, ça s’obtient de la manière suivante :
Entre deux patients, on chope du coin la blouse de Marcel.
« Hey, Marcel, on lui dit (s’il s’appelle Marcel, sinon on s’adapte), dis voir, me faut un certificat, tu peux signer ? ». Marcel répond généralement que oui, mais vite fait parce qu’on l’attend au box 5 pour réduire la luxation d’épaule qui gueule. On tend la feuille, Marcel signe et atteste que vous êtes apte à la gym / au saut en parachute / à la plongée sous-marine sous glace à -150m / au canyoning sous AVK dans la vallée des piranhas. Une fois la feuille signée et dûment tamponnée, Marcel ajoutera parfois : « Heu au fait, t’es le nouvel externe de réa c’est ça ? »
Toute révolutionnaire que je suis, je le décide dans un grand mouvement de révolte extatique : « Ça ne se passera pas comme ça avec moi ! »
« Les cons. Les sombres cons. Et bin ils vont voir ! » me souviens-je m’être dit.
Et je décrète que puisqu’on me demande un truc absurde, je pousserai l’absurdité à son bout, et que si je n’obtiens pas gain de cause pour faire signer mon certificat par le médecin généraliste du coin, je passerai par une voix légale et normale pour obtenir un certificat d’une main hospitalière.
Tu sais, la fille qui décide d’une révolution qui ne va emmerder qu’elle. C’est beau. C’est foutrement pathétique, mais quelque part, deep deep down, c’est beau.
Bref, me voilà en quête d’un rendez-vous officiel pour une consultation officielle avec un authentique médecin hospitalier. Mmm. J’appelle qui ? La médecine du travail ? La médecine, heu, du sport ? Y a une service dédié aux certifalacon, à l’hôpital ?
Pour résoudre cet épineux problème, j’appelle le bureau des internes qui demande le papier.
Je tombe sur une dame à qui je demande quel est le service compétent pour me délivrer la damnée sigature.
La dame m’a conseillé la bouche en cœur de me pointer aux urgences de n’importe quel hôpital, en expliquant que j’étais externe, et qu’on « ne me ferait pas de problème ».
Je lui ai dit que je sortais d’un stage aux urgences, que j’avais assez pesté contre les urgences-qui-n’en-étaient-pas pour ne pas aller emmerder mes collègues en plein mois d’Août, et qu’il était hors de question que je profite de mon statut pour obtenir un passe-droit quelconque. (Tu sais, la conne qui décide de faire une révolution qui n’emmerde qu’elle ?)
J’enchaîne en demandant pourquoi morbleu on a décidé d’ajouter cette clause ridicule, et pourquoi on ne peut pas se faire faire le certificat par son généraliste.
Sa réponse a été magnifique.
C’était : « Bin parce que bon, déjà, c’est un généraliste. »
Ce qui, vous l’admettrez, est un argument de poids.
Ensuite, parce que je crois qu’au fond elle était un peu démunie, puisqu’on ne lui avait jamais posé la question en 4 ans de bons et loyaux services, elle a ajouté : « Et heuuu, bin si c’est un médecin généraliste, ça peut être un certificat de complaisance. »
Mon bon Marcel, laisse-moi me gausser ?
Puis la discussion s’est embourbée. Ceux parmi vous qui ont déjà eu affaire à un employé de la Poste qui vous expliquait que non, on ne peut pas acheter de colis à la poste et qu’il faut fabriquer soit-même son colis avec du chatterton et une boîte de chaussures me comprendront. Ça a été une suite de « C’est comme ça et pis c’est tout », « Écoutez c’est une obligation légale, si c’est la loi c’est la loi » et « Je n’ai plus rien à vous dire ».
Les choses injustifiables, forcément que voulez-vous, c’est difficile à justifier.
Je vous passe le détail de la suite. J’ai fini par prendre un rendez-vous à la médecine du travail, dans le bureau glauque d’un recoin d’un bâtiment glauque quelque part dans le centre hospitalier.
On a pris ma tension, on m’a demandé si j’étais une psychopathe qui rêve d’assouvir une sombre vengeance à grands coups de tronçonneuse dans la tête des patients, j’ai dit que non, on a signé mon papier.
Tu sais, la conne qui décide de faire une révolution qui n’emmerde qu’elle ?
Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir eu le courage d’écouter le conseil d’un ami (Béni soit son nom) qui m’avait dit : « Sinon, tu vas voir le doyen, tu dis que tu es inscrite et qu’il te faut un certificat par un médecin hospitalier, et qu’il est le seul que tu connaisses. »
Histoire de faire une révolution qui emmerde au moins une autre personne que moi.
Urssaf, mon amour ma beauté mon trésor, mon obsession.
29 avril, 2010
28/04/10 : (Photo à venir du courrier que j’ai reçu ce soir de l’Urssaf. C’est trop beau pour être vrai. Je trouve comment vous mettre une photo et j’édite. Merci, merci, merci de venir illustrer si parfaitement mon post précédent. Il y a bien longtemps que j’avais pas ri autant. J’ai encore un peu mal au ventre.)
30/04/10 Avant hier, donc, j’ai reçu deux courriers de l’Urssaf. Difficile de vous décrire dans quel état d’esprit on ouvre les courriers de l’Urssaf. Une espèce de curiosité gourmande, mais avec un soupçon de trouille au fond.
Déception à la lecture du premier courrier, sans grand intérêt.
Voilà le courrier n°2 :
Le courrier n°1, c’était une pub pour le prélèvement automatique, qu’on me conseillait vigoureusement.
Je pense que je vais décliner.
Urssaf, mon amour. (Quel étrange cri…)
30 mars, 2010
J’ai craqué, il y a trois semaines.
J’ai appelé.
Je le savais, que c’était une grossière erreur. Pertinemment. Je savais que j’aurais en raccrochant davantage de questions et des envies diffuses d’attentat à la bombe. Mais je suis faible. Je suis naïve. Je suis jeune et pleine d’espoirs.
Et puis surtout j’étais acculée. Je me suis donc planifié une matinée Urssaf et j’ai posé une demi-journée de congé.
(C’est pas vrai ; en vrai je bosse pas à plein temps. Comment les gens qui bossent à plein temps arrivent à joindre l’Urssaf au téléphone, ça reste pour moi un mystère insondable.)
- 1er appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
- Un peu plus tard, 2ème appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
- Un peu plus tard, 3ème appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
M’en fous, j’ai prévu le coup. J’ai mon café, mon paquet de Marlboro, mon triple fenêtrage sur le PC, mon chargeur de téléphone à portée de main ; je suis PRETE.
- Un peu plus tard, 4ème appel, victoire ! On me déclare qu’un conseiller va prendre mon appel, qu’on est désolé pour l’attente qu’on espère me rendre agréable sur fond de Vivaldi, et que je peux retrouver toutes les informations relative à ma situation sur doublevédoublevédoublépointurssafpointéfer.
- Douze minutes plus tard, je suis obligée de me rendre à l’évidence : je pensais être préparée, mais je le suis mal. Le café est une mauvaise idée, je dois raccrocher pour faire pipi.
- Un peu plus tard, 5ème appel, on me déclare après 1 minutes 32 de bande annonce pour leur site internet qu’aucun conseiller n’est disponible et qu’on me remercie de renouveler mon appel un peu plus tard.
Au quinzième appel, j’ai quelqu’un. Un type charmant comme d’habitude.
Je ne plaisante pas, ils sont VRAIMENT charmants. Je les soupçonne d’être très lucides sur la qualité et sur la clarté de leur organisation, alors ils compensent. Je ne sais pas comment ils tiennent le coup pour rester souriants, alors que je suppose qu’ils enchaînent les coups de fil épuisants, au mieux de gentilles demeurées comme moi qui ne comprennent rien mais avec gentillesse, au pire de types non naïfs, non jeunes, agressifs et énervés.
Bref, je tombe sur un type charmant.
- Bonjour, je suis vraiment désolée que mon coup de fil tombe sur vous, mais j’ai des questions. Un tas de questions, j’espère que vous avez du temps devant vous.
- Uhuhuh, écoutez Madame, vous savez, je n’ai pas le droit de rester trop longtemps au téléphone avec le même interlocuteur, dans dix minutes je suis obligé de raccrocher, mais je vais faire un gro-t-effort et je vais faire le maximum.
- C’est très gentil à vous de faire un gro-t-effort, me suis-je entendu dire (je ne suis pas d’un naturel moqueur, mais après 2h15 pour avoir quelqu’un au téléphone, c’est sorti tout seul). Je vais essayer de commencer par le début, et on verra jusqu’où on peut avancer. Alors. Première question : j’ai un problème de courrier en ce moment. J’ai déménagé, j’ai fait un transfert de courrier, mais ça ne fonctionne pas et ça fait un mois que je ne reçois pas de courrier. Étant donné que la fois dernière vous m’avez envoyé les huissiers pour me réclamer une somme que vous ne m’aviez jamais demandée auparavant, je me méfie un peu, et je voulais vérifier que je n’avais pas manqué une lettre importante ce dernier mois, que je ne suis pas en retard pour quelque chose ou je ne sais quoi.
- Alors, pour déclarer un changement d’adresse, il faut nous envoyer un courrier, madame.
- Non non, mais c’est pas ma question. C’est juste pour vérifier que vous ne m’avez rien envoyé d’important que j’aurais raté au courant du mois dernier.
- Oooooooooooooh, d’accord ! Alors, regardons….
Et on a regardé. Le bilan, donc, après dix minutes de gro-t-effort :
1) Je ne suis en retard pour aucun paiement. Mais c’est quand même bizarre étant donné qu’il y a un paiement de 508 euros que j’aurais dû faire début février, mais que je n’ai visiblement pas fait, mais en même temps c’est marqué nulle part que j’ai un impayé, donc c’est sans doute que tout va bien, mais il n’est pas sûr parce que c’est bizarre quand même que j’ai un paiement pas payé mais pas impayé quand même. Je me suis inquiétée, arguant en substance que si y a un truc que j’ai pas payé, c’est quand même peut-être que je dois le payer à un moment donné. Il a dit que puisque que le dossier contentieux était vide, c’est qu’il n’y avait pas de contentieux et que je ne peux pas régulariser une situation qui n’est pas signalée comme étant irrégulière. Un super-conseiller devra me rappeler dans deux jours pour essayer de tirer ça au clair.
2) Mon dernier paiement par TIP de 43 euros, par contre, il ne sait pas du tout à quoi il peut bien correspondre, est-ce que j’aurais une idée de ce que c’est ?
3) Pour éviter d’être dépendante du courrier et d’être embêtée par ces histoires de lettres perdues, il me suggère de m’abonner à doublevédoublevédoublépointurssafpointéfer, c’est super pratique et on peut tout gérer depuis le site. Ils m’enverront un mot de passe par courrier en, je cite, « croisant les doigts pour que je le reçoive ».
4) Il ne sait pas du tout pourquoi j’ai DEUX comptes Urssaf, dont un en tant que « Praticien auxiliaire médical » sur lequel on m’a demandé un paiement en 2008 puis plus rien. Suis-je bien sûre et certaine de n’avoir jamais été auxiliaire médicale en 2008 ? Mmmm c’est très bizarre, et un super-conseiller devra me rappeler dans deux jours pour essayer de tirer ça au clair.
5) ((Long préambule : Pour faire ma déclaration d’impôts aux impôts, j’ai besoin d’avoir le détail de ce que j’ai payé à l’Urssaf. La ventilation, ça s’appelle. En gros, je dois savoir que sur les 1000 euros payés en juin, c’était 200 de CSG + 500 de CRDS + 300 de AF. Évidemment, je n’ai pas le moindre début de commencement d’idée de ce qu’est la CSG ou la CRDS, mais je sais que je dois savoir combien j’ai donné pour quelle part à chaque fois)) . C’est merveilleux, l’Urssaf me fournit gentiment les documents détaillant la ventilation de tous mes paiements. Le problème, c’est qu’aucun paiement déclaré par l’Urssaf sur le merveilleux document ne correspond à ce qui a réellement été prélevé sur mon compte en banque. Donc je suis bien embêtée pour faire ma ventilation, puisqu’on me donne le détail pour des sommes qui ne correspondent à rien sur ma comptabilité. Lui non plus ne sait pas du tout à quoi correspondent les montants qu’on m’a débités. Par exemple, le chèque de 1345 euros de novembre : « Le plus proche qu’il voit c’est 1569 pour l’échéance de décembre, alors c’est peut-être ça », qu’il dit. Moi aussi, ducon, le plus proche que je vois c’est 1569, mais ça va être un tout petit peu imprécis pour les impôts… Un super-conseiller devra me rappeler deux jours plus tard pour essayer de tirer ça au clair.
6) Il va d’ailleurs m’envoyer gentiment en plus ces documents par courrier. En croisant les doigts pour que je les reçoive, toujours.
7) Je n’ai jamais vu autant de mystères sur le compte d’une seule personne ! qu’il s’ébaubit, ce con…
8) D’ailleurs il vient de se rendre compte qu’il leur manque mes « cotisations sociales personnelles obligatoires déclarées pour l’année 2008 (hors csg – crds) » , et que ce serait bien que je leur envoie. J’ai jamais souvenir qu’on m’ait demandé ça, je ne sais foutrement pas ce que c’est ni où le trouver. Le monsieur se ferait un plaisir de me l’expliquer, mais les dix minutes sont malheureusement écoulées. De toute façon, je n’ai pas à m’inquiéter, il m’envoie la demande par courrier.
Je suppose qu’il est inutile de vous préciser que trois semaines plus tard, je n’ai pas reçu de courrier, et qu’aucun super conseiller ne m’a rappelée.
Je dois rappeler.
J’ai peur.
J’ai vraiment, vraiment peur.
Nougat et tartinettes
13 octobre, 2009
Âmes aguerries et vomisseurs de bons sentiments s’abstenir, je vais faire un post à l’eau de rose et l’assumer.
Ca va dégouliner de guimauve et de barbes à papa. A ceux qui supporteraient mal les barbes à papa à lire, j’ai d’autres suggestions d’utilisation moins romantiques mais passablement rigolotes pour donner le change.
Mais j’en ai un peu marre de vous raconter mes foirades et mes échecs.
Bien sûr, c’est plus facile de parler de mes doutes. C’est plus culotté, c’est plus blockbuster, c’est plus sensationnaliste.
Alors que mes fiertés, mes petits bonbons glanés à droite à gauche, c’est moins spectaculaire. Parce que c’est plus démago, déjà, et parce que c’est plus discret. Je ne contiens pas des hémorragies en clampant des aortes à mains nues avec les dents, alors ça en jette moins qu’un bon gros aveu de mauvaiseté.
Mais quand même, ça compte.
Avant-hier, j’ai reçu Emma, 18 mois, toutes ses dents et surtout tous ses pieds, qu’elle me balançait gaiement à la figure dès que j’étais dans le périmètre le permettant. La mère s’excusait : « C’est tout le temps comme ça, depuis sa bronchiolite, même le Docteur Cerise n’arrive plus à l’approcher ».
Une furie. Je ne suis pas mauvaise pour amadouer les gamins, mais celle-là était enragée que Chucky à côté c’était Princesse Sarah.
Il était 15 heures et j’avais une seule personne dans ma salle d’attente. J’ai remonté mes manches et j’y suis allée.
A 15h40, elle penchait la tête vers la gauche pour me laisser voir son tympan droit dans un calme Baudelairien.
A 15h42, elle mettait elle-même le baton dans la bouche la plus grande ouverte du monde.
Il y a deux semaines, j’ai revu ma mauvaise patiente de 19 heures.
Parce que la fois dernière, quand même, à la fin de ma consultation j’avais eu le temps de me dire dans ma tête tout ce que vous ai dit dans mon post plus tard. Je lui avais dit que j’étais désolée, mais qu’elle méritait que je prenne plus de temps avec elle parce que son cas était compliqué, et qu’il fallait qu’elle prenne rendez-vous, et qu’elle ne pouvait pas débarquer comme ça à 19h si on voulait faire du bon travail. Elle m’avait fixé de ses yeux hagards et elle avait bavouillé un vague mot.
Et contre toute attente, elle a pris rendez-vous le vendredi suivant.
Contre toute attente encore, elle est arrivée presque à l’heure. Sept minutes de retard, mais comme j’avais bloqué 2 rendez-vous pour avoir le temps, ça n’a pas été trop pénalisant.
Je lui ai dit « Merci d’avoir pris rendez-vous ».
Elle a dit « C’est moi qui vous remercie ».
Et on a fait du bon travail.
Je pense qu’elle a un cancer et que son fils lui cogne toujours dessus, mais cette fois on a avancé.
Avant-hier, j’ai reçu la mère de M. Paty, que je n’avais plus revu depuis plusieurs mois.
M. Paty était venu dans le cabinet du Docteur Cerise parce qu’il n’en pouvait plus d’avoir mal au ventre depuis des années. Il m’avait raconté son désespoir grandissant devant les examens toujours normaux, les médecins de plus en plus indifférents et sa révolte contre tous ceux qui lui répétaient qu’il n’avait rien et tous les médicaments qui ne marchaient pas. Le dernier médecin, aux urgences, lui avait collé du Xanax qu’il n’arrivait plus à arrêter.
J’avais décidé que lui, ce serait mon premier colopathe à moi. Ca s’y prêtait pour la première fois de mes remplacements : un nouveau patient, une première prise de contact. Pas un à-moitié déjà suivi par un autre qui me voyait parce que cette fois il n’avait pas pu faire autrement que venir un vendredi. Un vrai patient à moi que je pouvais m’approprier et avec qui je pouvais commencer un partenariat.
Je l’avais revu souvent au début, parce que je le faisais revenir. Une ou deux fois par mois. On a causé. On a causé plein. Au troisième rendez-vous, il avait accepté l’idée qu’on ne ferait pas plus d’examens complémentaires. Au quatrième, il avait un peu moins mal au ventre et il avait réussi à diminuer le Xanax. Au cinquième, il avait encore un peu moins mal au ventre, mais le Xanax ne diminuait plus. Au sixième, statu quo.
Et puis il n’était plus venu.
Je m’étais dit ce que je me suis souvent dit : « Tu es trop enthousiaste, tu t’impliques trop. Alors quand ça commence à foirer, les gens ne viennent plus parce qu’ils ne veulent pas te décevoir. Ils ont échoué à guérir et ils ne veulent pas t’imposer ça. A trop en faire tu as perdu le lien. »
Je m’étais dit qu’il avait rechuté et qu’il était parti tenter sa chance ailleurs, avec un médecin moins culpabilisant de bonne volonté.
Et avant-hier, donc, j’ai vu la mère de M. Paty, qui m’amenait sa fille. A M. Paty. La petite-fille de la mère, donc. Bref.
Je n’ai pas fait le lien, et j’ai fait la consultation de la gamine.
Sur le pas de la porte, en me serrant la main, Mme Paty a marqué un arrêt.
« Vous avez fait beaucoup de bien à mon fils », elle a dit.
Elle a dit : « Il attendait ça depuis longtemps. »
En fait, M. Paty ne venait plus parce qu’il est guéri. Il a arrêté le Xanax, et quand il a mal au ventre, il se concentre pour que ça passe et ça passe. Des fois, il prend quand même un Carbosymag, mais pas souvent.
Et putain, j’ai fait ça avec ma bouche et les mots qui en sont sortis. Sans médicaments, sans examens, sans spécialiste. Ma bouche et mes oreilles.
Ca ne m’était pas venu à l’esprit que peut-être il ne venait plus parce que tout allait bien.
Régis et l’infanrix
9 octobre, 2009
Courrier des lecteurs.
Cher Régis,
Tu as été bien étourdi. Même si tu as eu 23 patients sur l’après-midi, même si tu étais fatigué d’écrire « C’est pas la grippe » sur un bon tiers des dossiers que tu as ouverts ce jour-là, ce n’est pas une excuse : il FAUT mélanger la poudre avec l’eau dans la piqûre avant d’injecter un Infanrix Quinta.
Je te félicite néanmoins d’avoir su résister à la première tentation qui t’es venue devant le petit flacon encore rempli de poudre de le mettre rapidement à la poubelle en sifflotant Le pont de la rivère Kwai. Tu t’es jeté à l’eau, tu as dit à la mère : « Il y a un problème » et tu as bien fait.
Bien sûr, c’est embêtant que tu n’aies su répondre à aucune de ses questions après, et je comprends que tu te sois senti bien abandonné du Dieu Google en ne trouvant aucune réponse pertinente aux recherches « Infanrix non reconstitué » et « Erreur injection Infanrix » que tu as fébrilement pianotées sur ton ordinateur en essayant de faire semblant de garder une conversation normale sur un ton professionnel.
Mais tu as bien fait de te tourner vers moi et je vais aujourd’hui m’efforcer de répondre à tes questions.
- Non, tu n’as pas injecté au petit un soluté mortel en l’absence de reconstitution, et non, sa cuisse ne va pas se transformer en amas de chair gangrénée et putréfiée sous 48h. Je sais bien que c’est ce que tu as lu dans le regard de la mère, mais ça ne va pas arriver.
- En fait, mon petit Régis, tu as ré-inventé l’Infanrix tétra. Figure-toi que dans la poudre, il n’y a que l’Haemophilus, alors que dans l’eau de la piqûre, il y a tout le reste. C’est comme si tu avais injecté un diphtérie-tétanos-coqueluche-polio, donc. Tu vois, 4 vaccins réussis sur 5, ce n’est pas si mal !
- A ce stade de cette instructive lecture, tu dois te demander comment rattraper les choses. Et bien j’ai une bonne nouvelle : le vaccin monovalent pour l’Haemophilus existe ! Je sais, c’est une surprise, tu n’as bien sûr jamais eu l’occasion de le croiser et tu te demandes pourquoi diable il existe alors que le vaccin monovalent pour la coqueluche toujours pas. Mais la vie est ainsi faite, et recèle parfois d’heureuses coïncidences.
Il s’appelle Act-Hib et tu vas pouvoir le faire au petit d’ici 2 ou 3 jours.
- Oui, Régis, tu peux le faire sur le même site d’injection que le reste du vaccin, ce n’est pas un problème, la dame de la pharmacovigilance de Glaxo est formelle. Elle m’a d’ailleurs gentiment demandé de te dire que tu n’étais pas le premier à qui cette mésaventure arrivait. Qui sait même si ce n’est pas pour les petits distraits comme toi que l’Act-Hib a été spécialement prévu.
- Un conseil d’amie : si par miracle la dame n’a pas déjà changé de médecin traitant, n’oublie pas de faire l’injection de rattrapage en Acte Gratuit. Le petit va quand même se cogner 3 piqûres douloureuses au lieu de 2 et se mettre à pleurer dès qu’il franchira le seuil de ta salle d’attente pour les années à venir, tu leur dois bien ça.
- Non, Régis, le vidal n’ayant pas encore de rubrique phonétique, je ne sais pas si tu dois demander au pharmacien de commander du Act-hache-hi-bé ou du Actib. Tu n’as qu’à lui faxer l’ordonnance en sifflotant Le pont de la rivière Kwai.
J’espère que cette réponse t’a aidé, sois plus vigilant les prochaines fois !
La semaine prochaine, nous aiderons Régis à ne pas demander à ses patients qui préparent un voyage à Cuba dans quel pays c’est déjà.
Faut pas croire ce que disent les journaux, part 1
25 septembre, 2009
Quand j’étais petite, je voulais être dresseuse d’ours.
Pas « fée ».
Qu’on ne se méprenne pas, je n’ai rien contre les fées. C’est une catégorie socio-professionnelle comme une autre, et il n’y a pas de sot métier. Même si, pour les connaisseurs, il y a des métiers avec un seau.
Et pourtant, parfois, les gens me prennent pour une fée.
Quand ils ne peuvent VRAIMENT pas se permettre d’être malades.
Mais aussi parfois sans raison valable évidente.
L’autre jour, une patiente, la soixantaine, qui ne pouvait pas venir la veille voir le docteur Carotte parce qu’il n’y avait personne pour garder Bichon, m’explique les affres de son panaris. Une gangrène gazeuse, à l’entendre.
Elle me raconte les cris d’horreur du médecin qui l’a vue en vacances, le traitement « de cheval » qu’il a jugé indispensable de mettre en route immédiatement et l’évolution des choses depuis.
Bonne, l’évolution, visiblement, si j’en crois l’index qu’elle me brandit sous le nez. C’est encore vaguement rose foncé sur le côté, là où une écharde grosse comme une poutre et acérée comme une dague a bondi pour s’y planter violemment il y a trois semaines, et c’est encore un peu sensible quand elle appuie. Pour ce que j’en dis, l’a qu’à pas appuyer.
Bref, elle m’annonce solennellement : « Tout ce que je demande, Docteur, c’est qu’il n’y ait plus rien dans deux semaines. »
Je me gratte le menton. Je décide de ne pas lui mentir : « Si vous voulez être absolument certaine qu’il n’y ait plus rien DU TOUT dans deux semaines, il faut couper ».
Comme je le pensais, le second degré de Madame est resté à la maison avec Bichon. Ses traits se durcissent, et elle me précise : « C’est que je dois partir en vacances en Corse. Et vous connaissez l’état du service de soin en Corse, je suppose ? Il est hors de question que j’y parte dans cet état-là, il faudrait que j’annule mon voyage. »
Elle part pas au Congo avec une cholecystite, hein, elle part en Corse avec une fin de panaris.
Je lui ai dit de poursuivre les soins locaux. Une semaine plus tard, le secrétariat laissait au Dr Carotte le message suivant :
Mme X. A rappelé. Souhaite un rdv ce 18/08. A annulé son voyage. Précise que son doigt est très enflé et douloureux. Précise que le traitement n’a fait aucun effet. Nous l’avons informée que vous ne rajoutez plus de rdv ce jour, 18/08. Ne souhaite pas prendre de rdv avec Dr Rrr. Par ailleurs demande que vous lui établissiez une ordonnance pour faire une radiographie.
Dans les épisodes suivants, si vous êtes sages, je vous raconterai les fois où je me sens coupable de ne pas être une fée.
A la demande générale…
8 septembre, 2009
Je suis la remplaçante.
J’attends dans mon bureau, devant mon emploi du temps vide.
Hier, c’était le Docteur Carotte, et c’était plein.
Demain, ce sera le Docteur Carotte, et c’est déjà plein.
Moi, j’ai mes 6 pauvres créneaux de rendez-vous sur le matinée, 6 parce que j’ai une matinée de deux heures, et que là où le Docteur Carotte prend 4 rendez-vous à l’heure, on m’en a prévu 3.
On a bien fait, cela dit, parce que à bientôt un an de remplacement, je culmine à 20 min la consultation. Qu’il vente qu’il pleuge ou qu’il neige, veaux vaches cochons, à la fin de ma journée, je divise le temps de travail par le nombre de patients et j’arrive à 20 minutes. Dix-huit dans mes meilleurs (ou plus mauvais) jours. Y compris les « Je n’en ai pas pour longtemps, c’est juste pour un certificat » et les « Oh moi ça va aller vite, c’est juste pour un renouvellement ».
Bref, je suis dans mon bureau vide, derrière mon pc qui malheureusement ne fait pas tourner Wow mais qui me permet au moins de passer le temps sur wowhead et sur mon forum de guilde.
J’ai un autre rendez-vous dans quarante minutes, le deuxième de la matinée, j’ai le temps d’aller bosser la strat de Yogg.
Et puis, on tape à la fenêtre.
A la fenêtre, alors que j’ai un interphone qui fonctionne et que, ici, je ne confonds pas avec la sonnerie du téléphone.
Et, bêtement, je vais ouvrir.
Scène improbable de dialogue entre moi et mon futur-patient, lui dans la rue et moi dans mon bureau, les deux mains sur les fenêtres que je viens d’ouvrir, les bras écartés, avec ce demi-mur idiot qui séparent nos jambes.
Il me dit qu’il veut une consultation, je lui dis que Heuu, il doit faire le tour de la rue et venir sonner à la porte.
Et en ouvrant les fenêtres, en découvrant mon patient de la rue, il y a déjà seize bonnes secondes de ça, quelque chose a dit dans mon crâne : « Oh toi mon coco, tu veux du Subutex ».
Je ne sais pas encore pourquoi, mais ça a sonné tout de suite du côté de mon alame intérieure.
Le côté incongru de notre première rencontre a sans doute joué, mais, en ouvrant la fenêtre et en découvrant mon patient, je me suis dit que je n’avais pas envie de cette consultation.
Il a fait le tour, il a sonné gentiment à l’interphone, et je n’ai pas pu faire autrement que de lui ouvrir.
Une fois assis en face de moi, quand nos jambes ont retrouvé leurs positions légitimes, il m’explique qu’il vient de déménager, et qu’il veut changer de médecin, et que justement il avait un problème en cours avec son dernier médecin d’il y a à peine quatre jours.
« Subutex, subutex, subutex » ânnone mon cerveau pétrifié.
Mais pas de Subutex.
Il avait un truc, des symptômes bizarres, il allait faire pipi souvent la nuit, et son médecin lui a fait un test d’urines, dont il n’a pas les résultats sur lui mais qui était normal, paraît-il, et il avait une sorte de poids dans le bas-ventre, et son médecin a fait faire l’analyse d’urines qu’il n’a pas mais qui était normale et lui a dit qu’il fallait en faire plus.
Mmmm, dis-je.
Je dis souvent Mmmm quand je me sens dépassée. Ca fait gagner du temps.
Mmmm, dis-je, donc.
Son médecin lui a donné un traitement dont il a oublié le nom, malgré les analyses normales, il a dit qu’il fallait attendre un peu, mais le traitement ne marche pas et ça ne passe pas et il a déménagé et le voilà chez-moi. Sans ses analyses, sans l’ordonnance du traitement-qui-ne-marche-pas, mais avec ses drôles des symptômes qui durent.
Il n’a pas de fièvre, il n’a pas d’écoulements, il n’a pas d’autres symptômes que ce poids dans le bas-ventre et ces analyses normales, et il attend de moi que je résolve son problème.
Mmmm, dis-je, encore un peu embrumée par mon cerveau qui crie « Subutex ! Subutex ! »
Mon patient, gentil qu’il est, essaie de m’aiguiller un peu, devant mes « Mmmmm » peu décisifs.
- « Il a dit que c’était peut-être une mmmmm, heuuu, « prostatite » ??? »
« Mmmm« , dis-je encore, fidèle à moi-même, « Oui, ça fait partie des choses à éliminer, passons à côté, je vais jeter un oeil sur votre ventre. »
Sur le chemin qui sépare mon bureau-bureau de la salle d’examen, pendant que déjà, une certitude se grave en moi (Je m’en fous, je ne lui ferai pas de TR), il ajoute : « Mais en fait je dois vous dire, je n’ai pas ma carte vitale et je n’ai pas de quoi payer, j’ai laissé mon chéquier à la maison ».
L’occasion est là, et je bondis.
- Ecoutez, que je lui dis, trop contente d’avoir un prétexte pour écouter mon alarme qui hurle sans que je sache pourquoi, ça devient un peu compliqué. Vous n’avez pas les analyses, vous n’avez pas le nom du médicament qu’on vous a donné, vous n’avez pas votre carte vitale, vous n’avez pas de quoi payer… C’est un peu compliqué pour moi d’arriver au milieu d’une histoire que je ne connais pas, je vous propose de revenir demain avec tout ce qu’il faut, et nous verrons comment nous pouvons avancer.
Et je vois le patient prendre le contrôle de la consultation, à peu près comme à chaque fois que mon alarme sonne. Maintenant, je sais bien que cette alarme qui beugle, c’est le signe que je suis manipulée et que je perds le contrôle des choses, mais à l’époque, je n’entendais que « Subutex ! Subutex ! Ou alors, heuuu non, mais quoi ? Que se passe-t-il ? Je n’aime pas ce patient et je veux qu’il parte. »
- Mais, qu’il me dit, mon médecin m’avait parlé de prostatite ?
- Hmmm, hmmm, oui, c’est possible, dis-je, c’est justement pour ça qu’il faudrait que vous reveniez demain avec tous les éléments…
- Mais, dit-il, il ne faudrait pas refaire l’examen ?
- Si ! Si ! m’entends-je hurler, justement ! Je vais vous refaire-faire un examen d’urines, vous allez le faire, et vous reviendrez avec les résultats du premier examen, l’ordonnance du traitement qui n’a pas marché et les résultats du deuxième examen, et votre carte vitale, comme ça on pourra avancer.
C’est tout ce que je trouve à dire devant mon cerveau qui me hurle : « Ruuuun ! You fools » sans que je comprenne pourquoi.
- Mais, si le premier examen était normal, ajoute-t-il, le deuxième va peut-être l’être aussi ?
A ce stade de la non-consultation, j’essaie tout ce que je peux et je n’ai plus qu’un seul but : le mettre dehors, vite et bien, et le faire revenir sur les consultations du Dr Carotte.
- Oui, peut-être, nous ne pouvons pas savoir, il faut vérifier qu’il n’y a pas une infection, il faut refaire l’examen.
Je dis n’importe quoi. Je le sais. Mais j’ai cette alarme, qui est maintenant devenue « Pas Subutex ! Pas Subutex ! Je sais pas quoi mais Run you fools ! » qui m’empêche d’entendre quoi que ce soit d’autre, et je ne suis plus médecin.
Je suis une fille à couettes abasourdie par son alarme.
Le patient voit que je patauge, et, gentiment, me guide :
- Mais mon médecin, il a dit que comme les examens ils étaient normaux, il faudrait faire un autre examen plus poussé pour voir s’il y a une infection que le premier examen n’a pas vu ?
Là, en vrai, je ne vois pas de quoi il parle. Et je lui dis :
- Mmmmm, je ne vois pas ce que ça peut-être.
L’homme qui murmurait à l’oreille des consultations ne se laisse pas désarçonner. Il continue à m’aider :
- Il a dit qu’il fallait faire quelque chose pour que l’examen puisse voir l’infection plus facilement ?
Je ne vois toujours pas. Je suis curieuse, je me sens soudain bête de ne pas savoir, je sens mes couettes prendre des proportions imprévues, avec l’engrais supplémentaire de la culpabilité imbécile de vouloir me débarrasser de ce patient sans savoir au juste pourquoi, mais vraiment, je ne vois pas.
- Ecoutez, je ne sais pas ce que votre médecin voulait faire comme examen, mais déjà, puisque moi je n’ai rien comme éléments pour me guider, on va refaire l’examen de base et vous reviendrez avec toutes les pièces du dossier, ok ?
Je sens des racines pousser entre ses fesses et le fauteuil.
Il n’est pas content du tour que prennent les choses, c’est palpable. Visiblement, je le pousse dans ses derniers retranchements.
- Mon médecin, il a dit que si le premier examen il était normal, il fallait, heuuuu, comment il a appelé ça, déjà, un massage prostatique ?
Et voilà. Et voilà, ton Subutex, fool toi-même, que je ne savais pas pointer.
Merci. Le voilà, ce truc qui pressait le doigt sur mon interrupteur à alarme.
Je sais pas ce que c’est, un massage prostatique, j’ai un bout de couette en moi qui suggère que peut-être je ne sais pas ce que c’est alors que je devrais savoir, peut-être que c’est moi qui suis nulle et qui ne connait pas le massage prostatique comme étape importante du diagnostic de prostatite, peut-être que ça existe vraiment, mais tant pis, je sais au moins, même si c’est de la faute de mon incompétence médicale, pourquoi ça carillonne comme ça depuis le début.
Je peux reprendre pied, et même si j’ai tort, même si le doute subsiste, même si peut-être tu n’es pas un gros pervers, même si peut-être le masage prostatique est une pratique répandue chez tous les urologues du coin, au moins, je sais ce qui m’arrive, et je peux te mettre à la porte gentiment.
Non, je ne pratique pas cet examen. Non, je ne sais pas ce que c’est, ni qui peut vous le faire, ni si des kiné le font. Non, ça ne fait pas partie des gestes que je fais quand je suspecte une prostatite, et peut-être vous devriez aller revoir ça avec votre médecin qui semble s’y connaître infiniment plus que moi en geste de sensibilisation à l’ECBU.
Une fois que je l’ai mis dehors, au bout de 35 minutes non rémunérées à part cet infini sentiment de soulagement, je suis allée taper sur Google « Massage prostatique ».
Comme il m’a fallu aller jusqu’à la page 6 pour trouver un semblant de lien médical qui ne parlait pas de point G masculin, de gods et d’orgasmes, je me suis dit que sans doute, mon alarme avait eu raison de mes couettes.
Prenons une plage.
7 juin, 2009
Un lecteur a laissé récemment, dans les commentaires, ce lien : http://www.stethonet.org/news/blues.php?cat3=4244
Merci à lui.
Prenez quelques minutes pour aller lire, et prenons, donc, une plage de la côte basque ; je n’ai rien contre les basques.
Un vent force 7 et, voyons grand, dix mille personnes en train de se baigner.
Sur ces dix mille personnes, mille sont au delà de la ligne de sécurité. Les vagues y sont plus fortes, les courants plus pervers, et, statistiquement, elles ont toutes un risque de se noyer non négligeable.
A la lunette, un des CRS voit mille personnes en train de se potentiellement noyer.
Il se tourne vers son collègue et dit : « Boarf, Léon, allons plutôt nous en jeter une et mater les gonzesses ».
Ce qu’ils firent. Dix personnes, qui étaient en train de commencer à effectivement se noyer, moururent.
Quatre se noyèrent bel et bien. Sur les six autres types, qui étaient partis pour se noyer en toute bonne foi, deux se firent piquer par un banc de méduses mortelles qui aimaient bien les plages basques, deux virent flotter non loin un vague bout de bois qu’ils prirent pour un aileron de requin et firent une crise cardiaque, un se prit un pot de bégonia sur la tête laché négligemment par un pilote de boing 747 qui n’aimait pas les bégonias, et le dernier, dépressif, décida de plutôt s’étrangler avec son slip de bain, puisqu’il était visiblement par trop quelconque de mourir par noyade sur cette plage-là.
Sur une autre plage, les CRS n’aiment ni les bières, ni les gonzesses, et sont bien déterminés à sauver les mille bougres. Aussitôt qu’ils les ont avisés dans leur lunette, ils appelent leur chef, qui envoie son escouade anti-noyade sur le coup.
Cint cenq zodiacs sur la rive font vrombir leurs moteurs, et se lancent à la rescousse des pauvres futurs potentiels noyés.
Pour les attraper et les faire sortir de l’eau, ils les happent avec le dernier super lasso électronique à tête chercheuse. Le lassotage est douloureux, violent, mais d’une efficacité redoutable. Bon, de temps à autres, la tête chercheuse passe à côté du noyé et ramène un espadon à la place, et, d’autres temps à autres, un faux contact électrocute le noyé. Mais c’est très rare.
D’autres fois, plus fréquentes, le lasso n’arrive pas à saisir les noyés par le torse, et les tracte sur le zodiac par ce qu’il a pu attraper, ce qui n’est pas sans conséquences malheureuses.
Mais les CRS le savent bien : ce sont les risques du métiers, et c’est avec fierté qu’ils ramènent 9 994 types bien vivants sur la rive, le SLEATC n’ayant certes électrocuté personne ce jour-là, mais ne pouvant rien contre les pots de bégonias les crises cardiaques et les méduses.
85 pénis seulement ont été sectionnés ; on les range soigneusement dans une boite en plastique pour les remettre à leurs propriétaires respectifs plus tard, histoire qu’ils puissent les enterrer avec les égards qui leur sont dûs.
Les CRS appelent leurs copains de la plage d’à côté, et se gaussent : ils ont 4 morts de moins sur leur plage à eux.
Pendant les 20 années qui vont suivre, l’escouade anti-récidive-de-noyade passera une fois par mois chez les 9 993 types restant (un dépressif dans le lot s’est jeté du troisième étage de son immeuble), pour leur balancer des seaux d’eau glacée sur la gueule en pleine nuit, et leur plonger la tête dans les toilettes histoire de leur apprendre à retenir leur respiration.
La télé-opératrice les appellera tous les jours à des heures variées pour leur rappeler qu’ils sont des noyés potentiels, et que, peut-être, un jour, ils se noieront dans d’atroces souffrances. Elle ajoutera « gniark gniark », parce que c’est sur son script, et raccrochera.
Surveillez la plage si vous voulez, moi je vais boire une bière.
Oh, mon, dieu.
31 mai, 2009
Il y a un accent circonflexe à côlon oO
